LeFaso.net, l'actualité Burkinabé sur le net
Proverbe du Jour : “La plus grande gloire n’est pas de ne jamais tomber, mais de se relever à chaque chute.” Nelson Mandela

Dynamiques organisationnelles et interactions des acteurs de la filière bétail-viande au Burkina Faso

Publié le samedi 19 septembre 2026 à 14h09min

PARTAGER :                          
Dynamiques organisationnelles et interactions des acteurs de la filière bétail-viande au Burkina Faso

Résumé

La filière bétail-viande, sous l’angle de l’analyse sociologique apparaît comme un monde où foisonnent une diversité d’acteurs, où se font et se défont des partenariats au gré des jeux d’intérêts et d’interdépendances. La composition, la structure organisationnelle et les interactions de ce corps d’acteurs, constituent l’objet de la présente étude qui vise à identifier les acteurs, à en cerner l’état organisationnel et la typologie des liens qui les unit. La démarche méthodologique adoptée a reposé sur l’organisation d’un atelier réunissant l’ensemble des acteurs, complétée par une enquête de terrain menée auprès des différentes catégories d’acteurs de la filière dans huit communes bénéficiaires du projet FAPROVIAQ.

Introduction
Les pays sahéliens constituent un réservoir de production et de commercialisation de produits animaux, et le cas de la filière bétail-viande en est une illustration particulièrement irrécusable. En effet, selon une étude de la SNV en 2019, le cheptel bétail ouest africain est majoritairement constitué de celui du Mali, du Niger et du Burkina Faso (SNV, 2019, p. 2). Selon cette même étude, le cheptel bétail burkinabé à lui seul concentre un effectif estimé en 2016 à 35 millions de ruminants. Cette estimation place d’emblée le Burkina Faso en 3ème rang après ses voisins sahéliens. Or, avec la croissance démographique et le phénomène de l’urbanisation, la demande en viande ne fait que s’accroître aussi bien dans les pays sahéliens de forte production que dans les pays côtiers de consommation.

Cette situation met à nu la capacité des pays comme le Burkina Faso à répondre à cette demande comme un véritable défi. Un tel défi requiert une refondation structurelle préalable du paysage des acteurs qui animent la filière. La présente étude vise à répondre à la question centrale suivante : la configuration et l’état de fonctionnement actuel des différents maillons de la filière permettent-ils de relever les nouveaux défis de la demande croissante en viande tant à l’intérieur du Burkina Faso que chez ses voisins côtiers ? L’étude poursuit l’objectif suivant : analyser la cartographie des acteurs qui interagissent dans la filière au niveau de la région du Guiriko, au Burkina Faso.

Méthodologie
L’étude a été conduite dans la région du Guiriko, située à l’Ouest du Burkina Faso. Elle explore la filière bétail-viande à travers une analyse de la typologie des acteurs qui l’animent, de leur structure organisationnelle ainsi que les liens qu’ils entretiennent entre eux.

Ainsi une approche de type relationnelle a été privilégiée en mobilisant plusieurs théories complémentaires telles que la théorie de l’interactionnisme symbolique avec Herbert Blumer (Blumer, 1969), la méthode d’analyse des réseaux développée par Merklé (Merklé, 2007), et la mhétode Net-mapping utilisée dans des contextes similaires par des auteurs comme Shiffer, Hauck, Affognon, Dabiré et Fayama, Shiffer (2007) ; Affognon & al. (2009) ; Shiffer & Hauck (2010) ; Dabiré & al. (2016) ; Fayama & al. (2023). Les méthodes qualitatives ont été privilégiées car elles ont davantage vocation à comprendre, à détecter des comportements, des processus ou des modèles théoriques qu’à décrire systématiquement, mesurer ou à comparer (Kaufmann, 2011).

