Ouagadougou : Au quartier Karpala, des femmes font du sport une priorité pour leur santé
Deux fois par semaine, elles troquent les contraintes du quotidien contre des baskets, des maillots et quelques tours de terrain. Au terrain de l’AS Douanes, à Karpala, le club féminin Béog Néré rassemble des femmes de tous âges et de tous horizons. Elles sont convaincues que prendre soin de son corps, c’est aussi prendre soin de soi. Ici, l’effort physique se conjugue avec la bonne humeur, les rencontres et une solidarité qui dépasse largement les limites du terrain.
Il est un peu plus de 16h, au terrain de l’AS Douanes, à Karpala. Le soleil commence doucement à perdre de sa vigueur, mais sur le terrain, l’activité ne fait que commencer. Une femme arrive, puis deux, puis trois. Les maillots violets apparaissent progressivement dans le paysage poussiéreux. Quelques minutes plus tard, le terrain prend des allures de salle de sport à ciel ouvert. C’est un jour spécial pour les femmes du club Béog Néré. Elles se réunissent spécialement pour célébrer six années d’endurance et de régularité dans le sport. Pour l’occasion, elles sont environ une trentaine.
Les sportives discutent, plaisantent et se mettent en place. Certaines ont déjà commencé à marcher. D’autres prennent encore quelques instants pour souffler avant de se lancer puis le mouvement devient collectif. Les pas s’accélèrent. Les unes suivent les autres. Sur la terre rouge, les baskets soulèvent légèrement la poussière. Chacune avance selon ses capacités, avec cette petite dose d’encouragement qui vient du groupe. Dans ce décor simple, ces femmes arrivent à rendre l’environnement énergique.
Quand le terrain devient un rendez-vous de bien-être
À l’origine du club Béog Néré, il y a une préoccupation toute simple : le bien-être. L’initiatrice du club, Dr Gisèle Nongana Yaméogo, raconte que l’aventure a commencé par la marche, avant de prendre progressivement la forme d’un véritable regroupement féminin. « L’idée est née suite à un souci de bien-être qui nous a amenées à pratiquer une activité physique régulière à travers la marche. Nous avons eu un coach volontaire qui nous a accompagnées dans cette activité. Et dans le souci de faire profiter le maximum de femmes et de promouvoir l’activité physique, nous avons pensé à créer un club de sport avec les femmes », explique-t-elle.
Depuis septembre 2020, les rendez-vous sont devenus une habitude. Les membres se retrouvent normalement les mercredis et vendredis, de 18h à 20h. Pendant les vacances, lorsque les femmes disposent de davantage de temps, une troisième séance est ajoutée le lundi. À 18h, le programme commence généralement par la marche. Trois tours de terrain constituent le minimum annoncé. Mais certaines vont beaucoup plus loin. « Il y en a qui arrivent à faire 20 tours de terrain en marche rapide », souligne l’initiatrice. Lorsque le coach arrive, place aux exercices. Les corps se mettent en mouvement, les bras montent, les jambes travaillent. Les anciennes connaissent déjà certains enchaînements, tandis que les nouvelles observent et reproduisent les mouvements. La séance se termine généralement par 15 à 30 minutes d’abdominaux.
Et dans cet exercice collectif, chacune semble avoir trouvé sa propre motivation. Pour Yvette Ki/Ouédraogo, membre du club, la première raison est directement liée à la santé. Avec les années, dit-elle, il devient nécessaire de prendre davantage soin de son corps. Elle a surtout découvert que son organisme lui-même pouvait lui rappeler l’importance de la régularité.
« Dans la semaine, quand je rate une séance, je sens des courbatures et je ne suis pas bien dans ma peau. Pour ma propre santé, cela m’oblige à revenir faire du sport. Depuis que j’ai commencé le sport au club Béog Néré, le changement est énorme et je me sens très bien », confie-t-elle. La marche est d’ailleurs son moment préféré. Même en dehors des séances du club, elle poursuit cette activité dans son quartier. Pour elle, le sport est devenu une affaire d’organisation. Il faut lui réserver une place dans son emploi du temps, au même titre que les autres obligations. Son entourage a également appris à composer avec cette nouvelle habitude. Sa petite-fille l’accompagne régulièrement au terrain et son mari n’hésite pas à lui rappeler l’heure de la séance.
Pour Aïcha Sana, chargée de l’organisation du club, le sport répond aussi à une logique d’accessibilité. « Pour moi, le sport est un moyen formidable et moins cher de m’investir dans sa santé. Avec la motivation du groupe, on arrive à beaucoup se donner. Ici, j’ai fait de nouvelles rencontres. Ce club est plus qu’un lieu d’entraînement, c’est un lieu de partage et d’épanouissement », témoigne-t-elle. Aïcha Sana apprécie particulièrement les exercices au sol. Mais au-delà de l’activité physique, elle insiste sur l’atmosphère qui règne entre les participantes. Pas de compétition entre anciennes et nouvelles, pas de jugement sur les performances de chacune. Le coach accompagne tout le monde et chacune évolue progressivement.
Béatrice Balkoulga/Soalla partage cette perception. Pour elle, le sport permet de « rester jeune », aussi bien physiquement que mentalement. Le fait de voir des femmes de plus de 40, 50 ou 60 ans participer aux séances constitue, à ses yeux, une source supplémentaire de motivation. Mais intégrer le sport dans une vie déjà chargée n’est pas toujours évident. Travail, famille, tâches domestiques : les journées sont parfois longues. Il faut donc apprendre à faire une place à cette activité. « Après le service, il faut rapidement gérer les activités de la maison avant de venir sur le terrain, donc il faut s’organiser », reconnaît-elle. Et quand une membre manque à l’appel, son absence ne passe pas toujours inaperçue.
