Domestication des langues dans les familles urbaines : le cas de la ville de Ouagadougou
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Résumé –
Ce document de vulgarisation est tiré d’un article scientifique publié dans la Revue Langues, cultures et sociétés, volume 11, n°2, décembre 2025, PP. 35-45, par Bationo Zomenassir Armand. Le titre de l’article est : La vernacularisation des langues véhiculaires en milieu urbain : le cas de la ville de Ouagadougou au Burkina Faso.
Au Burkina Faso, on constate de plus en plus, la disparition progressive de l’usage des langues vernaculaires dans les familles au profit des langues véhiculaires. En milieu urbain, le phénomène est très accentué. Les causes liées à cette préférence des langues véhiculaires semblent plus ou moins connus. Pour tenter de comprendre le problème et de relever le maximum de causes possibles, nous avons bien voulu mener une enquête de terrain suivie d’une recherche documentaire à ce sujet. C’est une étude qui s’inscrit dans le cadre global de la sociolinguistique urbaine. Elle fait aussi appel à quelques éléments d’ethnolinguistique.
En termes de résultats, il ressort que l’engouement de certaines familles pour l’utilisation des langues véhiculaires répond à des besoins de communication. De plus, une telle situation est favorisée entres autres par les mariages mixtes ou exogamiques, le changement géographique des parents, les influences des langues véhiculaires. D’autres facteurs comme l’exercice du commerce, l’intégration à la société, la recherche du travail en milieu urbain et bien d’autres facteurs poussent les populations à faire usage des langues véhiculaires. Ainsi, comme perspective pour la gestion du multilinguisme, une invite est faite à l’Etat de procéder à la description systématique de toutes les langues du pays afin de rendre disponible une base de données exhaustive du patrimoine linguistique du Burkina Faso.
Mots-clés : sociolinguistique urbaine, ethnolinguistique, politique linguistique, langue vernaculaire, langue véhiculaire
Introduction
La transmission des langues en milieu familial devient de plus en plus préoccupante. Le choix de la langue en famille reste délicat. Car, très souvent, le type de mariage ne garantit pas toujours la préservation de l’une des langues vernaculaires des conjoints. A cela s’ajoutent les influences extérieures du bain linguistique des langues véhiculaires. Cette situation est surtout accentuée en milieu urbain à cause du fort brassage linguistique et aux multiples conséquences du contact de langue. Ainsi, au Burkina Faso, on remarque qu’en général, les langues nationales sont bien présentées dans les communications au sein des familles. Cependant, de nombreux facteurs influencent et impactent le choix de l’usage de ces langues en milieu urbain.
La ville de Ouagadougou en est la parfaite illustration. Ville multilingue et capitale du Burkina Faso, les langues véhiculaires semblent avoir une place de choix dans les usages. En effet, bien que la ville soit peuplée de la majorité des ethnies du pays, plusieurs familles ont opté pour l’utilisation des langues véhiculaires dans leurs échanges au détriment des langues vernaculaires. Cette situation concerne aussi bien les familles endogamiques que celles exogamiques. Une telle situation suscite de nombreuses interrogations. Qu’est ce qui peut justifier le choix des langues véhiculaires au détriment des langues vernaculaires dans les familles en milieu urbain ? Quelles conséquences cela génère-t-il ? Quelles sont les solutions possibles qu’il faut envisager pour protéger les langues du Burkina Faso ? La réponse à ces interrogations nous renvoie aux hypothèses suivantes :
– La volonté de parler en langue véhiculaire au sein des familles à Ouagadougou répond à un besoin de communication de la population ;
– La conséquence d’une telle pratique se résume à la vernacularisation des langues véhiculaires et la disparition progressive de certaines langues vernaculaires dans les familles ;
– Au regard de la persistance du phénomène, une description systématique de toutes les langues du pays est nécessaire pour obtenir des informations fiables auprès des derniers locuteurs natifs de certains langues vernaculaires.
L’objectif visé dans cette étude est de donner les causes, les conséquences et les solutions au phénomène de vernacularisation des langues véhiculaires en milieu urbain dans les familles, en prenant pour exemple la ville de Ouagadougou. C’est une étude qui s’inscrit dans le cadre de la sociolinguistique urbaine. Étant donné qu’elle concerne plusieurs ethnies du pays, elle nécessitera un aménagement linguistique comme solution. A ce titre, elle fera nécessairement appel à la politique linguistique et à l’ethnolinguistique.