Huit communes ont fait l’objet de l’étude et ont été sélectionnées pour leur statut de commune de transit du bétail et pour le dynamisme remarquable de leurs acteurs dans la filière, constaté lors de l’atelier de diagnostic. Au total, un échantillon de 151 acteurs a été considéré dont 68 producteurs par voix de questionnaire. Les 83 autres, composés de 34 marchands de bétail, 34 transformateurs et 15 fournisseurs d’intrants, de services divers et personnes ressources ont été entendus par voix d’entretiens semi-directifs individuels ou de groupe.

Un atelier initial a été organisé en amont de la phase de terrain, l’objectif étant de faire un diagnostic initial en présence des leaders locaux de la filière. Les caractéristiques socio-économiques, la connaissance de l’architecture organisationnelle actuelle de la filière, l’appartenance à une organisation professionnelle, les organes de gouvernance de l’organisation professionnelle et ses défis et enfin les types de partenariats et les objectifs à moyen et long terme ont été entre autres les axes clés du questionnaire et des guides d’entretiens.

Résultats et Discussion
Malgré la rareté d’études portant spécifiquement sur le monde des acteurs des filières agro-pastorales au Burkina Faso et en Afrique de l’Ouest, les résultats engrangés dans cette étude trouvent un écho concordant avec le peu de documentation existante. En effet, la réalité du monde des acteurs reflète celle qui a découlée de l’étude de la sous filière des petits ruminants dans le village de Bama situé dans notre région d’étude (Lamien, 2016). Des problèmes d’ordre structurel tels que l’insuffisance ou l’inadaptation des infrastructures de base et des services sont selon cet auteur ce qui entrave le fonctionnement optimal des différents maillons de la chaîne de valeur des petits ruminants dans la zone étudiée.

De la production à la consommation, la précarité des voies de communication, et surtout le faible engouement des politiques publiques constituent les entraves structurelles pour la filière bétail-viande à tous les niveaux. Ce que révèle cette étude n’est que la concrétisation d’une prédiction scientifique faite depuis 2008 par les conclusions d’une étude d’envergure régionale intitulée : « Elevage et marché régional au Sahel et en Afrique de l’Ouest : Potentialités et défis ».
La configuration du réseau des acteurs traduit un jeu d’interdépendances, déterminé par des pouvoirs symboliques en fonction des produits et services matériels et immatériels détenus par chaque sujet.

Sur cette scène d’interactions permanentes qu’est la filière bétail-viande, les influences des uns sur les autres dépendent du caractère stratégique de son positionnement dans la chaîne de circulation des flux dans la filière (Dabiré & al., 2017, p. 37). De même, certains indicateurs statistiques (proportion des producteurs affiliés à des SCOOPS) permettent de conclure une certaine affluence des acteurs vers des organisations professionnelles. Cependant, bien que les acteurs du maillon production soient omniprésents dans les zones rurales et urbaines, leur pouvoir d’influence reste relativement faible. Les quelques SCOOPS qui existent reposent sur des bases fragiles dans la mesure où pour la plupart, elles sont nées dans des circonstances ponctuelles avec pour seul but de capter des opportunités de financements.

Dans de telles conditions, il convient de noter que l’émergence des organisations formalisées répond plus à une logique économique qu’à des facteurs sociaux comme l’instinct de solidarité et de co-innovation face aux défis prétendument évoqués par les acteurs lors des interviews. Les flux entre acteurs sont pour l’instant marqués par des relations informelles qui reposent sur la confiance mutuelle. Le mouvement du bétail vif allant du Burkina Faso vers ses voisins du Golfe de Guinée a construit au fils des années des rapports de confiance inaltérables.

La place des logeurs officieux est déterminante et est à l’origine de solides réseaux d’acteurs qui se dupliquent dans le temps et dans l’espace (Karambiri & al., 2025, p. 7). Le modèle d’analyse des réseaux déployé par Karambiri & al. pour analyser les dynamiques migratoires des Burkinabè de la Côte-d’Ivoire vers le Libéria nous semble également pertinent pour comprendre et repenser les relations d’affaires entre les marchands exportateurs de bétail et leurs logeurs ivoiriens, ghanéens ou nigérians (Karambiri & al. 2025, p. 31).

