LeFaso.net, l'actualité Burkinabé sur le net
Proverbe du Jour : “L’humilité devant les supérieurs est un devoir, devant les collègues une courtoisie, et devant les subordonnés une noblesse.” Benjamin Franklin

Dr Daniel Amagoin Tessougué : Le jeune magistrat malien qui a refusé de serrer la main du président Moussa Traoré

Publié le vendredi 26 juin 2026 à 23h20min

PARTAGER :                          
Dr Daniel Amagoin Tessougué : Le jeune magistrat malien qui a refusé de serrer la main du président Moussa Traoré

Quelques mois avant la malheureuse Guerre de Noël qui opposa les deux pays frères que sont le Burkina Faso et le Mali, un jeune auditeur de justice malien refuse de serrer la main du président Moussa Traoré. Beaucoup n’y verraient qu’un geste de défi. Avec le recul, il apparaît surtout comme le premier indice d’une vie entière gouvernée par la même exigence : ne jamais laisser le pouvoir négocier avec sa conscience. Des décennies plus tard, le parcours du Dr Daniel Amagoin Tessougué montre que certaines décisions, si discrètes soient-elles, finissent par définir toute une existence.

En 1985, bien avant le vent démocratique qui soufflera sur le Mali quelques années plus tard, un jeune auditeur de justice refuse de serrer la main du président Moussa Traoré. La raison est simple : Il n’adhère pas au système que le président représente.

Ce jeune homme s’appelle Daniel Amagoin Tessougué. Celui-là même qui présidera, plusieurs décennies plus tard, la Cour de Justice de l’UEMOA.

À l’époque, certains n’ont sans doute vu dans ce geste que l’audace imprudente d’un jeune magistrat au seuil de sa carrière. Avec le recul, il est clair que ce jour-là, il ne défendait ni une fonction, ni une ambition, ni même un avenir professionnel. Il défendait cette cohérence intérieure sans laquelle les convictions ne sont plus que des discours.

Car refuser une poignée de main n’est jamais anodin lorsque celui qui la tend détient le pouvoir. Encore faut-il avoir déjà décidé qu’aucune faveur, aucune promotion et aucune approbation ne vaudront jamais le renoncement à son propre jugement. Tout porte à croire que Daniel Amagoin Tessougué avait pris cette décision bien avant ce jour-là. Et, plus remarquable encore, qu’il ne l’a jamais reniée.

Des années plus tard, alors qu’il occupait certaines des plus hautes fonctions de la magistrature, il lui arrivait encore d’emprunter les transports publics, de parcourir la ville à pied et de mener lui-même certaines investigations afin de comprendre directement ce que vivaient les citoyens.

Même de nos jours, c’est quelque chose de rare. Parce que le succès récompense souvent le mouvement inverse. Plus une organisation grandit, plus il devient facile de déléguer son jugement. Plus une fonction s’élève, plus il devient facile de confondre proximité avec l’information et proximité avec la vérité.
À terme, certains dirigeants ne font plus l’expérience directe de la réalité, mais plutôt l’expérience de son interprétation. Pourquoi ? Parce qu’ils exercent le pouvoir depuis leur bureau et refusent de continuer à apprendre depuis la rue.

C’est ainsi que des personnes brillantes deviennent parfois étrangères au monde même qu’elles ont la responsabilité de diriger.

Le Dr Tessougué semble avoir résisté à cette dérive. Là où d’autres acceptaient les hypothèses, il cherchait à vérifier. Là où d’autres occupaient des bureaux, il descendait dans l’arène. Même l’une des décisions les plus importantes de sa carrière reflète ce même état d’esprit.

Alors qu’une opportunité s’offrait à lui à la Cour pénale internationale de La Haye, il choisit plutôt de présider la Cour de Justice de l’UEMOA. La raison était simple : il estimait pouvoir rester plus proche des siens et servir plus utilement les Africains depuis notre région.

D’un côté, il y avait le prestige. De l’autre, il y avait la mission. Il choisit la mission.

