Titre : pluralité des représentations sociales des acteurs politiques et agropasteurs au Burkina Faso
Résumé
Cet article analyse, à partir de 160 entretiens, les représentations sociales des interactions entre pastoralisme et changements climatiques au Burkina Faso. Les agropasteurs les perçoivent comme une amplification de la variabilité naturelle, tandis que les acteurs politiques y voient une rupture météorologique nouvelle. Un consensus se dégage toutefois sur la vulnérabilité du secteur, marquée par le déficit fourrager, la baisse de productivité animale et les migrations forcées. La contribution du pastoralisme aux émissions de gaz à effet de serre est jugée faible, les déjections animales étant également reconnues pour leur rôle fertilisant. L’étude souligne enfin le déclin de la résilience pastorale et appelle à renforcer la mobilité, les savoirs locaux et des politiques publiques adaptées au contexte sahélien.
Introduction
Au Burkina Faso, le pastoralisme constitue le principal moyen d’existence de 30 % et le second de 80 % des populations rurales (MRAH et PNUD, 2012, cité par MRAH, 2019). Les travaux spécialisés le présentent comme un système de production en coévolution avec son environnement, soulignant la rationalité et les capacités d’adaptation des populations pastorales face à la variabilité des ressources naturelles (Bonnet et al., 2021 ; Scoones, 2022).
À l’inverse, certains écrits globaux ont longtemps associé le pastoralisme à la dégradation des ressources naturelles et à la désertification, en invoquant notamment le surpâturage (Boutrais, 1992). Depuis le milieu des années 2000, l’élevage est également considéré comme une source importante de gaz à effet de serre (GES), notamment de méthane et de protoxyde d’azote, tandis que les pasteurs sont reconnus comme particulièrement vulnérables aux changements climatiques en raison de leur dépendance aux ressources naturelles et de leurs capacités limitées d’adaptation (Niang et al., 2014 ; Torquebiau, 2015).
Ces approches produisent ainsi une dichotomie entre élevage émetteur de GES, vulnérabilité et résilience. Toutefois, elles reposent largement sur des évaluations techniques et des modélisations, accordant peu de place aux perceptions des acteurs qui font vivre le pastoralisme. Dès lors, comment les agropasteurs et leurs accompagnants technico-scientifiques et politiques conçoivent-ils les interrelations entre pastoralisme et changements climatiques ? Cet article analyse les représentations de ces interrelations au Burkina Faso.
1.Méthodologie
L’étude a été réalisée dans les communes rurales de Koumbia (située à 67 km à l’Est de la ville de Bobo-Dioulasso à l’Ouest du Burkina Faso et à 35 km de la ville de Houndé, le chef-lieu de la province du Tuy sur une superficie de 1 358 km2) et de Nagréongo (située à 38 km au Sud Est de la ville de Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso et à 18 km de Ziniaré, le chef-lieu de province de l’Oubritenga et de la région du Oubri).
L’approche socio-anthropologique par l’imbrication des logiques et des niveaux d’échelle a été mobilisée dans notre étude (Olivier de Sardan, 2007 ; Lavigne-Delville, 2011). Les données ont été produites auprès de populations agropastorales, d’agents déconcentrés et centraux de quatre ministères burkinabè, ainsi que d’agents de la FAO et de ses partenaires stratégiques (Banque mondiale et CIRAD). Au total, 160 entretiens individuels ont été réalisés de mars à novembre 2022 selon la technique de boule de neige, à partir d’une entrée institutionnelle.
Les entretiens, conduits à l’aide d’un guide semi-structuré, portaient sur les trajectoires socioprofessionnelles, les réseaux de collaboration et les perceptions des interrelations entre pastoralisme et changements climatiques. Parmi eux, 143 ont été enregistrés au dictaphone et 17 consignés par prise de notes. Ain, les entretiens enregistrés ont été intégralement retranscrits, puis soumis à une analyse de contenu thématique et comparative afin d’identifier les convergences et divergences des discours. Une grille d’analyse a permis de regrouper les perceptions autour de trois catégories issues de la littérature : source d’émission de GES, vulnérabilité et résilience.
2. Résultats
2.1. Changements climatiques et pastoralisme : entre contrainte et amplification des difficultés socio-économiques
Les représentations des effets des changements climatiques (CC) sur le pastoralisme s’articulent autour d’une perception largement partagée : les CC sont considérés comme une contrainte majeure et un amplificateur des difficultés socio-économiques existantes. Le déficit fourrager et hydrique apparaît comme leur principale conséquence. Comme le souligne un pasteur de Nagréongo : « s’il ne pleut pas assez, on ne peut avoir du fourrage. […] pas d’eau pas de nourriture » (ByNa, pasteur, Nagréongo).
