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La biodiversité des insectes, socle invisible de nos agrosystèmes et de notre sécurité alimentaire

Dr. SOME/DAO Madjelia Cangré Ebou, Directrice de Recherche, CNRST/INERA au Département Environnement et Forêts, Ouagadougou

Publié le mercredi 3 juin 2026 à 21h45min

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La biodiversité des insectes, socle invisible de nos agrosystèmes et de notre sécurité alimentaire

Photo d’illustration : abeille ou pollinisateur sur fleur en zone sahélienne

À l’occasion de la Journée internationale de la biodiversité du 22 mai 2026, un témoignage qui met en lumière le rôle principal des plantes en interaction avec la biodiversité des insectes dans le fonctionnement des agroécosystèmes et la sécurité alimentaire au Sahel

Chaque 22 mai, la communauté internationale célèbre la Journée internationale de la biodiversité. Cette année, le thème retenu par la Convention des Nations Unies est « Biodiversité : planifier avec la nature ».

Parmi cette biodiversité un règne entier reste trop souvent dans l’ombre : celui des insectes. Pourtant avec plus d’un million d’espèces décrites (soit 75 % du règne animal) les insectes sont partout et conditionnent tout.

Ils pollinisent nos cultures, régulent nos ravageurs, fertilisent nos sols et maintiennent l’équilibre de nos écosystèmes. Sans eux nos systèmes alimentaires s’effondrent. C’est précisément ce que nos recherches menées au Burkina Faso deux espèces ligneuses à usages multiples (Moringa oleifera et Piliostigma reticulatum) nous ont montré : la biodiversité des insectes n’est pas un détail scientifique mais le fondement silencieux de notre survie.

Une diversité invisible au cœur de notre alimentation

Les insectes représentent environ 50 % de tous les organismes vivants sur Terre et regroupent 75 % du règne animal. Par leur abondance et leur diversité ils constituent une composante essentielle de la vie terrestre. Entre 5 et 8 % de la production agricole mondiale est directement attribuable à la pollinisation par les insectes.

Ce que révèlent les recherches de terrain : le rôle écologique majeur de Moringa oleifera et Piliostigma reticulatum dans la biodiversité des insectes au Sahel.

Les recherches menées en milieu sahélien mettent en évidence l’importance écologique de certaines espèces ligneuses locales, notamment Moringa oleifera (appelé Ardjina yiiri en dioula, Arzantiiga en mooré ou arbre de vie en français) et Piliostigma reticulatum (couramment nommé Banra en mooré, Barkereyi en Peul, pieds de chameau en français).

Au-delà de leur valeur alimentaire, fourragère ou socioéconomique, ces deux espèces jouent un rôle central dans le maintien de la biodiversité entomologique et dans le fonctionnement écologique des agroécosystèmes sahéliens.

L’étude de l’entomofaune florale de Piliostigma reticulatum a révélé une richesse entomologique remarquable. Au total, 30 familles d’insectes réparties dans 10 ordres — Lépidoptères, Coléoptères, Hémiptères, Hyménoptères, Diptères, Orthoptères, Homoptères, Ensifères, Dermaptères et Dictyoptères — visitent les fleurs de cette espèce. Ces résultats montrent que P. reticulatum constitue à la fois un habitat, une source de nourriture et un site de reproduction pour une grande diversité d’insectes : pollinisateurs, auxiliaires agricoles, recycleurs de matière organique et visiteurs floraux. Les analyses démontrent également que cette espèce n’est inféodée à aucun pollinisateur exclusif. Sa stratégie écologique repose plutôt sur une guilde diversifiée d’insectes aux niches temporelles complémentaires. Sa longue période de floraison, pouvant atteindre plus de quatre mois, assure une disponibilité continue en nectar et en pollen pour les communautés d’insectes locales. Ainsi, Piliostigma reticulatum apparaît comme une véritable espèce-clé des agroécosystèmes sahéliens dont les fonctions écologiques dépassent largement les usages directs connus des populations rurales.

