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Le pays où écrire et défendre un roman (pas un mémoire) pourrait mener au diplôme de master

Publié le vendredi 17 juillet 2026 à 22h14min

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Le pays où écrire et défendre un roman (pas un mémoire) pourrait mener au diplôme de master

Pendant des siècles, l’université a surtout évalué ce que ses étudiants savaient expliquer. Et si le XXIᵉ siècle lui demandait désormais de reconnaître aussi ce qu’ils sont capables de créer ? La Chine n’a peut-être pas encore toutes les réponses. Mais elle vient de poser une question que beaucoup d’universités ne pourront plus éviter : toutes les formes d’excellence doivent-elles vraiment être évaluées de la même manière ?

Nous sommes en janvier 2026, à l’université du Sud-Est, dans la ville chinoise de Nankin. Devant un jury composé d’universitaires et de spécialistes de la construction des ponts, Zheng Hehui s’apprête à défendre son doctorat professionnel en génie civil. Rien, à première vue, ne distingue cette scène de tant d’autres soutenances : un candidat se tient face à ses évaluateurs, plusieurs années de travail vont être examinées, chaque affirmation devra résister aux questions des experts.

Pourtant, quelque chose d’essentiel manque.

Zheng n’a pas apporté la thèse de plusieurs centaines de pages que l’on associe habituellement à ce moment solennel. Ce qu’il est venu défendre existe déjà hors de l’université : un système de pièces d’acier renforcé, préfabriquées puis assemblées à la manière de gigantesques blocs de construction, pour former l’armature des pylônes de ponts. Quelques jours plus tôt, une partie décisive de son évaluation s’était même déroulée loin des salles de cours, sur le chantier du pont Changtai, au bord du fleuve Yangtsé, où sa méthode avait déjà été utilisée.

Autrement dit, ce jour-là, le jury ne devait pas seulement décider si les idées de Zheng tenaient intellectuellement. Des ponts construits grâce à elles tenaient déjà debout.

L’image est puissante. Elle a d’ailleurs nourri plusieurs récits séduisants, largement relayés sur les réseaux sociaux. On raconte que la Chine aurait enfin compris l’inutilité des longues dissertations et décidé de remplacer les thèses par des brevets, des machines, des algorithmes ou des usines. Pendant qu’elle formerait des docteurs capables de bâtir des ponts, l’Afrique continuerait, elle, à fabriquer des « docteurs de salon » et à remplir ses bibliothèques de pages sans conséquence.

Le contraste frappe, il indigne, il se partage facilement. Mais il est aussi largement faux.

La Chine n’a pas aboli les thèses de doctorat. Elle n’oblige pas tous ses doctorants à déposer un brevet. Elle n’a pas déclaré la guerre à la théorie, aux livres ou à la recherche fondamentale. Elle a pris une décision plus précise, moins spectaculaire, mais peut-être beaucoup plus intelligente : elle a reconnu que toutes les formes d’excellence doctorale ne se prouvent pas nécessairement de la même manière.

La réforme que la Chine a réellement menée

Le 26 avril 2024, le Parlement chinois a adopté une nouvelle loi sur les diplômes, entrée en vigueur le 1er janvier 2025. Le texte distingue clairement les diplômes académiques des diplômes professionnels. Il prévoit qu’un candidat au master ou au doctorat peut, selon sa formation, soutenir une dissertation ou défendre les résultats pratiques prévus par son programme. Pour un doctorat académique, le candidat doit démontrer qu’il sait mener une recherche indépendante et produire une contribution scientifique originale. Pour un doctorat professionnel, il doit montrer qu’il maîtrise son domaine, qu’il peut conduire de manière autonome une pratique de haut niveau et qu’il y a obtenu un résultat innovant.

Autrement dit, la Chine n’a pas supprimé une route. Elle en a légalement ouvert une seconde.
Dans certains doctorats professionnels, notamment en ingénierie, un candidat peut désormais être évalué à partir d’un produit, d’une technique, d’un équipement, d’un système, d’un projet ou d’une autre réalisation concrète, plutôt qu’à partir d’une thèse conventionnelle. Mais il ne lui suffit pas de déposer un prototype sur une table et de déclarer que celui-ci fonctionne.

