Les religions universelles sont-elles des contre-valeurs africaines ? : Le regard du Pr Magloire Somé
Dans cette tribune nourrie de références historiques, Magloire Somé, professeur titulaire d’histoire religieuse contemporaine à l’université Joseph Ki-Zerbo, interroge le procès fait aux religions dites universelles en Afrique. Entre héritages religieux, construction des identités, modernité, science et exigences de la laïcité, l’universitaire défend l’idée que christianisme et islam, loin d’être des « contre-valeurs africaines », font désormais partie intégrante de l’histoire et des réalités culturelles du continent.
Depuis un certain nombre d’années, les religions universelles, particulièrement les religions abrahamiques, sont accusées d’être des religions importées dont la pratique entraînerait une dépersonnalisation du Négro Africain, gommerait son identité et constituerait un sérieux frein à son développement. Des vidéos sont postées dans les réseaux sociaux pour stigmatiser christianisme et islam qui seraient à l’origine du malheur des Africains. L’on dénonce le pullulement des lieux de cultes, les pratiques parfois illuministes de ces religions et leur invasion de l’espace public sans considération pour la laïcité de nos États. Les Kamites et les anticolonialistes prônent alors le retour aux valeurs africaines pour retrouver notre identité d’Africain.
J’aimerais à travers cet écrit apporter un petit éclairage sur la diffusion des religions et des grands courants d’idées dans le monde depuis la nuit des temps.
Les religions produisent des systèmes de croyance, de pensée et des courants d’idées qui se répandent parfois très rapidement à travers le monde. Dès la plus haute Antiquité, des hommes en quête de connaissance parcouraient de longues distances, avec des moyens modestes, pour apprendre là où l’on disait que le savoir était accessible. L’Égypte ancienne fut l’un de ces grands foyers intellectuels où Grecs, Romains, Assyriens, Perses, Juifs ou Chaldéens vinrent s’instruire.
Abraham fut un de ces pèlerins qui partit étancher sa soif du savoir en Egypte. Plus tard, sa rencontre avec Melchisédech, prêtre du Très-Haut, s’accompagna de l’annonce du Dieu unique, ce qui lui valut d’être considéré comme le père des croyants. Sa descendance séjourna ensuite en Égypte, où naquit Moïse. On connaît le récit de l’Exode, la sortie d’Égypte, dont il fut le maître d’œuvre. En effet, témoin de l’esclavage des Hébreux, il mena avec brio cet Exode et leur donna la Loi, fondant ainsi un peuple situé dans l’histoire et uni par la foi en un Dieu miséricordieux, mais aussi guerrier, censé soutenir Israël dans ses conflits avec les autres peuples.
Déportés à Babylone, les Juifs séjournèrent en Susiane en terre sumérienne, où ils empruntèrent au zoroastrisme plusieurs notions : le Royaume des cieux, l’opposition ciel/enfer et bien/mal, ainsi que celles de la Résurrection et du Jugement dernier. Ces thèmes, issus de la tradition perse, se retrouveront ensuite dans les croyances des religions universelles. Mais, au VIIe siècle, les Perses se convertirent à l’islam, délaissant progressivement le zoroastrisme.
Issu du judaïsme antique et de l’enseignement de Jésus, le christianisme s’est d’abord enraciné en Europe, où il s’est adapté aux cultures locales en donnant naissance au catholicisme et à l’orthodoxie. Au XVIe siècle, le catholicisme se fracture à son tour, entraînant l’émergence du protestantisme. Il est incontestable que le christianisme a puisé dans la tradition religieuse égyptienne la notion qui lui est centrale de la Trinité. L’Europe a ainsi constitué le principal foyer historique de pratique et de consolidation du christianisme. Intégrée aux sociétés européennes, cette religion a contribué à structurer l’identité du continent et à renforcer les traditions qui s’y sont développées.
Malgré la sécularisation et le désenchantement du monde analysés par Marcel Gauchet au milieu des années 1980, comme pour faire écho à Nietzsche qui annonça déjà sur le XIXe siècle finissant la mort de Dieu, l’Europe reste souvent décrite comme une terre chrétienne. Par ses expansions impérialistes – d’abord en Amérique, puis en Asie, en Océanie et en Afrique – elle a diffusé un christianisme largement façonné par son propre cadre culturel. Cette diffusion a été particulièrement importante en Amérique, en Océanie et dans plusieurs régions d’Afrique, notamment centrale, orientale et australe. En Afrique, l’Égypte, l’Éthiopie et le Soudan du Sud ont adopté le christianisme bien avant la naissance de l’islam : entre le IIe siècle (Égypte), le IVe (Éthiopie) et le VIe (Soudan du Sud). Dans ces espaces, il est fréquemment perçu comme une religion ancestrale, même si, en Égypte, les Coptes ne représentent aujourd’hui qu’une minorité.