Ces déficits entraînent, selon les enquêtés, une baisse des productions animales et agricoles, l’apparition de maladies, la mortalité du bétail, la diminution de la reproduction et les migrations. Un responsable d’organisation de producteurs résume cette situation : « C’est le déplacement des animaux, la perte des animaux, la diminution de la reproduction, les maladies » (TiBa, responsable d’OP, Bobo-Dioulasso).
Les acteurs institutionnels et scientifiques insistent également sur la vulnérabilité du pastoralisme. Un chercheur relève que « les grandes sécheresses » provoquent une forte mortalité animale, tandis que la baisse de productivité réduit les revenus et favorise les migrations. Enfin, les agents de la FAO décrivent explicitement les pasteurs comme des « victimes du changement climatique », notamment sous l’effet de la baisse de la pluviométrie, de la hausse des températures et de la sécheresse (OA, FAO).
2.2. Des représentations sociales du pastoralisme entre observations locales et évaluations environnementales.
L’analyse des entretiens révèle une représentation largement partagée d’un système d’élevage pastoral dont les émissions de gaz à effet de serre (GES) seraient minimes comparativement aux systèmes intensifs. La majorité des agropasteurs et des acteurs nationaux des politiques publiques d’élevage fondent cette perception sur leurs observations de proximité avec le bétail. Un pasteur rencontré à Bobo-Dioulasso affirme ainsi que « l’impact des animaux sur les changements climatiques est minime » (TiBo, homme, responsable de coopérative, pasteur de naissance). Un cadre du ministère des Ressources animales et halieutiques nuance cette perception : « on n’est pas les premiers pollueurs, ce n’est pas trop significatif mais c’est quand même un impact » (TcBo, ingénieur d’élevage).
Cette représentation dominante est toutefois nuancée par trois enquêtés qui estiment que le pastoralisme peut être fortement émetteur de méthane lorsqu’on rapporte les émissions à la tête de bétail. Ils mettent en avant la taille des troupeaux et la faible productivité des systèmes pastoraux. Un économiste de la FAO souligne notamment que « l’élevage est à faible productivité […] et finalement les émissions par unité de tête de bétail est très élevé » (OA, homme, économiste, FAO). Ainsi, les perceptions opposent une lecture fondée sur l’observation locale à une approche reposant sur les méthodes de calcul des émissions.
2.3 : Résilience du pastoralisme face aux changements climatiques : entre doute, nécessité et expérience
A l’examen des discours des enquêtés, les représentations sur la résilience du pastoralisme aux effets des changements climatiques se structurent autour de la réduction des marges de mobilité du bétail, de la nécessité combinée à la pratique et l’observation de proximité.
Du côté des acteurs des politiques publiques, la réduction des ressources pastorales pour répondre aux besoins d’un nombre élevé de têtes d’animaux et l’insuffisance de ressources financières allouées au développement du pastoralisme est évoqué dans les discours de tous les enquêtés. A cela s’ajoutent le manque d’espace de pâturages, l’insécurité liées aux attaques terroristes, l’absence de politiques de soutien au pastoralisme et aux pasteurs, la migration des pasteurs et leurs troupeaux vers les pays côtiers où il existe des conditions favorables d’accueil et d’installation.
Mais une minorité d’enquêtés croient à la résilience du pastoralisme aux effets des changements climatiques par observation de proximité et par nécessité combinée à la pratique. Quant à cette femme, administrateur civile, rencontrée à Nagréongo, a mis en avant l’organisation des pasteurs, voit un avenir radieux et souhaite un accompagnement des éleveurs à Nagréongo. Du côté des agents de techniques, l’élevage pastoral a un bon avenir. Ils justifient leur conviction par la capacité de résilience, la forte contribution à la sécurité alimentaire et nutritionnelle et au revenu, la facilité de mise en place de l’élevage et le manque de terres cultivables.
2.4. Des représentations sociales de la contribution du pastoralisme à la lutte contre les changements
climatiques, entre impacts positifs du bétail sur l’environnement et séquestration du carbone dans les sols
L’ensemble des enquêtés ont estimé que les émissions de GES provenant du pastoralisme peuvent être compensées par la végétalisation de l’environnement et la fertilisation des sols par les déjections du bétail. Au niveau national, les acteurs des politiques publiques d’élevage sont unanimes que les déjections du bétail des systèmes pastoraux représentent une source de séquestration du carbone dans les sols cultivés ou pâturés. Dans les politiques climatiques, ces déjections sont converties en crédit carbone sur le marché international du carbone.
C’est le même son de cloche au niveau international car l’ensemble des enquêtés de la FAO ont estimé que les systèmes d’élevage pastoraux font partie des solutions pour la lutte contre les changements climatiques. Poursuivant dans la même lancée, un autre enquêté a mis en avant la capacité de recyclage des nutriments. Il y a aussi des pensées exprimées dans les discours à travers les notions de durabilité, de services éco systémique, d’interaction mutuelle et réciproque, et de co-bénéfice.
