Langues africaines et souveraineté : ce que Nkrumah, Sékou Touré et Sankara nous apprennent
Par Mamadou Lamine SANOGO Directeur de recherche en sociolinguistique, INSS-CNRST, Burkina Faso
TRIBUNE | POLITIQUE LINGUISTIQUE
Trois figures majeures de l’émancipation africaine ont emprunté des voies très différentes en matière de langues. Leur expérience rappelle une vérité souvent oubliée : la force d’un discours ne garantit pas, à elle seule, la transformation durable de l’école, de l’administration et de l’accès au savoir.
L’indépendance ne se joue pas seulement aux frontières.
Un pays peut changer de drapeau, d’hymne, de gouvernement et de nom sans modifier immédiatement la langue par laquelle ses citoyens accèdent à l’école, à la justice, à l’administration ou aux emplois les plus valorisés. C’est l’un des grands paradoxes des indépendances africaines.
Au lendemain de la colonisation, les nouveaux États ont hérité d’institutions largement organisées en anglais, en français ou en portugais. Ces langues permettaient de maintenir l’administration, de former les cadres et de communiquer avec l’extérieur. Mais elles conservaient aussi une frontière sociale : ceux qui les maîtrisaient disposaient d’un accès privilégié au pouvoir, au diplôme et à la mobilité.
Kwame Nkrumah au Ghana, Sékou Touré en Guinée et Thomas Sankara au Burkina Faso ont tous trois combattu la domination coloniale et affirmé la dignité africaine. Ils ont cependant suivi des chemins linguistiques très différents. Nkrumah a surtout agi sur la représentation culturelle et l’horizon panafricain. Sékou Touré a engagé la réforme scolaire la plus profonde. Sankara a donné une force exceptionnelle aux symboles, au vocabulaire révolutionnaire et à l’alphabétisation populaire.
Leur comparaison permet de dépasser les hommages convenus. Elle montre surtout qu’entre l’intention politique et la transformation réelle se trouvent des enseignants, des manuels, des normes d’écriture, des budgets, des administrations et des citoyens qui doivent s’approprier la réforme.
Nkrumah : l’Afrique au cœur du discours, l’anglais au cœur de l’école
Lorsque le Ghana devient indépendant en 1957, Kwame Nkrumah porte une vision qui dépasse largement les frontières de son pays. Pour lui, la liberté du Ghana doit servir la libération et l’unité de tout le continent. Sa conception de la « personnalité africaine » vise à restaurer la confiance des peuples, à contester les représentations coloniales et à faire de l’Afrique un sujet de sa propre histoire.
Cette ambition se traduit par un investissement dans les institutions culturelles, les médias, l’université, les rencontres panafricaines et le soutien aux mouvements de libération. Accra devient un lieu majeur de circulation des idées africaines et diasporiques. Nkrumah contribue ainsi à une véritable décolonisation de l’imaginaire politique.
Mais la situation est différente dans l’école. Entre 1957 et 1966, aucune langue ghanéenne n’est utilisée comme langue d’enseignement dans les premières années du primaire. L’anglais reste le médium de transmission des savoirs. Les langues du pays peuvent être présentes dans la culture, les médias ou comme matières scolaires, mais elles ne servent pas à enseigner les mathématiques, l’histoire ou les sciences.
Le cas de Nkrumah révèle donc une tension fondamentale : on peut africaniser le contenu du discours et la vision du monde tout en conservant la langue héritée de la colonisation comme principal instrument de l’école. Son œuvre culturelle et panafricaine est considérable, mais elle ne modifie pas profondément la distribution des fonctions linguistiques à l’intérieur de l’État ghanéen.
Sékou Touré : la réforme la plus audacieuse, mais la plus réversible
La Guinée offre une trajectoire presque inverse. Après le « non » historique de 1958 et l’indépendance, le français reste pourtant, pendant plusieurs années, l’unique langue de l’enseignement. La rupture politique ne produit donc pas immédiatement une rupture linguistique.
Le tournant intervient au milieu des années 1960. À partir de 1966-1968, huit langues nationales — dont le soso, le maninka et le pular — sont introduites comme langues d’enseignement dans leurs zones d’usage. Le français devient d’abord une matière avant de reprendre progressivement une fonction plus importante aux niveaux supérieurs.
Cette réforme est la plus ambitieuse des trois expériences. Elle ne se limite pas à célébrer les langues africaines. Elle leur attribue une fonction centrale : transmettre les connaissances à l’école. Elle oblige l’État à travailler sur les orthographes, les terminologies, les manuels et la formation des enseignants. Des organismes spécialisés sont créés pour la recherche linguistique, la production des supports et l’alphabétisation.
Mais l’ambition se heurte à de lourdes contraintes. Enseigner plusieurs disciplines dans huit langues exige des maîtres formés, des livres en quantité, des normes acceptées et une bonne articulation avec le français. Les moyens matériels demeurent insuffisants. La réforme est en outre étroitement liée à l’État-parti et à la personne de Sékou Touré. La critique pédagogique peut alors être interprétée comme une opposition politique.
Après la mort du président en 1984, le nouveau régime rétablit rapidement le français comme médium exclusif de l’enseignement formel. Environ seize années d’expérience ne suffisent donc pas à rendre la réforme irréversible. La Guinée montre qu’une politique peut aller très loin dans la redistribution des fonctions linguistiques tout en restant fragile si elle n’est pas soutenue par une large coalition d’enseignants, de familles, de chercheurs et d’administrations.