N’oublions pas le Congo où en 1482, dix ans avant la « découverte » de l’Amérique par Christophe Colomb, l’aventure du navigateur portugais Diego Cao à l’embouchure du fleuve Congo a conduit à l’établissement de relations diplomatiques entre le Congo et le Portugal. Le manicongo (roi du Congo), Nzinga Nkouyou, envoie une ambassade à Lisbonne et demande à Joao II, roi du Portugal, de christianiser le Congo.
En se convertissant au christianisme, il prit le prénom de son homologue, Joao. (Jean). Son successeur Alfonso Ier poursuit la même politique, en envoyant son fils Henrique faire des études au Portugal où il est ordonné prêtre et nommé vicaire apostolique (évêque) du Congo. Alfonso poursuit la politique de son prédécesseur en entreprenant de moderniser le Congo avec l’appui des Portugais. Des écoles sont construites, rapidement fréquentées par un millier d’enfants de notables. Le système éducatif mis en place par le Portugal prévoit une école professionnelle qui prépare les élèves à divers métiers. Avec Alfonso débute une nouvelle tradition de sacre du manicongo suivant un rite chrétien. Sept à huit princes furent ainsi sacrés selon la tradition chrétienne. Ici c’est le souverain qui fait la démarche pour la christianisation de son pays parce qu’il y a trouvé un intérêt : au-delà de la christianisation, la modernisation de son pays.
Au milieu du VIIe siècle, lorsque naît l’islam, les Arabes sont des Bédouins païens, des nomades dont les tribus s’affrontent. L’islam les rassemble et les réorganise en une communauté politique fondée sur la reconnaissance d’un Dieu unique. Avec l’Umma, ils se constituent en peuple et se lancent dans des conquêtes, persuadés de détenir la vérité divine. Ces conquêtes islamisent le Proche et le Moyen-Orient, une partie de l’Asie, l’Afrique du Nord et l’Europe méditerranéenne.
Dès la fin du VIIe siècle, les populations conquises et converties intègrent l’islam à leurs cultures et le vivent comme une composante durable de leur organisation sociale. En Afrique, la religion se diffuse principalement depuis l’Afrique du Nord et l’océan Indien : le Sahara et le Sahel, zones de contact entre l’Afrique « noire » et l’Afrique « blanche », deviennent des espaces d’accueil importants. De la Somalie au littoral swahili jusqu’au Mozambique, l’islam s’implante largement, avant que l’expansion chrétienne ne freine sa progression vers l’intérieur du continent.
En Afrique, certaines régions vivent avec le christianisme depuis près de deux millénaires, notamment l’Égypte copte, l’Éthiopie et le Soudan du Sud. Ailleurs, la Somalie, Zanzibar ainsi que les foyers musulmans du Soudan occidental et central disposent d’une tradition islamique plus que millénaire. Bien que venues d’ailleurs, ces deux religions ont, comme en Europe, contribué à façonner l’identité des peuples et de certaines ethnies dans ces espaces africains.
Enfin, christianisme et islam ont constitué des vecteurs d’ouverture au monde : ils ont relié des peuples, créé des communautés de croyants et favorisé des liens de fraternité au-delà des frontières ethniques et étatiques.
Christianisme et islam entrent dans des rivalités parfois féroces en vue de la conquête et du contrôle des âmes en Afrique, particulièrement en Afrique occidentale. Ils apparaissent tous les deux comme des tremplins vers la modernité. Le christianisme, en l’occurrence, à travers son action sociale développée depuis la colonisation, est apparu comme un facteur de progrès.
Par ses transformations morales, sociales et économiques, il a contribué à la formation d’une nouvelle élite – pour reprendre l’expression de l’historien nigérian Jacob Festus Ade Ajayi – et à l’évolution des mentalités. A l’époque précoloniale, l’islam joua ce rôle à travers les écoles coraniques qui représentaient des centres de formation intellectuelle. Tombouctou dut sa renommée à ses écoles où étaient produits d’importants textes ajami comme les tarikhs à grande portée historique et intellectuelle.