1. Cadre théorique et esquisse méthodologique
La Présente étude s’inscrit dans le cadre de la sociolinguistique urbaine décrite par L. J. Calvet (1994) . En effet, l’auteur propose trois niveaux d’examen des phénomènes linguistiques en milieu urbain :
Ainsi, on peut retenir que L. J. Calvet résume d’abord le milieu urbain comme facteur d’unification linguistique, ensuite comme lieu de conflit de langues et enfin comme lieu de coexistence et de métissage linguistique. Notre étude s’inscrit parfaitement dans ce cadre théorique. Aussi, les aspects d’aménagement linguistique ou de planification linguistique exigent l’intervention d’une entité spécifique d’où la nécessité d’une politique linguistique. Elle est définie en opposition avec la planification linguistique comme « Un ensemble de choix conscients concernant les rapports entre les langues et la vie sociale, et planification linguistique, la mise en pratique concrète d’une politique linguistique, le passage à l’acte en quelque sorte. » . De plus, le Burkina Faso est composé d’une soixantaine de langues. C’est une société multiculturelle, ce qui suscite l’intervention de l’ethnolinguistique. J. Fribourg ,
considère comme étant du ressort de l’ethnolinguistique le message dont l’étude ne se conçoit pas du seul point de vue linguistique, mais obligatoirement d’un double point de vue, à la fois linguistique et culturel. Tel est le cas par exemple, de toute la littérature orale d’une société (contes, récits, légendes, proverbes, etc.), des discours sociaux ou politiques, des chansons populaires, etc.
La zone d’enquête de la présente étude est la ville de Ouagadougou. L’échantillonnage est constitué de dix (10) familles enquêtées. Il se compose comme suit : cinq (05) familles endogamiques et de cinq (05) familles exogamiques. En tout, vingt-six (26) personnes ont été interrogées soit dix (10) hommes et seize (16) femmes. Nous relevons que trois (03) familles sont en situation de polygamie d’où le nombre plus élevé de femmes que d’hommes.
Dans ces familles, seuls les hommes (Chefs de famille) et les femmes (mariées) ont été soumis à cet exercice. Les familles enquêtées sont de nationalité burkinabè et étrangère (béninoise, nigérienne et nigériane). Elles ont été soumises aux questions qui répondent à l’axe de recherche principal ci-après : Comment les pratiques linguistiques des familles influencent-elles la transmission et la pérennité des langues d’origine d’une génération à l’autre ?
En plus de l’enquête de terrain, une recherche documentaire a permis d’approfondir les questions sur les langues véhiculaires et vernaculaires.
2. Résultats de l’enquête
Les résultats de l’enquête se présentent comme suit :
– Quelles langues comprenez-vous ?
En plus des langues vernaculaires qui sont possédées par quelques membres de certaines familles, deux langues nationales véhiculaires, à savoir le mooré et le jula occupent le répertoire linguistique de nos enquêtés. En plus de ces langues nationales, le français, désormais « langue de travail » au Burkina Faso s’intègre parfaitement dans les usages au sein de ces familles. Comme commentaire sociolinguistique, on peut dire que cet état de fait vient confirmer qu’en milieu urbain, le monolinguisme semble l’exception et le multilinguisme est la règle. Partant de ce constat, on peut conclure que la situation sociolinguistique de la ville de Ouagadougou est très complexe.
– Laquelle parlez-vous en famille ? Et en dehors de la famille ?
En famille, nous retenons que 86% de nos enquêtés parlent le mooré, 11% parle le jula et 3% le français. Ces statistiques ont permis de déceler que les 86% de nos enquêtés proviennent du plateau mossi du Burkina Faso et des pays étrangers comme le Nigéria, le Benin, Niger. Les 11% proviennent de la zone Ouest du Burkina Faso, du Mali et de la côte d’Ivoire. Les 3% se compose essentiellement de fonctionnaires. Au niveau de ces trois catégories d’analyse se trouve aussi bien des familles endogamiques qu’exogamiques.