Les travaux réalisés sur Moringa oleifera confirment également cette forte contribution à la biodiversité des insectes. Les fleurs de moringa constituent une ressource nectarifère majeure pour de nombreux pollinisateurs notamment les abeilles, les syrphes et plusieurs espèces de papillons. L’arbre héberge aussi une diversité importante d’insectes utiles et d’espèces phytophages traduisant l’existence d’interactions biologiques complexes au sein des systèmes agricoles sahéliens. Les principales familles d’insectes pollinisatrices identifiées sur le moringa appartiennent notamment aux Apidae, Nymphalidae, Syrphidae et Sphecidae. Les observations ont mis en évidence une couverture de pollinisation continue entre juillet et septembre, avec une synchronisation remarquable entre le pic de floraison du moringa observé en août et le pic d’activité des insectes pollinisateurs. La répartition des visites florales au cours de la journée révèle également une complémentarité temporelle entre les groupes d’insectes optimisant ainsi l’efficacité de la pollinisation.

Ensemble, ces études démontrent que Moringa oleifera et Piliostigma reticulatum constituent de véritables « carrefours biologiques » pour l’entomofaune sahélienne. Au-delà de leur production de feuilles, de fleurs ou de biomasse fourragère, ces espèces végétales assurent le maintien d’un réseau diversifié d’insectes associés indispensable au fonctionnement écologique et à l’équilibre des agroécosystèmes.

La disparition d’un seul maillon de cette chaîne (qu’il s’agisse d’un pollinisateur, d’un insecte auxiliaire ou d’une plante-ressource comme Moringa oleifera ou Piliostigma reticulatum) peut entraîner des déséquilibres écologiques en cascade, affectant durablement la productivité agricole, la résilience climatique des exploitations et la sécurité alimentaire des communautés rurales.

Derrière chacune de ces espèces ligneuses conservées se cache ainsi un univers complexe d’interactions biologiques dont dépend silencieusement la durabilité de l’agriculture sahélienne.

Un déclin alarmant aux causes multiples

Malheureusement de nos jours cette biodiversité des insectes rencontre des difficultés. Dans les données dans le monde montre un déclin de plus de 75 % dans certaines zones protégées d’Allemagne en moins de trois décennies (Hallmann et al., 2017). En Afrique de l’Ouest, malgré l’absence de bases de données systémiques de façon continue, plusieurs observations de terrain menées indiquent des tendances similaires de raréfaction des insectes pollinisateurs et auxiliaires agricoles. Nous pouvons citer par exemple :

  Destruction et fragmentation des habitats : les défrichements, pression démographique et réduction des corridors écologiques privent les pollinisateurs de zones de nidification et de ressources florales ;

  Usage non raisonné des pesticides : les insecticides, utilisés sans ciblage précis, éliminent indistinctement ravageurs et auxiliaires y compris les pollinisateurs,

  Changement climatique : la modification des régimes pluviométriques perturbe la synchronisation entre les floraisons des plantes et les périodes d’émergences ou d’activités des insectes. La désynchronisation phénologique observée entre les plantes-hôtes et leurs visiteurs pourrait s’aggraver avec le réchauffement climatique,

  Apparition d’espèces invasives : la mondialisation des échanges favorise l’implantation d’insectes envahissants qui déstabilisent les équilibres écologiques locaux.

Ce que nous devons faire

La biodiversité ne se préserve pas uniquement à travers des textes ou des engagements internationaux. Elle se construit et se protège chaque jour dans les champs, les jardins, les laboratoires, les écoles et les espaces de décision.

Nos travaux de recherche montrent une réalité essentielle : chaque espèce d’insecte remplit une fonction écologique précise, chaque interaction biologique contribue à l’équilibre des agroécosystèmes, et chaque disparition fragilise durablement les bases mêmes de notre sécurité alimentaire.

En cette Journée internationale de la biodiversité il devient urgent d’agir concrètement pour préserver cette biodiversité invisible mais vitale :

Les priorités d’action :

  Intégrer la biodiversité entomologique dans les études d’impact environnemental ainsi que dans les politiques et programmes nationaux d’aménagement agricole ;

  Soutenir davantage la recherche sur les pollinisateurs et les insectes auxiliaires locaux afin de produire des données scientifiques adaptées aux réalités sahéliennes et indispensables au développement de stratégies de lutte intégrée efficaces ;

  Restaurer et préserver les paysages agrosylvopastoraux diversifiés, notamment en protégeant des espèces-ressources telles que Piliostigma reticulatum et Moringa oleifera, véritables refuges pour une grande diversité d’insectes utiles.

