« La gifle de l’immigration » : Seydou Nabalma tend un miroir aux candidats au départ
C’est dans une salle comble que s’est tenue, ce samedi 12 septembre 2026 à Ouagadougou, la dédicace du nouveau livre de Seydou Nabalma, consacré aux réalités souvent tues de l’immigration africaine en Amérique du Nord. Loin des discours triomphalistes, l’auteur a choisi de tendre un miroir à sa communauté, en racontant, à travers une histoire en apparence fictionnelle, les désillusions de nombreux candidats au départ.
La première impression en prenant le livre, c’est d’abord le titre. Pour Seydou Nabalma, cette « gifle » n’est pas qu’une image. Elle désigne le choc que subissent ceux qui arrivent au Canada ou ailleurs en Occident sans avoir mesuré les obstacles qui les attendent. « La gifle, comme on le sait, c’est une claque qu’on reçoit en plein visage, généralement. Et l’effet est beaucoup plus impactant quand on reçoit cette gifle de manière inattendue, sans y être préparé », a-t-il expliqué.
Derrière la métaphore se cache une réalité brutale : déclassement professionnel, précarité, isolement, tensions conjugales, fossé culturel avec les enfants. L’objectif de l’ouvrage n’est pas de décourager l’immigration, mais d’appeler à la lucidité.
Le récit s’articule autour de Francis et Roxane, un couple ivoirien aisé d’Abidjan, lui ingénieur, elle cadre dans un établissement de référence, qui décident de partir au Canada pour « offrir une meilleure vie à leurs enfants ».
Leur trajectoire, inspirée de plusieurs témoignages recueillis par l’auteur, illustre un scénario, hélas fréquent. « Le côté fiction de l’ouvrage vient du fait qu’on va essayer de rassembler et condenser plusieurs histoires qui m’ont été contées çà et là », précise l’auteur. Pourtant, nombreux sont ceux qui s’y reconnaissent, confie-t-il. L’un des messages forts du livre concerne le sort des diplômés.
Contrairement aux idées reçues, un parcours universitaire brillant en Afrique ne garantit ni reconnaissance automatique des compétences, ni insertion professionnelle facile au Canada. « Les intellectuels qui pensent que parce qu’ils ont déjà tout le bagage nécessaire, vont pouvoir entrer dans le monde professionnel comme à la poste, c’est trompeur », prévient Seydou Nabalma. Il pointe en particulier le rôle des ordres professionnels et les exigences de réorientation, qui obligent parfois des médecins, pharmaciens ou avocats à « recommencer à zéro ».
La barrière linguistique, souvent sous-estimée, est un autre écueil majeur. « On immigre au Québec parce qu’on nous dit que c’est une province francophone, mais le seul pays qui fait frontière au Canada, ce sont les États-Unis. On parle anglais, à la limite espagnol... Même pour un emploi dans une épicerie de quartier, la maîtrise de l’anglais devient souvent un critère décisif. Quel que soit le volume du diplôme que vous avez, il va falloir que vous soyez au moins bilingue, sinon plus », insiste-t-il.
Cette réalité contraint nombre d’immigrés à accepter des postes bien en deçà de leurs qualifications, avec tout ce que cela implique pour l’estime de soi et l’équilibre familial.
« Il faut se préparer, prendre toutes les informations »
Par ailleurs, l’ouvrage met en lumière les pièges financiers liés au rêve de la réussite matérielle. L’accès facile au crédit permet rapidement d’acheter une maison, une voiture, des biens qui, vus depuis l’Afrique, semblent signer la réussite. « On se retrouve très rapidement propriétaire d’une maison, d’un véhicule, de pas mal de biens immobiliers. Et quand on compare cette réalité à la réalité sous nos tropiques, on estime qu’on a réussi sa vie », observe l’auteur.
Mais derrière cette façade se cache un endettement de long terme. « On n’est jamais vraiment propriétaire d’une maison en Amérique. Vous êtes pris à la gorge avec une institution financière pour au moins 25 ans », alerte-t-il, évoquant les hypothèques, les taxes municipales et les taux variables qui peuvent transformer le rêve en piège. En sus, sur le plan familial et culturel, les chocs sont tout aussi violents. Nabalma décrit des couples autrefois solides qui se fragilisent sous la pression des difficultés, des divergences de valeurs et des nouveaux codes sociaux.
« Rares sont les couples qui tiennent le coup après une immigration dans ce pays-là, surtout sans avoir pris le temps de se préparer », lâche-t-il à ce propos, avant d’évoquer des sujets sensibles comme la légalisation du cannabis, l’aide médicale à mourir ou, encore, ce qu’il appelle « la culture de la délation » enseignée à l’école. « On explique aux enfants qu’un bon citoyen, c’est celui qui dénonce ce qu’il estime ne pas être correct autour de lui », note-t-il, citant le cas de parents africains convoqués en justice à la suite de signalements de leurs propres enfants.
Face à ces réalités, l’auteur appelle à briser le silence et le « bandier raton » (le mensonge par omission) qui pousse nombre d’immigrés à ne montrer que la façade de la réussite. « Il faut avoir l’humilité d’expliquer à sa famille les tenants et les aboutissants de ce qu’on vit au quotidien », plaide-t-il. Au-delà de tout, son livre se veut un outil de préparation et de prise de conscience. « L’objectif, ce n’est pas de dire qu’il faut jeter l’anathème sur l’immigration. Non, pas du tout. L’objectif, c’est de dire qu’il faut se préparer, qu’il faut prendre toutes les dispositions, toutes les informations », conclut Seydou Nabalma.
Erwan Compaoré
Lefaso.net