En dehors de la famille, 100% des enquêtés s’expriment en mooré et/ou en français, mais rarement en jula, ce qui signifie que le mooré et le français ont une forte vitalité dans la ville de Ouagadougou. Le jula résiste au sein de certaines familles venant de l’ouest du Burkina Faso. La langue est aussi utilisée dans les marchés entre commerçants et clients lorsque les locuteurs découvrent qu’ils viennent de la même localité.
– Pourquoi communiquez-vous dans une autre langue que celle de vos familles d’origine ?
Plusieurs raisons semblent justifier le choix des langues véhiculaires par ces familles selon le type de mariage.
Pour le cas des mariages exogamiques :
La différence de culture et la zone géographique ont joué un rôle dans ce choix. En effet, la langue véhiculaire étant devenue un pont de communication pour les parents, leurs descendants ont hérité de ce choix. De plus, lorsque la femme est de culture moaga, elle transmet plus facilement sa langue à ses enfants au détriment de celle de son époux. Cela devient plus facile pour elle car le poids démographique du mooré, sa véhicularité et sa dispersion géographique pèsent sur la ville de Ouagadougou. Cependant, la présence permanente du français dans les usages, consacrée par la législation du pays permet à cette langue de s’affirmer dans la communication. Aussi, pour mieux expliciter ce phénomène de vernacularisation, nous retenons l’expérience d’un chef de famille polygame :
Verbatim :
« Je suis béninois, j’ai 71 ans, je vis à Ouagadougou depuis 40 ans, j’ai deux épouses : une béninoise et une burkinabè. J’ai 9 enfants vivants et 34 petits enfants tous nés à Ouagadougou. Vous voyez qu’en dehors de mon épouse béninoise et moi, personne ne parle ma langue vernaculaire (le fon) et en plus de parler ma langue ma femme (béninoise) parle aussi sa langue vernaculaire (le goun). L’autre épouse burkinabè parle le mooré. Mais, elle ne comprend pas nos langues. Etant en terre burkinabè et entrepreneur en bâtiment, j’ai vite fait de m’adapter à la situation pour la gestion de mon personnel (mes ouvriers). Le mooré est la langue dominante dans ma famille. Elle a permis d’éviter les querelles entre mes épouses. La deuxième m’accusait de partager des confidences avec la première dans nos langues. Elle a contribué à pacifier ma famille. Par conséquent, Aujourd’hui, tous mes enfants parlent mooré »
Pour le cas des familles endogamiques :
88% des enquêtés pensent que le besoin d’intégration sociale est l’une des causes majeures à cette situation. En effet, la recherche du travail, les activités de commerce, les besoins de communications sont autant d’éléments qui poussent ces familles à l’usage des langues véhiculaires. 12% évoquent plutôt « des réflexes » de communications liés au bain linguistique permanent des langues véhiculaires dans la ville.
Verbatim :
« Tout le monde parle mooré ou français à Ouagadougou », « les commerçants s’adressent aux clients prioritairement en mooré, ils n’arrivent pas à concevoir qu’on ne puisse pas communiquer en mooré à Ouagadougou », « nos enfants ont vite appris le mooré que nous, à travers leurs fréquentations », « la plupart des lieux de cultes prêchent en mooré et en français, cela nous a emmené à être plus résilient dans l’apprentissage du mooré pour être en phase avec le contenu des enseignements. »
Quant aux familles issues des pays étrangers :
L’enquête révèle qu’elles sont installées depuis plusieurs décennies au Burkina Faso. Certaines familles ont même bénéficié de la double nationalité. Ainsi, le long moment passé dans le pays ainsi que le besoin d’intégration leur ont facilité l’accès à la langue véhiculaire de grande diffusion. Par la suite, leurs descendants ont adopté cette langue comme langue vernaculaires. Pour étayer notre explication, nous avons retenu les propos d’un ressortissant du Nigéria (Igbo).