Un appel collectif à l’action :

Aujourd’hui, nous lançons un appel solennel à toutes les parties prenantes capables d’influer l’avenir de notre biodiversité :

  Aux décideurs et gouvernements : intégrez la protection des pollinisateurs dans les politiques agricoles et environnementales, financez durablement la recherche entomologique et encadrez rigoureusement l’utilisation des pesticides à fort impact écologique ;

  Aux chercheurs, universités et centres de recherche : multipliez les collaborations scientifiques, partagez les données et renforcez les initiatives de recherche participative afin de mieux comprendre et protéger l’entomofaune sahélienne ;

  Aux médias et journalistes : donnez une visibilité à ces enjeux souvent ignorés mais pourtant essentiels à l’avenir de nos systèmes alimentaires ;

  Aux agriculteurs et agricultrices : vous êtes les premiers gardiens de la biodiversité. Préservez les arbres et plantes à fleurs dans les exploitations, favorisez les pratiques agroécologiques et réduisez les traitements phytosanitaires non ciblés ;

  À chacun de nous : nos choix quotidiens comptent. La biodiversité se protège aussi à travers nos modes de consommation, nos pratiques sociales et nos engagements citoyens.

Il est encore temps d’agir. La Journée internationale de la biodiversité ne doit pas être une simple célébration symbolique, mais un véritable moment de mobilisation collective.
Protégeons ces petits êtres qui nourrissent le monde en silence.

Quelques références scientifiques
Dao M.C.E., Traore M., Pare S., Ouedraogo D.B., Ouedraogo S. (2015). Ravageurs des planches maraîchères de Moringa oleifera dans la région du centre (Burkina Faso). Journal of Animal & Plant Sciences, 25(2) : 3857-3869. http://www.m.elewa.org/JAPS
Dao M.C.E., Diallo B.O., Kabore-Zoungrana C. (2014). Flowering phenology and floral visitors of Piliostigma reticulatum in a tropical dry forest, Burkina Faso. International Journal of Biological and Chemical Sciences, 8(1) : 237-248. DOI : http://dx.doi.org/10.4314/ijbcs.v8i1.21
Dao M.C.E., Diallo B.O., Kabore-Zoungrana C. (2012). Fruit and seed production in a natural population of a dioecious plant : Piliostigma reticulatum HOCHST (Caesalpinioïdeae). Int. J. Biol. Chem. Sci. 6(1) : 11-23.
Dao M.C.E., Diallo B.O., Kabore-Zoungrana C. (2010). Hermaphrodisme morphologique et dioécie physiologique dans une population de Piliostigma reticulatum (D C) Hochst (Ceasalpinioidae). Cameroon Journal of Experimental Biology, 6(1) : 21-30.
Requier F. & Dangles O. (2020). Les insectes, ces super-héros. The Conversation France. Publié le 15 novembre 2020. https://theconversation.com/les-insectes-ces-super-heros-148956
IPBES (2019). Summary for policymakers of the global assessment report on biodiversity and ecosystem services. Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services, Bonn, Germany.
Burkle L.A., Martin J.C., Knight T.M. (2013). Plant-pollinator interactions over 120 years : loss of species, co-occurrence, and function. Science, 339 : 1611-1615.
Klein A.M., Steffan-Dewenter I., Tscharntke T. (2003). Fruit set of highland coffee increases with the diversity of pollinating bees. Proc. R. Soc. Lond., Ser. B, 270 : 955-961.
Hallmann, C. A., Sorg, M., Jongejans, E., et al. (2017). More than 75 percent decline over 27 years in total flying insect biomass in protected areas. PLOS ONE, 12(10), e0185809. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0185809

Article rédigé à l’occasion de la Journée internationale de la biodiversité · 22 mai 2026 · CNRST/INERA · Département Environnement et Forêts · Ouagadougou, Burkina Faso

Par Dr SOME/DAO Madjelia Cangré Ebou
Gestion Intégrée des Ressources Naturelles
Directrice de recherche, INERA/CNRST, Ouagadougou

Email : dao.ebou@gmail.com
Tél : 70266509

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