L’Analyse fiscale – Nigeria : Quand la taille de l’économie ne dit rien de la capacité fiscale
Dans ce numéro, Dr Joëlle Traoré revient sur les réformes fiscales engagées au Nigeria en 2025 afin de renforcer la mobilisation des recettes publiques et moderniser l’administration fiscale.
Cette analyse met en lumière une question centrale pour de nombreux États africains : une réforme juridique peut-elle, à elle seule, transformer durablement la capacité fiscale d’un État sans évolution parallèle des structures économiques, administratives et institutionnelles ?
Joëlle Traoré est docteure en droit fiscal de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Elle est spécialisée en fiscalité internationale et africaine, avec une expertise sur les flux financiers illicites, les réformes fiscales mondiales et la mobilisation des ressources nationales. Elle a collaboré avec des institutions africaines et internationales sur les questions de gouvernance fiscale en Afrique.
NIGÉRIA : QUAND LA TAILLE DE L’ÉCONOMIE NE DIT RIEN DE LA CAPACITÉ FISCALE
En juin 2025, le président nigérian signe quatre lois destinées à refonder en profondeur le système fiscal du pays. L’objectif est clair : élargir l’assiette, améliorer la mobilisation des recettes et porter le ratio fiscal à 18 % du PIB. Mais dans un pays où les recettes fiscales stagnent à 8,2 % du PIB, soit moins de la moitié de la moyenne africaine, une question demeure : une réforme fiscale peut-elle, à elle seule, corriger des déséquilibres aussi structurels ?
Une économie puissante, des recettes limitées
Le Nigeria est l’une des plus grandes économies du continent africain. Pourtant, cette puissance ne se reflète pas dans ses recettes publiques. En 2023, le ratio de recettes fiscales s’établit à 8,2 % du produit intérieur brut, contre une moyenne africaine de 16,1 %, un écart qui s’inscrit dans la durée.
La première explication tient à la structure de l’économie. Le secteur informel représente entre 55 % et 65 % du PIB selon les estimations disponibles. Il ne s’agit pas uniquement d’un problème de fraude ou d’évasion fiscale. Une part importante de l’activité économique échappe aux mécanismes d’identification et de traçabilité sur lesquels repose l’impôt. Dans ces conditions, la base imposable demeure étroite et concentrée sur un nombre limité d’acteurs formels.
Une dépendance au pétrole durable
La dépendance aux recettes pétrolières constitue un second facteur déterminant. Pendant plusieurs décennies, ces ressources ont servi de principal levier budgétaire, réduisant l’incitation à développer un système fiscal diversifié.
Cette dépendance a laissé des traces. Lorsque les cours du pétrole baissent, l’État se retrouve exposé, sans instruments suffisamment solides pour compenser la perte de recettes.
Un appareil fiscal encore fragile
Le troisième facteur est institutionnel. Mobiliser des recettes fiscales suppose une administration capable d’identifier les contribuables, d’évaluer les bases imposables, de contrôler et de recouvrer.
Ces capacités se construisent dans le temps. Au Nigeria, elles ont été affaiblies par des décennies de dépendance aux rentes extractives.
Une réforme ambitieuse
Le 26 juin 2025, le président Bola Ahmed Tinubu engage une réforme fiscale d’ampleur à travers l’adoption de quatre lois majeures.
Parmi elles, le Nigeria Tax Act constitue le texte central : il vise à unifier un ensemble de dispositions fiscales jusque-là dispersées dans plusieurs lois distinctes. Le Nigeria Revenue Service Act crée une nouvelle administration fiscale, dotée d’une autonomie renforcée. Le Nigeria Tax Administration Act harmonise les procédures fiscales entre les différents niveaux de gouvernement. Enfin, le Joint Revenue Board Act établit un cadre de coordination entre les autorités fiscales fédérales, étatiques et locales.
La logique est claire : simplifier pour élargir, formaliser pour mobiliser.
Certaines mesures illustrent cette orientation. Les entreprises réalisant moins de 50 millions de nairas de chiffre d’affaires sont exonérées d’impôt sur les sociétés. Un système de facturation électronique est introduit progressivement. L’objectif est d’atteindre un ratio de recettes fiscales de 18 % du PIB à moyen terme.
Une réforme contestée avant même son entrée en vigueur
Avant même leur application, ces textes ont suscité une opposition significative. La nouvelle formule de répartition de la TVA, désormais fondée sur le lieu de consommation plutôt que sur le lieu de remise, a constitué le principal point de friction. Plusieurs États du Nord ont estimé ce mécanisme structurellement défavorable à leurs économies régionales. Le gouverneur de l’État de Borno a publiquement mis en cause la soutenabilité de cette réforme pour ses finances publiques, tandis que des parlementaires ont appelé à bloquer l’adoption des textes. Ces derniers ont finalement été promulgués, mais les conditions de leur mise en œuvre demeurent politiquement disputées.
De la réforme juridique à la capacité d’exécution
Le Nigeria se dote ainsi d’une architecture fiscale profondément refondue. Sur le plan normatif, les instruments sont désormais en place. Toutefois, l’histoire fiscale du pays révèle que l’obstacle n’a jamais résidé dans l’absence de cadre légal, mais dans la fragilité de la base sur laquelle ce cadre doit s’appliquer : une économie majoritairement informelle, des niveaux de gouvernement aux intérêts structurellement divergents, et une administration longtemps façonnée par la dépendance aux recettes pétrolières.
La contestation des gouverneurs du Nord autour de la formule TVA n’est pas un incident conjoncturel. Elle illustre une contrainte plus fondamentale : dans un État fédéral aussi fragmenté, une réforme fiscale ambitieuse doit emporter l’adhésion autant qu’elle doit légiférer. Obtenir le consensus de 36 États aux trajectoires économiques profondément différenciées relève d’une logique politique d’une tout autre nature que la promulgation d’un texte de loi.
L’objectif d’un ratio de recettes fiscales de 18 % du PIB, tel qu’annoncé par le gouvernement Tinubu, n’est pas en soi irréaliste. Il suppose néanmoins une transformation structurelle que quatre lois ne sauraient suffire à enclencher. La question centrale n’est pas de savoir si le Nigeria s’est doté d’un cadre fiscal rénové. Elle est de savoir si l’État nigérian dispose de la capacité effective d’en assurer l’application sur l’ensemble de son territoire.