3. Discussion
Les changements climatiques constituent une représentation scientifique et politique d’un phénomène difficilement perceptible directement par les sens. La CCNUCC les définit comme des changements « attribués directement ou indirectement à une activité humaine altérant la composition de l’atmosphère mondiale », en distinction de la variabilité naturelle du climat (ONU, 1992, p. 2). Cette conception, centrée notamment sur le réchauffement de la surface terrestre, contraste avec les représentations recueillies auprès des populations agropastorales et des acteurs des politiques publiques d’élevage au Burkina Faso.
Pour les premières, les changements climatiques sont principalement perçus comme une amplification de la variabilité naturelle caractéristique des milieux arides et semi-arides, tandis que les seconds les considèrent davantage comme un phénomène nouveau et problématique. Néanmoins, les deux catégories d’acteurs mobilisent des indicateurs similaires : modification du régime des pluies, du vent et de l’ensoleillement, ainsi que de la biodiversité végétale et animale. Cette perception multidimensionnelle se distingue du cadrage politique centré principalement sur le réchauffement climatique.
Les résultats montrent également une pluralité de représentations du lien entre pastoralisme et changements climatiques. La majorité des enquêtés considèrent le pastoralisme comme un système de production alimentaire relativement moins émetteur de gaz à effet de serre que l’élevage intensif, ce qui rejoint plusieurs travaux consacrés au pastoralisme (2023 ; FAO, 2023). Toutefois, l’image d’un pastoralisme émetteur de GES, notamment de méthane (CH₄), est également présente. Les estimations de la contribution de l’élevage aux émissions mondiales ont évolué de 18 % (FAO, 2006) à 14,5 % (Gerber et al., 2013), puis à 11,5 % (FAO, 2023). Ces écarts doivent néanmoins être interprétés avec prudence, car ils résultent notamment de changements de méthodes et de références.
Le pastoralisme est par ailleurs présenté dans la littérature comme particulièrement vulnérable aux effets des changements climatiques (Krätli, 2013). Or, cette lecture apparaît partiellement en décalage avec l’expérience des populations agropastorales, habituées à composer avec l’incertitude et la variabilité environnementale (Krätli, 2015). Les contraintes auxquelles elles sont confrontées relèvent également de dimensions socio-économiques et politiques, ce qui invite à ne pas attribuer exclusivement leurs difficultés aux changements climatiques.
Enfin, contrairement à l’image d’un pastoralisme intrinsèquement résilient véhiculée par la littérature, notamment à travers la mobilité et l’adaptation à la variabilité environnementale (Ancey et al., 2024), cette représentation n’est pas clairement partagée par les enquêtés. La résilience pastorale repose également sur la capacité à exploiter la variabilité des ressources et à développer des relations productives et commerciales (FAO, 2021 ; GIZ, 2022). Le décalage observé entre ces approches et les représentations sociales suggère la nécessité de renouveler l’analyse de la résilience pastorale en intégrant davantage les dynamiques socio-économiques et politiques, notamment les politiques d’intensification, de sédentarisation et de transformation des droits d’accès aux ressources et à la mobilité, qui s’inscrivent dans une orientation plus large associée à l’idéologie néolibérale (Ancey et al., 2017 ; Soubiale et Damone, 2019).
Conclusion
Un consensus se dégage néanmoins sur la forte vulnérabilité du pastoralisme, confronté au déficit fourrager, à la baisse de productivité et aux maladies animales. Contrairement aux discours internationaux qui associent l’élevage à une forte contribution aux émissions de GES, les acteurs locaux perçoivent le pastoralisme extensif comme faiblement émetteur et porteur de bénéfices agroécologiques. L’étude révèle toutefois un affaiblissement de la résilience pastorale, notamment en raison des entraves à la mobilité liées à l’insécurité, à la fragmentation des espaces et à l’inadéquation des politiques publiques. Elle appelle ainsi à un changement de paradigme intégrant les savoirs locaux, sécurisant la mobilité pastorale et reconnaissant les services écosystémiques associés à l’élevage.
Co-auteurs : DABIRÉ Der, USPAE/CIRDES ; FAYAMA Tionyélé, CNRST/INERA, OUOBA Sidonie, CNRST/INERA, TOÉ Patrice, Université Nazi Boni (UNB)
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Ce document de vulgarisation est tiré de l’article scientifique : Dabiré D., Fayama T., Ouoba S. et Toé P., 2026. « Pastoralisme et changements climatiques : Pluralité des représentations sociales des acteurs politiques et agropasteurs au Burkina Faso », les Cahiers du (CARESFI), Série Sciences Humaines et Sociales, 7 (3) : 23-45

