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Alif Naaba, artiste musicien : « Je pense que l’IA est, ou devrait être, une alliée pour les créateurs d’aujourd’hui »

Publié le vendredi 14 août 2026 à 23h03min

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Alif Naaba, artiste musicien : « Je pense que l’IA est, ou devrait être, une alliée pour les créateurs d’aujourd’hui »

Dans cet entretien accordé à Lefaso.net, l’artiste musicien Alif Naaba, également promoteur des Rencontres musicales africaines (REMA), partage son regard sur l’intelligence artificielle appliquée à la musique. Il évoque ses limites, son apport à la création artistique, les enjeux liés au droit d’auteur ainsi que la place de la création humaine face à cette révolution technologique.

Lefaso.net : L’intelligence artificielle (IA) est désormais capable de générer des chansons qui ressemblent parfois fortement au travail d’artistes humains. En tant que musicien, comment accueillez-vous cette révolution ?

Alif Naaba : Il est vrai que la question de l’IA est aujourd’hui centrale. Nous constatons de plus en plus de chansons générées par l’intelligence artificielle. Comme toute innovation, elle comporte des avantages, mais aussi des limites.
Je pense que l’IA peut créer et générer des chansons, mais je ne crois pas qu’elle puisse remplacer la création humaine, notamment dans le domaine artistique. Tout ce que l’IA génère s’appuie sur ce que les humains ont mis à sa disposition. Elle a été nourrie par des créations humaines présentes sur le cloud et c’est à partir de ces données qu’elle produit à son tour du contenu. Sa création ne pourra donc jamais être comparable à celle de l’être humain.

Cela dit, cette tendance séduit parce que les productions générées par l’IA paraissent presque parfaites aux yeux du public. Or, il faut justement préserver une part d’imperfection dans la création artistique pour qu’elle reste profondément humaine. Je demeure donc optimiste face à cette révolution.

Alif Naaba considère l’intelligence artificielle comme une alliée capable de repousser les frontières de la création musicale

On voit aujourd’hui des chansons entièrement générées par l’IA dépasser en nombre d’écoutes certains titres d’artistes bien réels. Est-ce que cela vous inquiète pour l’avenir des artistes ?

Les mélomanes y trouvent du goût parce que l’IA repousse les limites de la création et explore des possibilités différentes. Il est vrai que cela peut générer des millions de vues, parfois davantage que certaines œuvres d’artistes. Mais les œuvres qui enregistrent le plus de vues ne sont pas forcément les meilleures. Il existe de très belles œuvres qui ne cumulent pas des millions de vues, et inversement.

L’IA va continuer sur cette lancée tant que son essor actuel se poursuivra, jusqu’à ce que le public parvienne réellement à faire la différence entre une création générée par l’IA et une création humaine. Aujourd’hui, de nombreux fans d’artistes ne savent pas encore faire cette distinction. Nous, les créateurs, en sommes conscients, et de plus en plus de personnes commencent également à le découvrir. L’oreille humaine finira par être capable de détecter ce qui relève de l’IA.

Mais cela n’empêchera pas les vues. La curiosité joue également un rôle : les gens ont envie de découvrir de nouvelles choses. Cela ne signifie pas pour autant que l’IA va effacer le travail des artistes ou les faire disparaître. Au contraire, je pense que l’IA est, ou devrait être, une alliée pour les créateurs d’aujourd’hui. Elle nous permet d’explorer d’autres pistes et de pousser plus loin notre créativité.
Elle peut grignoter des vues, mais elle ne peut pas tuer la création humaine. Au contraire, elle peut l’enrichir, tout comme la création humaine contribue déjà à son développement.

Selon vous, qu’est-ce qui explique qu’un public puisse parfois préférer ou davantage écouter une chanson créée par une IA plutôt que celle d’un artiste humain ?

Je pense que c’est une question d’époque. Ce n’est pas si récent, mais disons qu’aujourd’hui, comme on le dit dans le jargon, « c’est son moment ». Tout le monde découvre ce que l’IA propose. J’ai moi-même des chansons reprises par l’IA en ce moment, et c’est assez incroyable, car je trouve que cela pousse aussi ma création plus loin.