Verbatim :
Je viens du Nigéria, j’ai soixante-six (66) ans, j’ai deux (02) épouses venues de mon pays, la première a soixante-quatre (64) ans et la seconde quarante-deux (42) ans (c’est une petite sœur à ma première femme). J’ai en tout quinze (15) enfants dont six (06) filles toutes mariées à des burkinabè et neuf (09) garçons dons sept (07) sont mariés à des burkinabè. Actuellement, j’ai trente sis (36) petits enfants qui ne parlent pas notre langue. Mes épouses et moi comprenions notre langue, mais nous ne la parlons pas en famille, car mes femmes et moi avions passé toutes les journées au marché pour les activités de commerce de famille, donc nous communiquions en mooré sur la place du marché. Tous mes enfants travaillent avec nous au marché dès leur bas âge. Ils finissent par parler mooré et toute la famille parle mooré en ville. Voilà un peu notre histoire. Le mooré est plus important pour nous à Ouagadougou que notre langue.
– Saviez-vos que cela à des conséquences ?
Les conséquences de cette situation sont bien connues des familles. On relève entre autres : « la perte irréversible de l’identité culturelle, la perte de sa langue vernaculaire, de sa culture et des savoirs endogènes issus de cette culture. ». A titre d’illustration, un parent nous a fait comprendre que « ce n’est pas parce qu’on parle français qu’on est forcément français ». Cette remarque résume en elle seule l’ampleur du problème et de ses conséquences sur l’identité culturelle. A cela, on peut ajouter d’autres points de vue.
Verbatim :
« Beaucoup de gens pensent que nous sommes des mossis, alors qu’il n’en n’est rien », « j’ai remarqué que mes enfants et ceux de mes frères restés aux villages ne se frottent pas comme des frères », « chez nous, nos enfants ne comprennent ni la langue de leur mère ni la mienne, ils parlent tous français c’est une nouvelle génération issue d’une culture importée ».
Au regard de ce qui précède, on peut dire que certaines familles ont perdu leur langue du simple fait de la colonisation qui a imposé des langues importées comme langues officielles dans nos pays. A cela s’ajoutent les effets de la mondialisation qui consolide cet état de fait. Aussi, nous notons les besoins d’insertions sociales et économiques par les populations qui sont en situation de migration. Enfin, nous avons les effets du mariage mixte ou exogamique qui influence énormément le choix de la langue de communication en famille.
– A quelles occasions parlez-vous votre langue ?
Il faut dire que dans ces familles, il ne reste que quelques représentants qui parlent les langues vernaculaires, ce qui est dommage. Néanmoins les rencontres familiales restent les meilleures possibilités pour renouer avec sa culture. Cependant, 75% des enquêtés estiment que ces rencontres n’arrivent plus à résoudre ce problème, car la plupart des enfants communiquent en langues véhiculaires lors des retrouvailles. Ils s’intéressent peux à la culture de leur terroir. Au dire de certains parents, ils sont sermonnés par les grands-parents quand ils se rendent au village. On leur reproche d’avoir pris des habitudes qui les éloignent de la grande famille. 25% des enquêtés pensent que ces rencontres font plutôt office de fêtes que de sensibilisations. En effet, les gens s’intéressent surtout aux mets locaux, aux tenues traditionnelles, à la danse et beaucoup moins à l’organisation de panels en lien avec les valeurs culturelles.
– Pensez-vous qu’il sera encore possible de transmettre votre langue à vos enfants ? comment allez-vous procéder ?
A cette question, 96% des enquêtés pensent cela n’est plus possible à leur niveau. En effet, ils estiment que le milieu de vie des familles ne facilitera pas un retour aux sources, car ils sont installés pour longtemps et le rythme de vie de la société impacte le comportement des enfants. 4% des enquêtés pensent que cela est toujours possible mais il faut une bonne organisation au sein des familles.
En plus de cela, il faut éviter les conflits linguistiques au sein des couples exogamiques. Cela pourrait neutraliser les efforts des conjoints à transmettre les langues vernaculaires. Pour les familles endogamiques, il faut une réelle volonté des parents. Pour les familles issues des pays étrangers, les distances font que le problème devient complexe mais surmontable. Certains enfants peuvent être scolarisés dans les pays d’origine. La proximité pourrait permettre à ces enfants de renouer avec leur culture par le biais de la langue.
Face à de tels aveux d’impuissance, il n’y a que le législateur qui peut intervenir en règlementant l’usage des langues. Une politique linguistique devient nécessaire à ce niveau. C’est à l’Etat d’agir pour la mise en œuvre de cette politique qui permettra aux langues de mieux s’épanouir dans le pays.