La réalisation doit être accompagnée d’un rapport écrit qui explique le problème étudié, les connaissances mobilisées, la démarche suivie, les difficultés rencontrées, la contribution personnelle du candidat et la valeur nouvelle de la solution. Elle doit pouvoir être montrée, testée, évaluée et défendue. Les directives chinoises exigent une justification préalable, une mise en œuvre documentée, une expertise ou une évaluation, puis une soutenance. Elles insistent aussi sur la propriété intellectuelle, l’éthique, le rôle personnel du doctorant dans les travaux collectifs et les preuves d’application.

Un doctorat sans dissertation n’est donc pas un doctorat sans écriture, sans théorie ou sans contrôle. C’est un doctorat dans lequel la preuve principale change de forme.

Le produit ne remplace pas la rigueur

Cette distinction est capitale, car le mot « pratique » peut donner l’impression d’un travail plus simple. L’expérience chinoise montre plutôt le contraire.

Wang Haoran, premier doctorant de l’université de Nankin diplômé sur la base d’une réalisation pratique, a travaillé sur un système de détection par fibre optique destiné à surveiller des infrastructures hydrauliques importantes. Ses résultats ont été utilisés dans le vaste projet chinois de transfert d’eau du sud vers le nord et ont également trouvé des applications à l’étranger. Sa directrice de recherche a pourtant tenu à dissiper toute illusion : les soutenances fondées sur des réalisations pratiques exigent des rapports d’utilisation, des essais réalisés par des tiers et une vérification par des experts.

Le candidat n’échappe pas à la preuve. Il rencontre simplement une preuve plus difficile à embellir.
Une phrase maladroite peut être corrigée avant le dépôt d’un manuscrit. Une machine qui s’arrête au milieu d’une démonstration, un logiciel incapable de traiter les données promises ou un procédé qui ne fonctionne que dans les conditions idéales ne peuvent pas être sauvés par le style. Autrement dit, la réalité ne lit pas les notes de bas de page. Elle met la connaissance à l’épreuve.

C’est ce qu’a vécu Wu Xiangyang, ingénieur chez Qingdao CRRC Sifang, un constructeur de trains. Son doctorat, mené conjointement avec l’université Jiaotong du Sud-Ouest, portait sur un système capable de planifier, de surveiller et d’ajuster en temps réel les opérations d’une usine de véhicules ferroviaires. Il ne pouvait pas accomplir l’essentiel de sa recherche dans le silence d’une bibliothèque. Il devait observer les différentes étapes de production, recueillir des données sur place, construire des modèles, puis retourner dans l’usine pour tester son système sur une chaîne qui fonctionnait réellement.

Le lieu même de la recherche changeait la nature du risque. Dans une usine occupée, bruyante et soumise aux imprévus, un essai raté ne produit pas seulement un mauvais graphique. Il peut perturber le travail d’autres personnes et interrompre la production. Monsieur Wu a raconté que le moment le plus fier de son doctorat fut celui où la chaîne s’est mise en mouvement sous la commande de son système. Son résultat n’était plus seulement défendable ; il était utilisable.

Voilà peut-être la première leçon profonde de cette réforme : le savoir appliqué ne devient pas doctoral parce qu’il est utile. Il devient doctoral lorsqu’il résout un problème difficile d’une manière nouvelle, documentée, vérifiable et intellectuellement solide.

Le véritable changement commence avant la soutenance

À se concentrer sur l’absence de thèse, on risque pourtant de manquer la transformation la plus importante. La Chine ne change pas seulement ce que le doctorant présente le dernier jour. Elle change ce qu’il fait pendant les années qui précèdent.

Depuis 2021, une cinquantaine d’écoles ou de collèges destinés à former des ingénieurs de très haut niveau ont été mis en place dans différentes universités chinoises. Dans ces programmes, les étudiants partagent leur formation entre l’université et l’entreprise. Ils disposent souvent de deux encadrants : l’un veille à la profondeur académique de leurs travaux ; l’autre les aide à comprendre les contraintes techniques, humaines et économiques du terrain. Les candidats peuvent, selon leur programme, choisir la voie de la dissertation ou celle du produit.