De l’exercice physique à une véritable famille
Au fil des années, Béog Néré a progressivement dépassé le simple cadre d’un club de sport. Les participantes sont venues avec leurs corps à entretenir et sont finalement reparties avec des relations humaines à construire. La plupart habitent Karpala. D’autres viennent de quartiers plus éloignés.
Avant Béog Néré, certaines se croisaient à l’école des enfants, à l’église, à la mosquée ou dans le voisinage, sans véritablement se fréquenter. Le sport leur a offert un espace pour apprendre à se connaître. « Nous nous voyions dans le quartier, à l’école des enfants, à l’église, à la mosquée, on se saluait sans se côtoyer. Mais avec ce club, on se fréquente et on se rend mutuellement service. C’est un élan de solidarité qui est né », raconte l’initiatrice, Dr Gisèle Nongana/Yaméogo. Cette solidarité n’est pas seulement un discours. Elle s’est manifestée dans des moments difficiles, notamment lorsqu’un membre tombe malade ou traverse une situation sociale compliquée.
Mariam Bara Zèba en a fait l’expérience. Elle avait découvert le club presque par hasard, alors qu’elle faisait de la marche avec une belle-sœur. Les femmes réunies avec leur coach l’ont invitée à participer. Elle a accepté et, progressivement, le terrain est devenu un rendez-vous important. « J’avais des courbatures, des maux de genoux et l’articulation de la main gauche qui me faisait mal, mais avec le sport, ces maux ont disparu sans que je m’en rende compte. Notre coach aime dire que le sport est gratuit et que si on ne s’y met pas, cela coûtera cher d’aller voir un médecin », témoigne-t-elle.
Son attachement au club s’est surtout renforcé lorsqu’elle est tombée malade l’année dernière. Incapable d’enseigner pendant une grande partie de l’année, elle a reçu le soutien des autres membres. Elles ont pris de ses nouvelles, effectué une collecte, cherché des solutions et lui ont rendu visite. « J’avais les larmes aux yeux et tout le monde était content dans ma famille. Donc, il y a une bonne solidarité qui règne entre nous », confie-t-elle avec émotion. Cette histoire résume peut-être à elle seule ce qu’est devenu le club Béog Néré au fil des ans. Un endroit où l’on vient d’abord pour marcher, transpirer et travailler ses muscles, mais où l’on finit aussi par trouver des personnes sur lesquelles compter.
Adélaïde Emma Paré Ki, qui a intégré le club il y a deux ans parle, elle aussi, d’une « famille » créée au fil des séances. Les contraintes professionnelles et familiales l’empêchent parfois d’être présente, mais l’envie de retrouver le groupe finit souvent par prendre le dessus. « Ce n’est pas évident de trouver du temps entre le travail et la famille, mais tout dépend de la place que l’on accorde au sport dans sa vie. On se dit donc que rien ne peut être au-delà de son bien-être à travers le sport », estime-t-elle.
Béog Néré accueille ainsi des femmes aux profils très différents. Des femmes au foyer, enseignantes, juristes, médecins, infirmières et bien d’autres. L’absence de distinction participe à la convivialité du groupe. Une fois les tenues de sport enfilées, toutes se retrouvent avec le même objectif de bouger. Le club compte généralement entre une douzaine et une trentaine de participantes par séance. L’adhésion est fixée à 2 000 francs CFA, avec une contribution mensuelle de 1 000 francs CFA par personne. Une participation qui permet au groupe de fonctionner tout en maintenant l’activité accessible.
Pour Dr Gisèle Nongana Yaméogo, l’enjeu est désormais d’amener davantage de femmes à franchir le pas. La mobilisation reste parfois difficile. Certaines viennent une fois puis disparaissent, d’autres ont besoin d’être régulièrement relancées. Mais le groupe poursuit son travail de sensibilisation, notamment à travers les réseaux sociaux.
Son message aux femmes qui estiment ne pas avoir le temps ou les moyens de faire du sport est sans détour : il faut considérer l’activité physique comme une nécessité quotidienne. « À une femme qui dit qu’elle n’a pas le temps ou les moyens de faire du sport, je lui dis de considérer le sport comme la nourriture ou les nutriments bénéfiques au corps. Cela doit faire partie de notre quotidien et il faut faire l’effort de sortir bouger deux ou trois fois dans la semaine », plaide-t-elle.
Sur le terrain de l’AS Douanes, les femmes courent, marchent, rient, transpirent et recommencent les mouvements. Certaines arrivent fatiguées par leur journée de travail, mais repartent le visage détendu. Les difficultés du quotidien ne disparaissent évidemment pas au terme des deux heures de séance mais semblent toutefois plus légères à porter. Et lorsque le corps s’habitue au mouvement, son absence finit même par se faire sentir. « Là où il y a le mouvement, il y a la vie », aime rappeler l’initiatrice du club.
Ce 6 septembre 2026, le club Béog Néré a marqué ses six années d’existence durant lesquelles des femmes ont fait du terrain de sport un espace de bien-être, mais aussi un lieu de rencontres, d’entraide et de solidarité. Six années à marcher, courir, transpirer et surtout à avancer ensemble en toute positivité.
Farida Thiombiano
Lefaso.net