En passant la filière en revue, maillon par maillon, le diagnostic pose toujours de grands enjeux, dans la mesure où les structures organisationnelles des différents maillons connaissent un faible niveau de fonctionnement. En effet, ces organisations professionnelles foisonnantes n’impactent pas significativement la création d’alliances productives entre les acteurs de la filière, qui du reste sont sans formations conséquentes. Cependant, la faiblesse du niveau de fonctionnement demeure peu perceptible.

Or les données issues de l’étude des experts réalisée en 2008 sur les potentialités et des défis du marché régional de la filière, ainsi que celle de l’analyse de la chaîne de valeur des petits ruminants à Bama dans le Houet menée par Lamien en 2015 sont assez éloquentes en la matière : l’organisation des acteurs s’impose comme un préalable à la transformation structurelle du secteur de l’élevage en général, et dans le cas d’espèce, de la filière bétail-viande. Malgré une tendance générale à la professionnalisation du secteur de l’élevage (Zoundi et Hitimana, 2008, p.42) par un renforcement des organisations paysannes dans les différents pays de l’espace ouest africain, le cas des acteurs de la région du Guiriko devrait encore évoluer significativement. La matrice des relations entre les acteurs de la filière révèle une imbrication très complexe des flux. Cette donne permet de cerner l’importance de chaque intervenant, même les moins visibles dans la chaîne de valeur.

De la matrice de la typologie des liens entre les acteurs, on peut tirer les éléments suivants : une influence remarquable des intermédiaires ; une omniprésence des liens entre les accompagnants et tous les acteurs des autres maillons ; une centralité des transformateurs et des marchands dans la matrice générale des interactions et un réseau de consommateurs en plein essor (Zoundi et Hitimana, 2008, p.51). Ces constats nous permettent de conclure que les marchands et les transformateurs jouent un rôle central dans la chaîne de valeur, tandis que les consommateurs et les producteurs semblent plus dépendants d’eux. En effet, le producteur fournit des efforts énormes pour rendre disponible la matière première, mais sa marge de manœuvre sur les prix demeure faible.

Quant aux consommateurs, ils subissent les fluctuations des prix des intrants à travers la flambée des prix du produit fini. L’apport majeur de cette étude est qu’elle vient combler un manque criard dans le corpus des connaissances sur la filière bétail-viande. En effet, les études qui foisonnent sur la filière abondent sur les questions liées à la rentabilité financière de la filière. C’est pourquoi le maillon commercialisation constitue le point focal des études précédentes de la filière. Or, le présent travail se veut comme une véritable archéologie de la filière dans le sens spécifique des acteurs qui y interagissent.

C’est un aspect d’une importance capitale mais longtemps occulté ou marginalisé. Cette approche participative a le mérite de comprendre les acteurs ainsi que les liens qu’ils entretiennent à l’intérieur de chaque maillon et entre les différents maillons. Le renforcement des alliances productives entre les divers acteurs de la filière représente un enjeu important à inscrire au cœur de la politique gouvernementale d’accompagnement (Nyunkuru, 2018).

Conclusion

Les conditions climatiques et la position stratégique de la région des Guiriko font d’elle un foyer important pour les acteurs de la filière bétail viande. L’existence de l’abattoir frigorifique de Bobo-Dioulasso et son ouverture directe aux pays du Golfe de Guinée, centres de consommation de viande par excellence constituent de grands atouts pour l’ensemble des acteurs de la filière. L’analyse de la carte de la filière bétail-viande a révélé une filière globalement harmonieuse et potentiellement à la hauteur des défis actuels qui se présentent à elle.

Cependant, cette carte des acteurs présente un certain nombre de goulots d’étranglement qui émaillent l’ensemble de la filière. Les producteurs manquent encore de professionnalisme et des investissements structurants sont nécessaires pour accroître d’une part la productivité et d’autre part la performance des ruminants en matière de boucherie.

