Burkina/Mode : Serge Kader Lamizana, ou l’art de coudre la liberté dans chaque fil
Il y a des hommes qui deviennent ce qu’ils avaient toujours rêvé d’être. Et puis il y a ceux qui découvrent, des années plus tard, qu’ils étaient déjà en train de le devenir sans le savoir. Serge Kader Lamizana, promoteur de la marque BeFree appartient à cette seconde catégorie. Portrait !
Avant les podiums, les collections, les voyages et les applaudissements, il y avait un enfant de Bobo-Dioulasso qui dessinait beaucoup. Un adolescent qui aimait s’habiller et habiller les autres. Un jeune garçon qui, à 14 ans, découpait des tee-shirts, arrachait des manches, les transformait en bandoulières et y collait les visages de Thomas Sankara ou de Che Guevara. Il ne parlait pas encore de stylisme. Il voulait simplement être beau, différent, « faire comme les Américains » qu’il voyait dans les clips. Aujourd’hui, lorsqu’il regarde ce passé, il sourit presque devant l’évidence. « En réalité, c’est du stylisme, c’est de la création pure », reconnaît-il.
C’est peut-être là que commence véritablement l’histoire de Serge Kader Lamizana : dans cette capacité à créer avec presque rien, à transformer le manque en idée et la contrainte en esthétique.
Né à Bobo-Dioulasso, Serge Kader Lamizana grandit loin des grands ateliers de couture et des écoles de mode, mais déjà traversé par une sensibilité artistique qui ne demande qu’à s’exprimer. À l’époque, personne ne peut vraiment savoir où ces croquis, ces vêtements bricolés et ces petites expérimentations vestimentaires vont le conduire. Lui-même encore moins.
« Vous m’auriez posé la question il y a 20 ans : est-ce que je me voyais devenir styliste un jour ? J’aurais dit non. », confie-t-il.
Il aura fallu attendre plusieurs années pour qu’il comprenne que certains rêves ne naissent pas toujours sous la forme d’un projet clairement formulé. Ils peuvent se cacher dans des gestes ordinaires, dans une passion d’enfance, dans une manière de regarder le monde. Chez Serge Kader Lamizana, cette manière de regarder passe déjà par le vêtement.
L’enfant qui créait sans savoir qu’il créait
À Bobo-Dioulasso, Serge Kader Lamizana suit un parcours scolaire plutôt classique. École primaire, trois années d’internat, retour dans sa ville natale pour le BEPC, puis départ pour Ouagadougou où il s’oriente vers la filière technique. Il étudie la comptabilité, obtient son BEP, puis un bac G2. Ses résultats lui permettent même d’obtenir une bourse et de poursuivre ses études à l’université.
Mais la trajectoire scolaire s’arrête là où beaucoup auraient pourtant continué. Après deux années d’études en économie, Serge Kader Lamizana ne se reconnaît plus dans les amphithéâtres. Il abandonne l’université et entre dans la vie professionnelle.
Il commence par un stage dans un cabinet d’experts-comptables, où il découvre notamment le montage de projets et l’édition de livres. Puis il rejoint la mine de Perkoa comme magasinier. Quelques années dans cet univers minier, avec ses périodes de stabilité et ses incertitudes. Il quitte finalement Perkoa et revient à Ouagadougou.
C’est là que son histoire prend une direction inattendue.
En 2015, il décroche un emploi à l’ambassade des États-Unis au Burkina Faso. Le poste est stable, les conditions sont intéressantes et la sécurité professionnelle est au rendez-vous. Pour beaucoup, ce serait déjà une réussite suffisante.
Mais la même année, une autre histoire commence à s’écrire en marge de sa vie professionnelle : celle de BeFree.
La marque naît dans un contexte où les tee-shirts floqués inspirés notamment des tendances dites « Addis-Abeba » connaissent un certain engouement. Cette appellation renvoie à un style de chemise emblématique, également connu sous les noms d’Angelina, de Dashiki ou encore de Ya Mado.
Serge Kader Lamizana décide alors de « tropicaliser » cette tendance en y ajoutant une touche locale avec le « Luili Pendé ». Le résultat dépasse les attentes. Les ventes prennent et l’idée d’une véritable marque commence à faire son chemin. BeFree s’installe progressivement dans l’univers de la mode burkinabè.
Le choix du nom n’est pas anodin. « BeFree », en anglais, signifie « sois libre ». Serge Kader Lamizana veut une appellation capable de dépasser les frontières, un nom dans lequel « n’importe quel citoyen du monde » puisse se reconnaître.
