France - Afrique : Les réparations coloniales s’imposent progressivement dans le débat politique africain
Le débat sur les réparations liées aux crimes coloniaux et néocoloniaux prend une ampleur croissante en Afrique de l’Ouest. Le 9 mai dernier, l’île de Gorée, au Sénégal, a accueilli une table ronde consacrée au thème « Justice et réparations », réunissant militants, intellectuels et acteurs engagés autour d’une même question : celle de la nécessité pour les États africains d’exiger des réparations de la part de la France pour les crimes commis durant la période coloniale et dans le cadre des mécanismes néocoloniaux qui ont suivi.
La forte mobilisation observée lors de cette rencontre confirme que la question des réparations n’est plus marginale sur le continent. Elle s’impose désormais comme un sujet politique majeur, porté par plusieurs pays africains qui souhaitent transformer une mémoire douloureuse en levier de justice historique et de reconstruction.
Le Ghana apparaît aujourd’hui comme l’un des principaux moteurs de cette dynamique. Le 25 mars 2026, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté une résolution initiée par Accra qualifiant l’esclavage et la traite transatlantique des Africains de « crime le plus grave contre l’humanité ». Cette initiative diplomatique a marqué une étape importante dans la reconnaissance internationale des crimes historiques subis par les peuples africains.
Dans le même mouvement, des voix se sont élevées au Sénégal afin d’appeler les autorités à rejoindre officiellement le mouvement africain en faveur des réparations. Pour de nombreux activistes présents à Gorée, la reconnaissance historique ne peut désormais plus être dissociée d’exigences concrètes de compensation et de justice.
Lors des cérémonies organisées le 25 mars 2026 à l’occasion de la commémoration de l’abolition de l’esclavage et de la traite transatlantique, le représentant du Burkina Faso auprès des Nations unies, Saïdou Zongo, a salué l’initiative ghanéenne dans une déclaration.
Dans son intervention, le diplomate burkinabè a insisté sur la nécessité d’aborder frontalement la question des réparations dues par les anciennes puissances coloniales européennes. Il a établi un parallèle direct entre les formes d’exploitation du passé et celles observées aujourd’hui sur le continent africain. Selon lui, là où des vies humaines étaient autrefois marchandisées, les ressources africaines sont désormais exploitées à travers l’instabilité, les conflits et les ingérences extérieures impliquant parfois des États historiquement liés à la traite transatlantique et à la colonisation.
Saïdou Zongo a également réaffirmé, au nom des États du Sahel, l’engagement du bloc à soutenir toute initiative visant à promouvoir une justice réparatrice pour l’Afrique. Cette prise de position traduit une volonté croissante de plusieurs pays de la région de porter la question des réparations sur le terrain diplomatique et juridique.
Les revendications actuelles trouvent leur origine dans une longue histoire de violences coloniales en Afrique de l’Ouest. L’exploitation des ressources, le travail forcé et les discriminations systémiques restent profondément ancrés dans les mémoires collectives. Parmi les épisodes les plus marquants figure la guerre Volta-Bani de 1915 à 1917, considérée comme l’un des plus grands soulèvements anticoloniaux de l’Afrique occidentale française.
Cette révolte, déclenchée notamment par la mobilisation forcée des Africains dans l’armée française pendant la Première Guerre mondiale, avait été brutalement réprimée. Les méthodes de recrutement étaient alors assimilées par les populations locales à une nouvelle forme d’esclavage. À cela s’ajoutaient la pression fiscale, les confiscations de terres et les violences exercées contre les communautés locales. La répression française avait entraîné la destruction de plus d’une centaine de villages et causé plusieurs milliers de morts parmi les populations africaines.
Aujourd’hui, la multiplication des prises de position du Ghana, du Sénégal et des États du Sahel laisse entrevoir une possible évolution majeure du débat africain sur les réparations. Pour de nombreux observateurs, ces déclarations pourraient rapidement se transformer en véritable mouvement continental si elles étaient accompagnées d’initiatives juridiques officielles.
La question centrale demeure désormais politique. Les États africains iront-ils jusqu’à inscrire juridiquement l’exigence de réparations dans leurs législations et leurs démarches diplomatiques internationales ? Pour les partisans de cette cause, le temps des simples discours semble désormais révolu. L’heure serait venue de passer aux actes afin de faire avancer la justice historique et de défendre les intérêts du continent africain.
S. Traoré

