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Alain Lucass, humoriste : « Notre métier comporte trois grandes étapes : la formation, le sacrifice, puis la reconnaissance »

Publié le mardi 19 mai 2026 à 22h45min

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Alain Lucass, humoriste : « Notre métier comporte trois grandes étapes : la formation, le sacrifice, puis la reconnaissance »

De ses débuts dans le théâtre scolaire à ses tournées internationales, en passant par les défis familiaux et les sacrifices du métier, Alain Dalah Ki alias Alain Lucass, membre du groupe Les Zinzins de l’art, revient sur son parcours d’humoriste. Dans cet entretien, il évoque la montée en puissance de l’humour au Burkina Faso, le rôle des langues nationales dans la création artistique et sa vision d’un art capable de rapprocher les peuples au-delà des frontières.

Lefaso.net : Comment votre aventure artistique a-t-elle commencé ?

Alain Dalah Ki : Tout a commencé par le théâtre scolaire. Il faut dire que, dès l’école, il y avait toujours des élèves qui aimaient mettre de l’ambiance en classe, faire rire les camarades. Nous faisions partie de ces élèves-là. Et à force de faire rire les autres en classe, nous avons pris goût à cela. Après les études, nous avons essayé de nous perfectionner. Nous avons rencontré des personnes déjà actives dans le domaine, qui nous ont accompagnés et permis d’apprendre davantage. C’est ainsi que nous avons progressivement développé notre passion jusqu’à en faire un métier. Aujourd’hui, nous continuons d’évoluer dans ce domaine avec beaucoup d’engagement et d’amour pour l’art.

À quel moment est-ce que vous avez compris que l’art ou l’humour pouvaient devenir plus qu’une passion pour vous ?

C’est à partir du moment où j’ai commencé à voyager avec les personnages que j’incarnais que j’ai réellement pris conscience de la portée de ce métier. Il faut reconnaître que certains de nos devanciers ont traversé des périodes difficiles, mais ce sont eux qui ont ouvert la voie et posé les bases de ce que nous faisons aujourd’hui. Grâce à ces personnages, nous avons eu l’opportunité de voyager, de prendre l’avion, de visiter plusieurs pays et de faire des prestations à l’international, notamment à Paris, au Tchad, au Gabon, et dans bien d’autres pays. C’est à travers ces expériences que j’ai compris que ce métier peut véritablement nourrir son homme. Aujourd’hui, quand on voit certains de nos aînés évoluer dans de bonnes conditions, voyager et vivre confortablement, cela nous rassure et nous conforte dans l’idée que nous sommes sur la bonne voie, et que l’avenir peut être encore meilleur.

Votre parcours a-t-il été facile dès le départ, ou est-ce que vous avez dû faire face à des incompréhensions, des difficultés ou des jugements ?

Il y a eu beaucoup de jugements, notamment au sein de la famille. Lorsqu’un parent scolarise son enfant, il s’attend souvent à le voir devenir médecin, ingénieur, député, ministre ou occuper des fonctions administratives. Mais quand l’enfant décide de suivre une autre voie, notamment artistique, cela devient parfois difficile à accepter.

Au début, il a fallu beaucoup expliquer et faire comprendre notre choix. Aujourd’hui, je pense que nos parents comprennent mieux notre parcours et sont même fiers de ce que nous accomplissons. Ils vivent aussi en partie les retombées positives de notre travail.
Mais ce parcours n’a pas été facile. Notre métier comporte trois grandes étapes : la formation ou l’apprentissage, ensuite le sacrifice, puis la reconnaissance.

La phase de sacrifice est la plus difficile. Faire des prestations sans être payé, se déplacer sans garantie, ou encore voir des engagements disparaître après les spectacles. Nous avons traversé ces réalités.
Il y a eu des jugements, des incompréhensions, mais tout cela nous a forgés. Chaque difficulté a été une leçon. Les critiques et les épreuves que nous avons subies n’ont pas été des obstacles définitifs. Au contraire, nous avons appris à les transformer en force.
Ce que certains considéraient comme des pierres lancées contre nous, nous les avons ramassées pour en faire des briques, afin de construire notre parcours et notre univers artistique.

Comment est née votre collaboration avec Kaboré l’intellectuel ?

Avec Kaboré l’Intellectuel, tout est parti d’un casting organisé par la RTI, la chaîne nationale de Côte d’Ivoire. Il s’agissait de sélectionner les meilleurs acteurs pour un tournage à l’intérieur du pays. Nous nous sommes donc rendus au casting et avons été retenus. Une fois sur place, chacun avait sa chambre. Mais Kaboré a rapidement senti qu’il pouvait bien s’entendre avec nous. Il est venu vers nous et, finalement, il a décidé de quitter sa chambre pour se joindre à notre groupe.

Au fil des échanges, il a découvert que j’étais Samo, et comme il avait une affinité particulière avec cette communauté, cela a renforcé naturellement nos liens. À partir de ce moment, une forme de complicité s’est installée entre nous, et tout est parti de là.

Sur scène ou dans le travail artistique, qu’est-ce qui fait, selon vous, la force de votre complicité avec lui ?

La force de notre complicité, c’est que chacun connaît sa place. Quand on avance ensemble et que chacun respecte son rôle, tout devient plus simple et plus fluide. Nous fonctionnons un peu comme un système d’équilibre. Dans un groupe, lorsqu’il y a une progression, c’est souvent parce que chacun accepte aussi de faire des concessions et de s’adapter à l’autre. C’est ce qui fait notre force.
La vérité, c’est que la soumission est aussi réciproque. Elle vient des deux côtés. Quand le petit frère respecte le grand frère, le grand frère aussi respecte le petit frère. C’est un respect mutuel, une relation basée sur l’équilibre et la compréhension.