Une sous-filière marchande encore fortement tributaire de partenariats marchands très instables, réduisant les échanges marchands internes de la filière à de simples relations conjoncturelles. Un faible pouvoir de transformation avec des mécanismes encore rudimentaires et une chaîne d’accompagnement insuffisante et peu qualifiée pour une professionnalisation optimale de la filière. Tels sont les points saillants du diagnostic de la filière bétail-viande.

Guetbsom Hermane SALO, Université Joseph-KI-ZERBO, Burkina Faso
Tionyélé FAYAMA, Centre National de la Recherche Scientifique et Technologique/CNRST, Burkina Faso
Der DABIRE, Centre International de Recherche Développement sur l’Elevage en zone Subhumide, Burkina Faso
Souleymane SANOGO, Centre International de Recherche Développement sur l’Elevage en zone Subhumide, Burkina Faso
Fanta Reine Sheirita TIETIAMBOU, Centre Universitaire de Gaoua, Université Nazi Boni, Burkina Faso
Adja Ferdinand VANGA, Université Péléforo Gon Coulibaly de Korogho, Cote d’Ivoire
Boko Michel OROUNLADJI, Centre International de Recherche Développement sur l’Elevage en zone Subhumide, Burkina Faso
Ollo SIB, Centre de coopération International en Recherche Agronomique pour le Développement, Burkina Faso

Références bibliographiques
Affognon, H., Coulibaly M., Diall, O., Grace, D., Randolph, T. &Waibel, H. (2009). Gestion de la chimiorésistance dans le cadre de la lutte intégrée contre la trypanosomose dans la zone cotonnière de l’Afrique de l’Ouest. ILRI (International Livestock Research Institute.

Dabiré, D., Andrieu, N., Djamen, P., Coulibaly, K., Posthumus, H., Diallo, A. M., Karambiri, M., Douzet, J. M., Triomphe, B. (2016). Operationalizing and innovation platform approach for community-based participatory research on conservation agriculture in Burkina Faso. Cambridge University press. https://www.cambridge.org/core (consulté le 12 octobre 2025).

Fayama, T., Dabiré, D., Bastide, B., Somé, J. W., Seghieri, J., Brouwers, J. (2023). Caractérisation des acteurs de l’agroforesterie pour une conception de plateforme d’innovation suivant le transect Koumbia Guéguéré Dano au Burkina Faso. Biotechnol. Agron. Soc. Environ. 27 (3). https://creativecommons.org/licences/by4.0/deed.fr.
Karambiri, S., Zongo, M., Siri, Y. (2025). Des plantations ivoiriennes aux forets libériennes : dynamiques migratoires des Burkinabè, entre itinéraires, acteurs et réseaux. Hybrides. Num. Spécial (2) https://revuehybrides.org/ Téléchargé le 05 septembre 2025.

Lamien, F. (2016). Analyse de la chaine de valeur des petits ruminants au Burkina Faso : cas de la commune rurale de Bama (province du Houet). (Mémoire de Master non publié), Institut du développement rural, Université Nazi BONI, Bobo Dioulasso.

Merklé, P. (2007). Sociologie des réseaux sociaux. Editions La découverte, Collection Repères.
Nyunkuru, D. (2018). Pour la dignité paysanne. Editions GRIP.
Schiffer, E. & Hauck, J. (2010). Net-Map : collecting social network data and facilitating network learning through participatory influence network mapping. Sage. http://fm.sagepub.com.
Zoundi, J. S. & Hitimana, L. (2008). Elevage et marché régional au Sahel et en Afrique de l’Ouest : Potentialités et défis. Ressources. http://www.oecd.org/dataoecd/37/51/40279092.pdf (fr).

Ce papier de vulgarisation est tiré de l’article scientifique suivants : Salo H. G., Fayama T., Dabiré D., Sanogo S., Tietiambou F. R. S., Vanga A. F., Orounladji B. M. et Sib O., 2025. Dynamiques organisationnelles et interactions des acteurs de la filière bétail-viande au Burkina Faso. Revue Hybrides (RALSH), Numéro spécial 003, 155-170

PARTAGER :                              

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par les responsables.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

 LeFaso TV
 Articles de la même rubrique