Je vais vous faire une confidence. Récemment, quelqu’un m’a raconté avoir suivi à la télévision un événement retransmis en direct. L’événement était réussi, mais ce qui l’a dérangé, c’est que toutes les chansons diffusées étaient générées par l’IA. Cela montre qu’il avait aussi besoin de retrouver une présence humaine.
On ne remplacera pas les concerts. On ne pourra pas envoyer quelqu’un d’autre chanter à la place d’Alif Naaba ou de tout autre artiste. Les chanteurs seront toujours là et continueront à se produire sur scène. À ce jour, on n’a pas encore vu un artiste créé par l’IA chanter réellement sur une scène, répéter, écrire ou échanger avec ses fans. Il y a là une dimension humaine qui ne peut pas être remplacée.

C’est donc normal que le public apprécie cette nouveauté, cette tendance. Quand c’est bien fait, c’est beau et j’aime beaucoup. Mais cela ne remplacera pas l’humain. L’IA pourra produire des œuvres qui seront écoutées et consommées, mais la création humaine restera à leur origine.

Si demain une IA reproduit votre voix et génère une chanson dans le style d’Alif Naaba sans votre autorisation, considérez-vous cela comme une forme de concurrence, de plagiat ou de vol artistique ?

Cela contribue même à la promotion de la chanson. J’ai une chanson sur mon nouvel album qui s’intitule « Mabilé ». J’ai découvert sur internet que quelqu’un l’avait recréée avec l’IA, même en version concert. C’est extraordinaire et cela me donne des idées. C’est exactement là que l’IA pousse la création plus loin et nous incite à aller encore plus loin.

Des mélomanes sont venus découvrir ma version originale grâce à la version générée par l’IA. L’original reste ce qu’il est. On pourrait même penser que l’IA fait mieux, parce qu’elle pousse la création plus loin. Mais elle n’a pas la voix originale, cette voix pleine de vécu, parfois cassée, imparfaite et non lissée. Le souffle qu’il y a dans la voix, la respiration, l’erreur naturelle du guitariste, la chaleur que met le batteur, la sueur du percussionniste sur sa calebasse : tout cela restera du domaine du naturel et l’IA ne pourra pas se l’approprier. Elle peut nous aider à porter ces éléments plus loin, c’est tout.

Je ne la vois donc pas comme une concurrente. Elle a déjà permis à des mélomanes de découvrir ma chanson originale et je continue de la considérer comme une alliée, d’autant que, de toute façon, je n’ai pas vraiment le choix.

Il me paraît important de préciser un point : si vous considérez l’IA comme une concurrente en tant qu’artiste, vous partez dans la mauvaise direction. L’IA est aujourd’hui un outil, au même titre que les effets que nous utilisons sur nos voix ou nos guitares pour enrichir ou lisser le son de nos instruments. Il faut donc l’utiliser comme un véritable partenaire.

Un artiste qui intègre l’IA dans sa création aujourd’hui, et je pense qu’il faut absolument le faire, en tire un réel bénéfice. Cela l’aide à repousser ses limites et même à faire avancer la recherche musicale. Je suis convaincu que l’IA, appliquée au warba (danse traditionnelle), au salou et au liwaga (genres musicaux traditionnels), peut nous offrir un autre regard sur ces styles, potentiellement encore plus intéressant. Il faut donc garder cet œil ouvert sur les possibilités qu’offre l’IA.

L’IA ne viendra pas nous représenter dans un festival ou sur une scène. C’est à nous de nous approprier ce qu’elle nous apporte, de lui proposer des rythmes et de la musique, puis de lui demander de nous les restituer avec une dimension plus universelle. L’IA peut nous y aider. C’est pour cela que je pense qu’elle doit être la première alliée de chaque créateur.

Pour Alif Naaba, l’intelligence artificielle ne remplacera pas l’artiste, mais peut devenir un puissant outil au service de sa créativité

Les artistes africains, et particulièrement burkinabè, sont-ils suffisamment protégés aujourd’hui face aux risques liés à l’utilisation de leurs voix, de leurs œuvres et de leur identité artistique par l’IA ?