Cette organisation modifie la première question posée au doctorant.

Dans le modèle classique, on lui demande souvent : « Quel sujet souhaitez-vous étudier ? »

Dans le nouveau modèle professionnel, la question se rapproche davantage de celle-ci : « Quel problème réel, suffisamment complexe pour exiger un travail doctoral, êtes-vous capable de résoudre ? »

La différence paraît légère ; elle déplace pourtant tout. Elle déplace le sujet, qui peut désormais naître dans une usine, un réseau électrique, une infrastructure de transport ou un système informatique. Elle déplace l’encadrement, qui ne dépend plus uniquement d’un professeur. Elle déplace l’évaluation, puisque l’utilisateur, l’ingénieur, le technicien ou l’entreprise peuvent fournir des preuves que l’université seule ne possède pas. Elle déplace enfin la responsabilité du candidat : il ne doit plus seulement démontrer qu’il comprend le problème, mais que sa solution peut vivre hors de son manuscrit.

Une réforme préparée pendant quinze ans

Cette décision n’est pas une improvisation née d’une soudaine hostilité aux dissertations. La Chine a créé son doctorat professionnel en ingénierie dès 2011 afin de former des spécialistes capables de répondre aux besoins d’un pays engagé dans une transformation industrielle rapide. En 2020, elle a adopté un plan de développement des diplômes professionnels. Les programmes de formation conjointe entre universités et entreprises se sont ensuite multipliés, notamment autour de l’objectif de former des « ingénieurs d’excellence ». La loi de 2024 et les directives détaillées sur les résultats pratiques ont donné une base juridique et des règles communes à cette évolution.

L’objectif officiel est clair : rapprocher la formation supérieure des besoins scientifiques, industriels et technologiques du pays. Les textes chinois évoquent l’intelligence artificielle, les matériaux, la mécanique, l’électronique, l’énergie et d’autres secteurs dans lesquels la maîtrise d’une théorie ne suffit pas toujours à transformer une découverte en système fiable, en chaîne de production ou en infrastructure.

En juillet 2026, Nature rapportait que plus de soixante doctorants avaient déjà obtenu leur diplôme grâce à une réalisation pratique. Le nombre reste modeste à l’échelle du système universitaire chinois. C’est précisément ce qui oblige à rester prudent : nous observons une voie en développement, et non le remplacement général du doctorat traditionnel.

La réforme commence également à s’étendre sous d’autres formes. Des étudiants en agriculture ont défendu des produits tels que de nouveaux engrais et des modèles de production. Dans un master professionnel de création littéraire, des étudiants ont été évalués à partir d’un roman complet, lui-même soumis à de nombreuses révisions et nourri par un travail de terrain.

Ce dernier exemple suffit à faire tomber l’une des conclusions les plus dangereuses des publications virales : la Chine ne nous invite pas à supprimer les sciences humaines, la littérature ou la théorie. Elle nous invite à poser une question plus exigeante : quel résultat correspond réellement à la finalité de la formation ?

Ce que l’Afrique pourrait apprendre, sans caricaturer ses universités

Il serait facile de transformer cette réforme en procès contre les chercheurs africains. Ce serait aussi intellectuellement paresseux que les défauts que l’on prétend dénoncer.

Une thèse de philosophie n’a pas à produire une turbine. Une recherche historique n’échoue pas parce qu’elle n’a pas créé une usine. Une étude juridique peut transformer une institution sans prendre la forme d’un brevet. La recherche fondamentale, elle aussi, travaille souvent pendant des années avant que ses effets deviennent visibles. Demander à toute connaissance de prouver immédiatement sa rentabilité reviendrait à sacrifier les racines parce qu’elles ne portent pas encore de fruits. La vraie question est ailleurs.

Évaluons-nous chaque doctorat selon la mission qu’il prétend remplir ?

Un doctorat académique doit être jugé sur la qualité de la connaissance qu’il produit. Mais lorsqu’un programme affirme former des ingénieurs, des médecins, des spécialistes de l’agriculture, des responsables de politiques publiques ou d’autres professionnels de haut niveau, pourquoi la dissertation devrait-elle toujours demeurer l’unique preuve possible de compétence ?