Sankara : la force durable des mots et des symboles
Thomas Sankara arrive au pouvoir en 1983 avec un projet de transformation accélérée de la société. Sa politique linguistique doit cependant être replacée dans une histoire antérieure : la Haute-Volta disposait déjà de commissions linguistiques, de programmes d’alphabétisation et d’une expérimentation scolaire utilisant trois langues nationales depuis 1979.
Le régime révolutionnaire ne crée donc pas l’école bilingue. Il interrompt même cette expérimentation en 1986, alors que l’école formelle demeure dominée par le français. La contribution propre du sankarisme se situe ailleurs : dans la nomination de l’État, le vocabulaire politique et juridique, ainsi que dans l’alphabétisation de masse.
Le 4 août 1984, la Haute-Volta devient le Burkina Faso. Le nouveau nom associe des ressources du mooré et du dioula et installe des langues du pays au sommet de la représentation nationale. Cet acte ne transforme pas toute l’administration, mais il réussit quelque chose de rare : le monde entier doit désormais désigner le pays par des mots africains. Quarante ans plus tard, ce symbole demeure pleinement vivant.
Le régime remplace également les termes « loi », « décret » et « arrêté » par zatu, kiti et raabo. La rupture est visible, même si les textes restent principalement rédigés en français. Le français demeure donc la matrice de l’administration, tandis que des termes africains marquent la souveraineté révolutionnaire à l’intérieur de cette matrice.
La campagne « Alpha Commando » de 1986 constitue l’intervention la plus importante en matière d’acquisition des langues nationales. Elle mobilise dix langues et ouvre plus de mille centres. Plus de 31 000 personnes s’inscrivent et 13 700 sont déclarées alphabétisées. L’opération donne une visibilité nationale à l’idée que les producteurs peuvent accéder à l’écrit sans attendre une scolarisation en français.
Mais une campagne courte ne suffit pas. L’alphabétisation doit être suivie de livres, de formations et d’occasions d’utiliser l’écrit. Sans environnement lettré, les acquis s’érodent. Le bilan de Sankara associe ainsi un symbole extraordinairement durable — le nom du pays — à des dispositifs éducatifs plus discontinus.
Le vrai test : survivre au dirigeant
Ces trois expériences empêchent tout classement simpliste. Nkrumah a produit la vision continentale la plus puissante, mais il a peu transformé la langue de l’école. Sékou Touré a engagé la réforme scolaire la plus profonde, mais celle-ci s’est effondrée avec le changement de régime. Sankara a créé le symbole linguistique le plus durable, sans faire des langues nationales les principaux médiums de l’administration et de l’enseignement formel.
La véritable question n’est donc pas de savoir qui a tenu le discours le plus radical. Il faut plutôt examiner quelles fonctions ont été effectivement attribuées aux langues, quels moyens ont été mobilisés et ce qui subsiste après le départ du dirigeant.
Une langue devient institutionnelle lorsqu’elle dispose de règles d’écriture, de terminologies, de personnels formés, de supports, de budgets et de domaines où son usage est normal. Dans l’école, elle doit permettre d’apprendre sur plusieurs années et s’articuler à la langue internationale. Dans l’administration et la justice, elle exige des procédures de traduction, d’interprétation, de rédaction et d’archivage. Dans l’alphabétisation, elle a besoin d’un environnement où les compétences acquises peuvent être utilisées.
La volonté politique est indispensable, car les hiérarchies linguistiques se reproduisent facilement. Mais elle devient durable seulement lorsqu’elle cesse d’être la propriété d’un chef ou d’un parti. Une politique linguistique résiste au changement de régime lorsqu’elle est portée par des institutions professionnelles, acceptée par les communautés et défendue comme un droit par les citoyens.
Pour le Burkina Faso, officialiser ne suffit pas
La révision constitutionnelle adoptée le 30 décembre 2023 a profondément modifié l’article 35 de la Constitution. Les langues nationales officialisées par la loi sont désormais les langues officielles du Burkina Faso, tandis que le français et l’anglais sont des langues de travail. Cette décision constitue une rupture juridique et symbolique majeure.
Mais les expériences de Nkrumah, Sékou Touré et Sankara invitent à la lucidité. Le changement de statut ne produira des effets que s’il est accompagné d’une politique d’équipement et d’usage. Il faut déterminer les fonctions des langues selon les territoires et les secteurs, former les enseignants, traducteurs, interprètes et agents publics, produire les terminologies nécessaires et garantir des budgets sur plusieurs années.
Il faut également éviter deux erreurs. La première serait de croire que l’officialisation suffit et que les pratiques suivront automatiquement. La seconde consisterait à invoquer sans cesse les difficultés techniques pour ne rien changer. La Guinée a prouvé qu’une transformation importante est possible. Son échec à durer montre cependant qu’il faut construire la réforme avec les usagers et non seulement pour eux.
La souveraineté linguistique ne demande pas d’effacer le français ou l’anglais. Les citoyens ont besoin de langues de proximité, de langues nationales de grande communication et de langues internationales. L’enjeu est de construire un plurilinguisme additif : apprendre dans une langue que l’on comprend, accéder aux institutions dans les langues du pays et acquérir en même temps les outils de la mobilité régionale et mondiale.
La leçon commune des trois dirigeants tient finalement en une phrase : décoloniser la langue de l’État ne consiste pas seulement à nommer autrement, mais à rendre les langues africaines capables d’ouvrir durablement les portes de l’école, du droit, du savoir et de la décision publique.
Repères bibliographiques
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L’auteur
Mamadou Lamine SANOGO est sociolinguiste, Directeur de recherche à l’Institut des sciences des sociétés du Centre national de la recherche scientifique et technologique (INSS-CNRST), au Burkina Faso. Ses travaux portent notamment sur les politiques linguistiques, l’aménagement des langues nationales et la sociolinguistique du dioula.