Mais le hasard vient y déposer une petite signature patriotique. Le B et le F de BeFree rappellent aussi, de manière « non calculée », les initiales du Burkina Faso. C’est pourquoi il tient à les écrire en majuscules.
La liberté devient alors plus qu’un nom de marque. Elle devient une philosophie.
Dès les débuts de BeFree, le styliste affirme vouloir faire porter aux jeunes des vêtements issus de leur propre environnement. Lors du lancement de la boutique de la marque en 2016, il résumait déjà cette vision par une formule forte : « la liberté commence par là », en parlant du fait de s’habiller avec des matières venues de chez soi.
Cette phrase dit beaucoup de l’homme qu’il allait devenir.
Pour Serge Kader Lamizana, le vêtement n’est jamais seulement un vêtement. Il raconte une identité. Il affirme une appartenance. Il peut même devenir une déclaration.
Pendant huit années, il va donc vivre entre deux univers.
Le jour, il travaille à l’ambassade des États-Unis.
Le soir, les week-ends et les moments libres, il s’occupe de BeFree.
Deux vies. Deux rythmes. Deux réalités.
Jusqu’au jour où il faut choisir.
Quitter le confort pour suivre une conviction
En 2023, Serge Kader Lamizana prend une décision que beaucoup auraient qualifiée de risquée.
Il démissionne de son emploi à l’ambassade des États-Unis.
Il quitte un « boulot très bien payé », avec « de très belles conditions » et « de très beaux avantages ».
Il choisit BeFree.
Il choisit l’incertitude.
Il choisit son rêve.
Et surtout, il choisit de ne plus vivre à moitié.
Lorsqu’il évoque ce moment, son ton change à peine. Il n’en fait pas une épopée. Il ne cherche pas à se présenter comme un héros. Pourtant, derrière la simplicité de ses mots se cache probablement l’un des actes les plus courageux de son parcours.
« J’ai décidé de le faire, et aujourd’hui, je ne le regrette pas », dit-il avec assurance.
Cette phrase pourrait suffire à résumer une partie de la trajectoire de Serge Kader Lamizana.
Car son courage ne semble pas être une affaire de grands discours. Il se manifeste dans les décisions : Quitter un emploi confortable pour une activité dont l’avenir reste incertain. Investir ses propres moyens dans des projets lorsque les investisseurs ne suivent pas. Refuser de reproduire ce qui existe déjà. Et continuer à créer malgré les difficultés, notamment celles liées à la main-d’œuvre qualifiée.
À cela s’ajoute une ambition qui dépasse largement les frontières nationales.
« Je ne suis pas en concurrence avec qui que ce soit ici. Je suis en concurrence avec le reste du monde », déclare-t-il.
La phrase pourrait paraître prétentieuse dans la bouche d’un autre. Chez Serge Kader Lamizana, elle ressemble davantage à une discipline intérieure.
Il observe ce qui se fait aux États-Unis, en France, au Nigeria ou au Ghana et se demande comment faire mieux. Son ambition ne consiste donc pas simplement à faire vivre une marque burkinabè. Il veut construire une signature capable de voyager.
Cette volonté commence à porter ses fruits.
BeFree participe à des événements à l’extérieur du Burkina Faso et se fait notamment remarquer au Ghana. En décembre 2024, à Accra, la marque burkinabè est choisie pour clôturer l’édition de l’Accra Fashion Week. Serge Kader Lamizana y présente la collection « MODARCI », construite autour du Faso Dan Fani associé au cuir et à la broderie, dans une rencontre assumée entre tradition et modernité.
Le voyage n’est pas une finalité.
Il est une confirmation.
Le Faso Dan Fani peut voyager.
Le créateur burkinabè aussi.
Et Serge Kader Lamizana entend bien le prouver.
Son terrain de jeu s’élargit : Ghana, Seychelles, Mali, Congo, Russie, États-Unis, Paris.
Mais plus il voyage, plus il semble revenir à la même matière.
Le Faso Dan Fani.
Cette étoffe qu’il ne considère pas comme un simple patrimoine à conserver derrière une vitrine, mais comme une matière à transformer, à réinventer et à projeter dans le futur.
« À la base, notre matière première, c’est le Faso Dan Fani. C’est la matière que je préfère », affirme-t-il.
Aujourd’hui, le kôkô dunda et le bogolan viennent également enrichir ses créations. Mais son principe demeure le même : partir de l’Afrique pour imaginer quelque chose qui puisse parler au monde.
C’est là toute l’ambivalence de son travail.
Il veut être profondément burkinabè sans être enfermé dans une identité folklorique. Il veut être africain sans renoncer à l’universalité. Il veut puiser dans le patrimoine sans avoir l’air prisonnier du passé.