Et cette décision ne m’a jamais quitté. Parce que je me demande de plus en plus si la véritable question qui définit une carrière n’est pas :

« Jusqu’où cette personne est-elle montée ? »

Mais plutôt :
« Qu’est-il arrivé à son jugement une fois arrivée au sommet ? »

Est-elle devenue plus curieuse ou plus isolée ? A-t-elle continué à voir la réalité telle qu’elle est ou seulement les présentations qu’on lui en faisait ?

Beaucoup de personnes laissent derrière elles un curriculum vitae impressionnant. Beaucoup plus rares sont celles qui laissent derrière elles une manière de penser.

Et je soupçonne que le véritable héritage du Dr Tessougué ne réside ni dans un titre, ni dans une fonction, ni même dans l’ensemble de son œuvre. Il réside dans une habitude. L’habitude de refuser que le pouvoir se substitue à la vérité. Le pouvoir lui a offert de nombreuses occasions de s’éloigner du réel. Son héritage est de n’avoir jamais accepté cette offre. C’est cette architecture invisible - cette discipline intérieure, cette fidélité au réel, cette indépendance de jugement - qui soutenait sa vie.

Oui. Les témoignages qui reviennent le plus souvent au sujet de Dr Tessougué parlent moins de son rang que de son intégrité. On raconte qu’il a subi des trahisons, des attaques, des calomnies et des pressions sans jamais abandonner ses convictions.

Et c’est ce qui rend son histoire devient particulièrement intéressante. Parce que l’intégrité n’est pas vraiment difficile lorsque tout va bien. Elle devient intéressante lorsqu’elle coûte quelque chose. Lorsqu’elle ralentit une promotion. Lorsqu’elle attire des critiques. Lorsqu’elle vous isole. Lorsqu’elle vous oblige à choisir entre votre confort et vos principes.

C’est peut-être cela qui me touche le plus lorsque je repense au parcours du Dr Daniel Amagoin Tessougué. Je n’y vois pas seulement un magistrat, encore moins une succession de fonctions prestigieuses. J’y vois un homme qui a réussi ce que le pouvoir accorde rarement : le traverser sans se laisser transformer par lui. Car il est relativement facile de conserver ses principes lorsqu’on ne possède ni influence ni autorité. Le véritable défi commence le jour où le pouvoir vous offre mille raisons de devenir un autre. Tout porte à croire que le Dr Tessougué a choisi, jusqu’au bout, de rester le même homme.

La vérité est que les hautes fonctions sont confiées par des institutions. La réputation, elle, est accordée par le temps. Beaucoup de femmes et d’hommes accèdent à des responsabilités prestigieuses ; bien peu les quittent avec un nom devenu plus grand que le titre qu’ils ont occupé. Car les fonctions empruntent leur autorité à l’institution qui les crée. Les grands noms, eux, finissent par prêter leur autorité aux fonctions qu’ils occupent. Parce que la forme la plus exigeante du succès, c’est le jour où votre nom devient plus crédible que votre fonction.

En découvrant le parcours du Dr Daniel Amagoin Tessougué, admirablement retracé par M. Mamadou Macalou dans son ouvrage « Dr. Daniel Amagoin Tessougué – Magistrat et écrivain : une vie remplie ! Un héritage indélébile ! », une conviction s’est renforcée en moi : certaines existences bâtissent des œuvres ; d’autres façonnent une manière de penser, de juger et d’habiter le monde. Et, avec le temps, ce sont souvent ces héritages invisibles qui deviennent les plus précieux.

Et vous ?

Quel est le dirigeant, l’entrepreneur, le responsable public ou le chef de famille dont la vie vous a convaincu que le caractère compte davantage que le pouvoir ?
━━━━━━━━━
Envie de lire mes prochaines histoires dès leur parution ?
Ou de découvrir en avant-première des extraits exclusifs de textes inédits ?

Écrivez-moi à : nayasankore@gmail.com
 Naya Sankoré 

━━━━━━━━━

PARTAGER :                              

Vos réactions (1)

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par les responsables.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

 LeFaso TV
 Articles de la même rubrique
La boucle d’oreille qui sauve des vies