3. Discussion
Selon les travaux de G. Kédrébéogo (1983, p. 21), on distingue cinquante-neuf (59) langues au Burkina Faso. En plus de cela, il se dégage d’autres langues étrangères sous régionales et étrangères. Aussi, nous remarquons que la ville de Ouagadougou est composée de la majorité des ethnies du pays. Cependant, malgré le brassage linguistique et culturel constaté dans cette ville, les langues véhiculaires s’imposent dans la communication. Les populations semblent favorables à leur utilisation pour des besoins de communication et d’intégration. Cette situation n’est pas nouvelle elle est même courante dans la plupart des villes africaines. C’est pourquoi nous convenons qu’en Afrique, « le brassage de langues qui accompagne l’urbanisation génère l’émergence de langues d’intégration à la ville » .
Ainsi, le contact de langues observé dans cette ville fait partie des facteurs qui facilitent cet état de fait. L’analyse sociolinguistique de notre échantillon confirme que les langues véhiculaires sont bien acceptées dans ces familles. Plusieurs raisons expliquent ce choix. Il s’agit entre autres du changement de zone géographique ainsi que les besoins de communication et d’intégration à la ville. Les langues véhiculaires ont un poids démographique très important en ville.
Pour le cas du mooré, il est estimé à 77,5% dans la ville de Ouagadougou, ce qui permet de convenir que « les langues véhiculaires sont des langues ethniques démographiquement importantes couvrant un champ communicatif très vaste . Ce sont des langues de grande communication qui servent de moyens à l’intercompréhension entre les différents groupes en ville. ». Ce qui répond à notre première hypothèse à savoir que la volonté de parler en langue véhiculaire au sein des familles à Ouagadougou répond à un besoin de communication de la population.
Aussi, selon notre échantillon, les langues les plus utilisées en famille sont le jula, le mooré et le français. Cependant, en situation extra-familiale, le choix se porte généralement sur le mooré et le français. Le français n’est pas une langue nationale véhiculaire au Burkina Faso. C’est plutôt une langue étrangère, minoritaire et dominante. E Moné (op.cit.) l’estime à 8,7% dans la ville. Elle a acquis cette domination depuis les indépendances du pays et ce jusqu’en 2023 où elle a été rétrogradée au rang de « langue de travail » par les autorités du pays dans le but de favoriser la promotion des langues et cultures burkinabè. Pendant plusieurs décennies, la législation burkinabé l’a érigée en langue officielle (langue du travail, de l’école et de l’administration). Cette position de crête a permis à cette langue de rentrer dans les habitudes des populations au point qu’elle s’est imposée dans la communication au sein des familles au Burkina Faso. De nos jours, et à cause des représentations sociales, de nombreux parents l’imposent à leurs enfants dès le bas âge. Par conséquent, « vu l’importance de la langue française dans le champ communicatif burkinabè, les langues nationales ont du mal à s’imposer dans la communication sociale. » .
Par ailleurs, les conséquences liées au contact de langues sont diverses. D’abord, on constate que les familles enquêtées ont pratiquement perdue leur langue vernaculaire. Elles communiquent désormais dans une langue véhiculaire, voire dans une autre culture, d’où la perte de leur identité culturelle, ce qui signifie que dans ce conflit linguistique favorisé par le milieu urbain, les langues véhiculaires ou de grandes diffusions ont fini par s’imposer au détriment des langues minoritaires. Cela est dû d’une part à leur statut valorisant et d’autre part à leur poids démographique. Ainsi, dans cette situation de multilinguisme, C. Baylon affirme que « une langue peut mourir dans une communauté bilingue ou plurilingue instable, la langue dominante d’une majorité peut éliminer celle d’une minorité en régression » .