Il refuse d’ailleurs les étiquettes trop faciles.
Futuriste ? Afro-futuriste ?
Il hésite.
« Il faut juste m’identifier comme un styliste burkinabè, africain », dit-il.
Puis il donne sa propre définition du créateur de mode : celui qui « arrive à créer un modèle, un design, et qui arrive à l’imposer ».
Créer, puis imposer : deux verbes qui résument finalement toute son aventure.
BeFree, ou la liberté cousue dans le Faso Dan Fani
Serge Kader Lamizana ne veut pas seulement fabriquer des vêtements. Il veut créer des habitudes, changer les regards, faire évoluer les goûts et, à son échelle, contribuer à modifier la place de la mode burkinabè dans l’imaginaire collectif.
C’est ce qui explique son exigence de nouveauté.
« Je n’aime pas réaliser des créations qui ressemblent à ce qui a déjà été fait par d’autres stylistes », insiste-t-il.
Cette exigence n’est pas sans conséquence. Créer coûte cher. Innover demande du temps. Produire à un certain niveau de qualité nécessite des compétences et des équipements. Et lorsqu’on veut constamment faire mieux, les moyens deviennent vite une question centrale.
Il le reconnaît sans se plaindre.
« Certains projets, nous les lançons avec nos propres moyens. Dans ce cas de figure, on constate une lenteur », explique-t-il.
Derrière les vêtements impeccables, les défilés et les photographies glamour, il y a donc une réalité beaucoup moins brillante : celle d’un entrepreneur qui avance parfois avec ses propres ressources, dans un secteur où les investisseurs restent encore trop peu nombreux. À cela s’ajoute la difficulté de trouver une main-d’œuvre qualifiée et sérieuse, confie t-il.
Pourtant, BeFree continue.
La marque se développe autour du prêt-à-porter et de matières africaines. En 2025, BeFree célèbre ses dix ans avec les premiers BeFree Fashion Days. Un événement pensé comme un espace de valorisation de la mode, du textile burkinabè et des talents africains.
Mais Serge Kader Lamizana ne choisit pas un anniversaire ordinaire.
Pour les dix ans de la marque, il emmène la mode dans un endroit où on ne l’attend pas forcément : le grand marché de Ouagadougou (Rood Wooko).
Un défilé dans la rue.
Des mannequins.
Des véhicules.
Des vêtements.
Des commerçants.
Des passants.
Et le bruit du marché comme décor.
« C’était nouveau et cet événement est l’un des plus beaux de ma carrière », retient-il.
L’idée est presque symbolique.
Sortir la mode de ses cadres habituels.
La faire descendre du podium.
La mettre au contact de ceux qui ne fréquentent pas nécessairement les grands hôtels ou les soirées de gala.
En 2025, cinquante mannequins habillés par dix stylistes avaient ainsi investi le grand marché de Ouagadougou lors d’un défilé surprise. L’objectif était notamment de rapprocher les créations du public et d’inciter davantage la population à s’intéresser à la mode.
Pour le styliste, la mode ne doit donc pas rester enfermée dans un cercle.
Elle doit circuler.
Elle doit rencontrer le public.
Elle doit provoquer.
Elle doit surprendre.
Et surtout, elle doit donner envie de porter africain.
C’est précisément cette ambition qui se retrouve dans la deuxième édition des BeFree Fashion Days, organisée du 26 au 28 juin 2026 à Ouagadougou.
Le thème choisi est révélateur : « Textiles africains : innover pour exister ».
Serge Kader Lamizana le dit sans détour : on ne peut pas demander aux populations de porter du textile africain si les créateurs ne leur proposent pas des vêtements qu’elles ont envie de porter.
« On veut que vous portiez du local, on veut que vous portiez les textiles africains. Mais on ne peut pas vous obliger à les porter tant que nous-mêmes on ne crée pas des designs que vous aimez », souligne-t-il.
C’est probablement l’une des phrases qui résument le mieux sa philosophie.
Il ne demande pas au consommateur de faire un sacrifice au nom du patriotisme.
Il demande au créateur de faire son travail.
Créer mieux.
Créer autrement.
Créer suffisamment bien pour que le consommateur choisisse naturellement le local.
La deuxième édition des BeFree Fashion Days a ainsi rassemblé des créateurs venus notamment du Mali, de la Côte d’Ivoire, du Bénin et du Ghana, avec des mannequins de plusieurs pays de la sous-région. Au programme : Street Runway, grand défilé international et soirée de gala.
En quelques années, le projet initial d’un homme devient donc un rendez-vous.