Participer à un projet entièrement en mooré, qu’est-ce que cela représente pour vous personnellement, d’autant plus que vous ne parlez pas le mooré ?

C’est un grand projet. Pour moi, il représente une véritable valeur culturelle. Habituellement, les gens ont l’habitude d’assister à des spectacles en français. Mais proposer un spectacle en mooré, ici, c’est beaucoup plus complexe. Pour y parvenir, il faut d’abord maîtriser parfaitement la langue.
Il a su apporter sa contribution à l’édifice culturel et national, et je trouve cela très salutaire. Je le félicite sincèrement pour cela. À mes yeux, c’est une initiative à encourager et à valoriser. J’ai beaucoup apprécié.
Et qui sait, peut-être que demain, nous assisterons aussi à des spectacles en dioula, en samo ou dans d’autres langues nationales.

Et est-ce que vous pensez que les langues nationales permettent réellement de toucher le public différemment sur le plan émotionnel et culturel ?

Par moments, on peut faire un spectacle en français, mais il faut reconnaître que le public est très diversifié. Il est composé de personnes qui ont été à l’école, d’autres qui y sont allées brièvement, et d’autres encore qui n’y sont pas allées du tout. Dans ce contexte, tout le monde ne comprend pas forcément le français de la même manière. Cela peut créer une certaine distance dans la réception du message.

Mais quand le spectacle est fait en langue nationale, tout le monde se retrouve davantage. Il y a une forme d’unité dans la compréhension et dans la réaction du public.
Lors du spectacle de Kaboré en mooré par exemple, on a constaté que près de 90 % du public comprenait la langue. Résultat, les rires étaient plus homogènes, plus spontanés et mieux partagés. On sentait vraiment une connexion directe entre la scène et la salle.

Derrière l’humour et le divertissement, quel message cherchez-vous généralement à transmettre au public ?

Je cherche à rapprocher les gens. C’est vraiment cela l’objectif, rapprocher les publics.
Aujourd’hui, on observe souvent des gens séparés, chacun dans son espace, chacun de son côté. Mais dans notre démarche, il s’agit de créer de la cohésion, une cohésion nationale, voire même internationale.
Parce que nous ne faisons pas un art limité au Burkina Faso, ni à la Côte d’Ivoire, ni à la Guinée. Nous essayons de toucher un public beaucoup plus large, au-delà des frontières.

Notre manière de faire vise justement à rapprocher les gens. Le public est très diversifié, très coloré comme on le dit. Il y avait des étudiants, des musiciens, des artistes, des professionnels de différents horizons.
Certes, tout le monde ne comprend pas forcément la même langue, mais les gens viennent aussi pour le spectacle, pour les gestes, pour l’énergie, pour l’expression scénique. C’est cette combinaison qui crée le lien et permet de rassembler des publics différents autour d’un même moment.

Quel regard portez-vous aujourd’hui sur l’évolution de l’humour et des productions artistiques au Burkina Faso ?

Je pense que les choses commencent à évoluer positivement. Au début, c’était un peu compliqué, mais avec le temps et l’évolution du milieu, les mentalités changent progressivement.
Dans le passé, il était difficile d’imaginer que les artistes, notamment les humoristes, puissent vivre correctement de leur métier. Aujourd’hui, on voit clairement une avancée : beaucoup arrivent à vivre de leur art et à améliorer leurs conditions de vie.

Le fait même de voir des humoristes se déplacer à bord de véhicules, et parfois de très bons véhicules, montre que le secteur est en train de se structurer et de progresser. Cela prouve que les choses avancent réellement et que l’humour est en train de s’imposer comme une activité professionnelle à part entière.

Vous formez un duo mythique avec Kaboré l’intellectuel, les Zinzins de l’art. Et on sait que dans un duo, il peut y avoir souvent des désaccords, des incompréhensions. Comment gérez-vous les désaccords tout en préservant votre complicité sur scène ?

Comme je le dis souvent, les dents et la langue vivent dans la même bouche. Quand il s’agit de partager un morceau, il peut y avoir des accrochages, des petits ratés.
Mais dès qu’un autre plat arrive, les deux continuent de fonctionner ensemble sans problème. Cela montre que les désaccords sont naturels. Quand des personnes travaillent ensemble et qu’il n’y a jamais de tensions, c’est parfois qu’il y a un problème plus profond. Cela peut vouloir dire que chacun garde ses frustrations en lui.
Dans notre cas, quand des désaccords surviennent, nous essayons de les gérer avec maturité. L’essentiel, c’est de ne pas laisser ces situations affecter notre amitié et notre collaboration.

Par ailleurs, lui est mossi et moi je suis samo. Et vous savez qu’au nom de la parenté à plaisanterie, il est interdit d’aller trop loin dans les conflits entre nous. Nous en sommes conscients. Donc, lorsqu’il y a des incompréhensions, nous cherchons toujours à rétablir l’équilibre et à apaiser les choses, afin que tout rentre dans l’ordre.

Quels sont vos rêves, vos ambitions et le message que vous souhaitez transmettre aux jeunes qui veulent se lancer dans l’art ?

Mon rêve, c’est d’atteindre le sommet et, une fois au sommet, de pouvoir tirer les autres vers le haut avec nous. Le message que je souhaite adresser aux jeunes, c’est surtout de respecter les étapes. Comme je le dis souvent, notre métier repose sur trois grandes phases, et si on en saute une, on risque de compromettre tout le parcours. La première étape, c’est la formation et l’apprentissage. La deuxième, c’est le sacrifice, car il faut accepter de passer par des moments difficiles. Et la troisième, c’est la récompense, celle de récolter les fruits de la formation et des sacrifices consentis.

Propos recueillis par Anita Mireille Zongo
Lefaso.net

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