Le résumé de ce précède permet de répondre à notre deuxième hypothèse à savoir que la conséquence d’une telle pratique se résume à la vernacularisation des langues véhiculaires et la disparition progressive de certaines langues vernaculaires dans les familles ;
En revanche, les tentatives de se ressourcer auprès des parents dans les villages d’origine ne portent pas les effets escomptés, car les enfants issues de ces familles ignorent totalement leur langue et leur culture au profit des nouvelles langues acquises en famille. De plus, les rencontres de famille deviennent généralement des cadres festifs et de simples retrouvailles. Néanmoins ce rôle peut être confié à l’Etat pour ramener les populations aux valeurs traditionnelles. C’est à l’Etat d’animer la politique du retour aux sources en prenant des textes plus clairs que ceux existants pour amener les populations à une adhésion. Cela passerait nécessairement par la célébration des journées déjà prévues à cet effet.
Le 21 février de chaque année est commémorée la journée internationale des langues maternelles. Cette journée devrait se remarquer dans les milieux scolaire et culturel de notre pays. Ensuite, on peut noter la célébration des « journées d’engagement patriotique et de participation citoyenne » dont les premières ont été célébrées du 26 mars au 9 avril 2024. Quinze jours de réflexions sur les valeurs patriotiques. De plus, il y a le port des vêtements d’identité culturelle (faso danfani, kôkô dondan) par les élèves tous les lundis pour la montée des couleurs nationales. Aussi, il a été décrété que le 15 mai de chaque année au Burkina Faso est consacré à la journée des traditions et des coutumes. Cependant, nous convenons que cela ne suffira pas pour sauver les langues menacées de disparition. Il faudrait aussi, l’introduction des nouvelles techniques d’informations de communications (TIC).
L’apport de la technologie est un moyen sûr pour protéger et permettre un accès facile à l’apprentissage des langues en danger. Le numérique peut permettre de disposer de clavier adapté l’écriture de plusieurs langues en danger et de favoriser un accès rapide. Les applications qui seront conçues à cet effet pourraient permettre d’avoir accès entre autres à la prononciation des sons, des syllabes et des mots. Il peut aussi intégrer les éléments de sémantique. En plus de cela, il faut prendre en compte l’implication des populations à parler leur langue. C’est l’une des voies avantageuses pour la sauvegarde des langues. Le rôle majeur de l’Etat sera de veiller à préserver les droits linguistiques.
Pour une bonne politique linguistique dans le but de sauver les langues nationales, il serait souhaitable que l’Etat du Burkina Faso suive les recommandations de l’Unesco, c’est-à-dire, mettre en place des politiques qui incitent les populations à prendre conscience de l’importance de leur langue. Il sera question également de procéder à la description systématique des langues du terroir et établir de façon objective la liste des langues du pays en identifiant pour chaque langue sa dénomination, son niveau de vitalité. Au niveau de la vitalité des langues, plusieurs points peuvent être vérifiés à savoir si la langue est sûre, vulnérable, en danger, en situation critique, ou éteinte de sa zone de couverture.
Conclusion
La vernacularisation des langues véhiculaires n’est pas un fait nouveau. Cependant, de nos jours, ce phénomène est de plus en plus croissant avec la démographie galopante. Les nouvelles habitudes et les modes de vie des populations accentuent le phénomène. C’est pourquoi nous avons tenté de le présenter sur la base de quelques-uns de ces aspects. Pour ce faire, nous avons inscrit notre travail dans deux théories de référence : la sociolinguistique et l’ethnolinguistique. La sociolinguistique a surtout fait appel à l’un de ses sous-champs qu’est la politique linguistique.
Ainsi, les résultats de l’enquête de terrain ont permis de relever que la vernacularistion des langues véhiculaires était favorisée par plusieurs situations : les mariages mixtes ou exogamiques, le besoin de communication et d’intégration, le changement de localité, les besoins socio-économiques. Des résultats, il ressort que le phénomène semble irréversible dans les familles. Cela est dû, d’une part, à l’absence de politique réelle de la part de l’Etat, et d’autre part, à des facteurs socio-économiques. Le constat est que le multilinguisme reste croissant dans les usages en ville. Aussi, la vitalité des langues véhiculaires demeure la principale cause de la véhicularisation des langues véhiculaires. Cependant, pour pallier ce problème croissant, une invite est faite à l’Etat pour qu’il mette en œuvre une politique linguistique incitative en prenant l’exemple sur les recommandations faites par l’Unesco sur la question des langues en danger.
Zomenassir Armand BATIONO
CNRST/ INSS-Laboratoire LEAC, Burkina Faso.
zomenassir@yahoo.fr
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