Et derrière ce rendez-vous se dessine une ambition plus grande : faire de Ouagadougou un espace où la mode africaine peut se rencontrer, se confronter, se réinventer et rayonner.
L’homme derrière les vêtements
Sous les tissus des collections et des défilés, il y a surtout un homme attaché à une certaine idée du travail. Serge Kader Lamizana parle de la mode avec la conviction de celui qui refuse qu’elle soit considérée comme un simple métier de survie. Pour lui, la couture est une profession à part entière, qui mérite autant de sérieux, d’exigence et de respect que n’importe quelle autre.
« C’est l’homme qui donne de la valeur à son travail. La couture est l’un des métiers les plus anciens de l’humanité. C’est un métier noble », affirme-t-il avec fierté.
Cette pensée résume aussi sa manière d’envisager la réussite. Il ne promet pas aux jeunes qui veulent se lancer dans la mode un parcours facile. Au contraire, il les invite à ne pas choisir ce métier simplement parce que « tout le monde le fait » ou parce qu’ils pensent y trouver rapidement de l’argent. Il leur demande d’abord d’aimer ce qu’ils font, de rester authentiques et de prendre leur activité « au sérieux ».
Dans un milieu où les raccourcis peuvent parfois sembler plus rapides que le travail patient, Serge Kader Lamizana assume une autre philosophie. Il évoque les « propositions indécentes » et les chemins faciles qui peuvent se présenter à ceux qui veulent réussir vite. Sa réponse tient en une conviction : « La foi est le sentiment le plus important. C’est grâce à elle que j’ai refusé certaines propositions indécentes », laisse t-il entendre.
Cette foi semble accompagner sa manière d’avancer, sans bruit, mais avec constance. Elle nourrit aussi une ambition qui dépasse la seule réussite de BeFree. Ce qu’il souhaite désormais, c’est contribuer à faire de la mode africaine un secteur capable de rivaliser avec les grandes références internationales, sans perdre ce qui fait son identité.
Et lorsqu’il parle de ses plus beaux souvenirs, Serge Kader Lamizana ne cite pas d’abord les podiums internationaux. Il revient à cette journée de 2023 où il a quitté son emploi à l’ambassade des États-Unis pour se consacrer entièrement à BeFree.
« J’ai décidé de le faire, et aujourd’hui, je ne le regrette pas », dit-il.
Il y a, dans cette phrase, quelque chose de plus fort qu’un simple souvenir professionnel. Il y a le choix d’un homme qui a accepté de renoncer à une sécurité certaine pour donner une chance à une conviction.
Depuis, BeFree a grandi, les frontières se sont ouvertes et les ambitions se sont élargies. Mais le fil conducteur demeure le même : créer sans renier ses origines, innover sans effacer son identité et faire du textile africain une matière capable de dialoguer avec le monde.
C’est peut-être là que le nom BeFree prend tout son sens : « Soyez libre ».
Deux mots simples, mais qui racontent finalement une grande partie de son histoire.
La liberté de créer sans reproduire.
La liberté de quitter un confort établi.
La liberté de porter les matières de son pays avec fierté.
La liberté, surtout, de croire qu’une marque née à Ouagadougou peut regarder le monde droit dans les yeux.
Serge Kader Lamizana n’est pas encore arrivé au bout de son ambition. Il le sait. Les difficultés de financement, le manque de main-d’œuvre qualifiée et les défis du secteur restent présents. Mais peut-être que sa plus grande force réside justement dans cette capacité à continuer malgré ce qui manque.
Il avance avec ses idées, ses créations et cette volonté de ne jamais se satisfaire de ce qui existe déjà.
Le garçon qui découpait autrefois ses tee-shirts pour leur donner une autre allure n’imaginait certainement pas qu’il consacrerait un jour sa vie à la mode. Pourtant, quelque chose était déjà là : le goût de créer, l’envie de se distinguer, le refus de faire exactement comme les autres.
Des années plus tard, cette intuition d’adolescent est devenue une signature.
Et cette signature porte un nom : BeFree.
Une marque, mais aussi une promesse.
Celle d’une mode qui puise sa force dans le Burkina Faso tout en refusant de s’y enfermer.
Celle d’un créateur qui ne veut pas seulement habiller les corps, mais faire voyager une identité.
Et celle d’un homme qui, après avoir longtemps travaillé entre deux vies, a finalement choisi la sienne.
Serge Kader Lamizana continue donc de coudre.
Pas seulement des vêtements.
Des idées.
Des ambitions.
Une identité.
Et, fil après fil, une certaine vision de la liberté.
Samirah Bationo
Dalilha Ky (stagiaire)
Lefaso.net