Pas encore. C’est encore un sujet relativement nouveau. Des réflexions sont en cours sur la protection des œuvres et je sais qu’au niveau du Bureau burkinabè du droit d’auteur (BBDA), des résolutions sont en préparation pour mieux les protéger. Des travaux portent notamment sur la détection. Aujourd’hui, il est possible de détecter un contenu généré par l’IA, un peu comme on peut identifier un texte produit à partir de ChatGPT.

L’IA ne s’approprie donc pas automatiquement les droits des artistes, puisqu’une œuvre produite par l’IA doit être déclarée par quelqu’un. Cela pourrait évoluer à l’avenir, mais pour l’instant, les œuvres des artistes restent celles qui sont déclarées, tandis que celles produites ou reproduites par l’IA peuvent être détectées, ce qui contribue, dans une certaine mesure, à protéger les artistes.

Mais la responsabilité revient aussi aux artistes eux-mêmes. Il est essentiel qu’ils aillent à la rencontre de l’IA pour comprendre son apport, l’utiliser et en faire une alliée dans leur processus créatif. Un artiste peut passer cinq, dix ou vingt ans à chercher comment faire évoluer le salou ou le warba. L’IA peut lui apporter des pistes et des solutions susceptibles de lui faire gagner plusieurs années de recherche.

Il faut donc voir l’IA comme une alliée qui nous permet d’explorer au-delà de notre potentiel et de donner à notre musique une dimension plus universelle. J’appelle donc tous les artistes burkinabè, notamment les jeunes, à en faire leur alliée et à se former à son utilisation.
D’ailleurs, à l’occasion des Rencontres musicales africaines (REMA) 2026, nous organiserons, en collaboration avec le ministère de la Culture, des arts et du tourisme, un forum de réflexion sur l’IA et sur la manière dont les créateurs peuvent se l’approprier et en faire une alliée.

Si l’IA permet à n’importe qui de produire rapidement une chanson de qualité et de la diffuser à grande échelle, comment les artistes humains pourront-ils continuer à se démarquer ?

Les artistes humains vont simplement produire encore plus de qualité. D’ailleurs, ce sont eux qui produisent déjà les œuvres de qualité les plus marquantes. J’ai découvert récemment, au Sénégal, un studio qui réalise du mastering assisté par l’IA. Les artistes produisent leurs œuvres de manière humaine, puis passent au mastering avec le concours de l’IA. On voit bien qu’ils l’utilisent comme une alliée.

Je vais donner un exemple personnel qui pourrait surprendre. Sur mon album « Nifato », j’ai travaillé avec l’IA. Sur certains morceaux, j’ai posé moi-même la base, puis je me suis appuyé sur l’IA pour explorer d’autres directions musicales. Concrètement, je joue une guitare, puis je demande à l’IA de conserver cette base tout en me proposant des variations susceptibles de parler à un Espagnol, à un Américain ou à un Tchèque, par exemple. Je multiplie les questions et l’IA me propose différentes pistes de jeu. Lorsque je rejoue ensuite ma guitare, elle prend une autre couleur, avec une sonorité plus universelle.

Alif Naaba invite les créateurs, notamment les jeunes artistes burkinabè, à se former à l’utilisation de l’intelligence artificielle et à en faire une véritable alliée dans leur processus de création.

Dans 10 ou 20 ans, pensez-vous que nous parlerons encore de « musique faite par des humains » et de « musique générée par l’IA », ou cette distinction finira-t-elle par disparaître ?

Selon moi, cette distinction ne disparaîtra pas. Dans 10 ou 20 ans, on continuera de parler de musique créée par des humains et de musique générée par l’IA. L’intelligence artificielle ne fera d’ailleurs pas que de la musique. Elle fera voler des avions, comme elle le fait déjà, et continuera d’innover dans bien d’autres domaines. Elle pourra même s’exprimer à la manière des journalistes.

Mais il y aura toujours des journalistes humains et des artistes pour créer et faire vivre la musique. La musique créée par l’être humain continuera d’exister et de se distinguer des productions générées par l’IA. D’ailleurs, sans la création humaine au départ, l’IA n’aurait jamais pu apprendre à en produire.

Interview réalisée par Samirah Bationo et Dalilha Ky (stagiaire)
Lefaso.net

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