Des universités africaines pourraient créer davantage de doctorats industriels, construits autour de problèmes proposés par des entreprises, des hôpitaux, des collectivités, des exploitations agricoles ou des services publics. Chaque candidat pourrait être encadré à la fois par un universitaire et par un professionnel expérimenté. Selon le domaine, le résultat final pourrait être un prototype, un logiciel, un procédé de transformation, un dispositif médical, une politique publique testée, une installation, une création ou une méthode éprouvée.

Mais cette réflexion ne concerne peut-être pas uniquement les métiers techniques. Elle pourrait également s’étendre aux disciplines dont la vocation première est de créer.

Si une université affirme former des romanciers, des dramaturges, des poètes, des scénaristes ou des compositeurs, pourquoi l’œuvre originale ne pourrait-elle pas, dans certains cas, devenir le principal objet de l’évaluation ? Après tout, quel est le meilleur moyen de savoir si quelqu’un est devenu écrivain : lire le mémoire qu’il a rédigé sur la littérature… ou lire le livre qu’il est désormais capable d’écrire ?

Cette idée ne signifie évidemment pas que le mémoire doive disparaître. Elle invite simplement à une question plus profonde : la meilleure preuve d’une compétence est-elle toujours la même, quel que soit le métier que l’on prétend former ?

L’exigence, elle, ne devrait jamais diminuer. Qu’il s’agisse d’un prototype, d’un logiciel, d’une politique publique ou d’un roman, chaque travail devrait satisfaire aux mêmes critères d’excellence : une contribution originale, une démarche rigoureuse, une réflexion critique, une évaluation indépendante et une soutenance capable d’établir ce que le candidat a réellement apporté. Sans cette rigueur, le mot « pratique » deviendrait rapidement le refuge de travaux médiocres. Avec elle, il pourrait devenir une autre voie vers l’excellence.
La Chine n’a pas déclaré la guerre à la théorie. Elle a simplement cessé d’exiger que toutes les formes d’excellence portent exactement le même costume.

Et peut-être que la question la plus urgente, pour nos universités, n’est pas de savoir si nos doctorants écrivent trop. Elle est de savoir si nos institutions savent reconnaître toutes les manières par lesquelles une intelligence de niveau doctoral peut démontrer qu’elle a réellement agrandi le champ du possible.

Une idée qui ne me quitte plus

J’ai parlé du pays où écrire et défendre un roman (au lieu d’un mémoire) pourrait mener au diplôme de master. Non, ce pays n’existe pas encore. Du moins, pas à ma connaissance. Mais j’espère sincèrement qu’un jour il existera. J’espère même que le premier sera africain.

Non pas parce qu’il aura copié la Chine, mais parce qu’il aura eu l’audace d’aller au bout d’une idée que la Chine commence seulement à explorer : une université ne devrait pas seulement évaluer ce que ses étudiants savent. Elle devrait aussi reconnaître ce qu’ils sont désormais capables de créer.

Si cette idée est juste, alors le travail le plus convaincant d’un futur écrivain ne sera peut-être pas un mémoire, mais une œuvre originale : un roman, un recueil de poèmes, un recueil de nouvelles, une pièce de théâtre, un scénario, ou même un album de chansons.

Le travail le plus convaincant d’un futur architecte sera peut-être un bâtiment. Celui d’un futur cinéaste, un long métrage. Celui d’un futur journaliste, une enquête qui aura réellement changé quelque chose. Celui d’un futur entrepreneur, une entreprise qui fonctionne déjà.

Et qui sait ? Au lieu de dormir sur une étagère universitaire, ces œuvres pourraient rencontrer leurs lecteurs, leurs spectateurs, leurs utilisateurs ou leurs premiers clients. Elles pourraient résoudre des problèmes concrets, créer des emplois, transformer des vies et, parfois, permettre à leurs auteurs d’en vivre dignement.
Ce jour-là, l’université ne se contentera plus de certifier que quelqu’un a appris. Elle certifiera aussi que l’impétrant désormais capable de créer quelque chose que le monde n’avait pas avant lui.

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