Aujourd’hui, ces deux religions peuvent se vanter d’avoir historiquement joué un rôle dans l’évolution de l’Afrique au niveau de la quête de connaissance.
Toutefois, il faut reconnaître que la question religieuse a souvent été l’objet de débats, sinon de disputes, sur ses effets plus ou moins délétères pour l’État moderne. Son importance dans le progrès social est a été discutée depuis au moins le XVIIIe siècle, d’abord en Europe, puis dans les pays musulmans du Proche Orient. La religion est généralement reconnue pour son conservatisme, pour son opposition aux idées nouvelles qui font reculer parfois les frontières de l’inconnu et sont susceptibles de remettre en cause ses dogmes. Or, les autorités religieuses se vantent toujours de détenir le monopole de la vérité divine contenue dans le Livre Saint et censée être supérieure à toute autre vérité.
Avec l’évolution des sciences, les vérités religieuses peuvent garder le statut de leur immuabilité, mais la science, en avançant dans les découvertes, détient véritablement la clé de l’évolution du monde, avec des perspectives insoupçonnées de progrès vers un monde meilleur. Dans les milieux cultivés, l’on estime que les traditions religieuses sont en déphasage avec le monde moderne. Cependant, les religions continuent d’enseigner le statu quo, et appellent parfois à un retour aux sources, c’est-à-dire aux origines fortement idéalisées de la religion.
Or, la religion naît dans un contexte historique et culturel. Sa naissance est un événement historique propre à une époque. Certains des éléments de leurs dogmes semblent intemporels, d’autres sont caractéristiques du passé et du contexte où la religion est née.
En Europe, l’inquisition instituée depuis le Moyen Âge pour lutter contre les hérésies, c’est-à-dire les déviations par rapport à la doctrine chrétienne, a concerné, au sortir du Moyen Âge, les vérités nouvelles interprétées comme un crime contre Dieu et la société, particulièrement contre les princes. L’inquisition est perçue comme une rupture du lien social qui mérite d’être condamnée.
Si Galilée, le Toscan, a échappé au supplice avec ses théories physiques, le Sicilien Giordano Bruno, en revanche n’y a pas échappé. Il fut pourtant un Dominicain aux multiples casquettes disciplinaires : théologien, philosophe, mathématicien, astronome et occultiste. Il avait repris pour les poursuivre les travaux de Nicolas Krebs, un cardinal allemand du XVe siècle plus connu sous le nom de Nicolas de Cues, et de Nicolas Copernic, homme d’Église et astronome polonais. En partant de leurs travaux, il développe une théorie de l’héliocentrisme et s’attache à démontrer l’existence d’un univers infini dépourvu de centre et de circonférence et peuplé d’un nombre incalculable d’astres et de mondes identiques au nôtre.
L’idée de mondes identiques au nôtre sonne dans l’entendement du clergé de son époque comme une affirmation hasardeuse dénuée de fondement, mieux, comme une hérésie. En 1592, il est accusé d’hérésie. Le cardinal Robert Bellarmin est chargé de son interrogatoire pendant lequel il subit des tortures atroces pour l’obliger à se rétracter. Mais comme il maintenait ferme ses convictions, le pape Clément VIII le fit déclarer hérétique. Il en résulta pour lui le supplice suprême : il fut brûlé vif.
Jusque-là, l’Église avait le gouvernement de la pensée et instaurait la pensée unique, en jouant son rôle de contrôle social des individus dans les sociétés européennes. Aux XVIIIe et XIXe siècles, elle perd le gouvernement de la pensée au profit des philosophes et des scientifiques. Les premiers en particulier se retournent contre la religion chrétienne, particulièrement contre le catholicisme, et l’attaquent pour son conservatisme aveugle.
En effet, en décembre 1864, le pape Pie IX publie le Syllabus, un document recensant 80 propositions considérées comme des erreurs de la pensée moderne. L’encyclique Quant Cura qu’il publie à la suite du Syllabus condamne les idées modernes, telles que le libéralisme, le socialisme et le rationalisme. Cette encyclique était une réponse à la sécularisation croissante de la société, c’est-à-dire la baisse de l’influence de la religion sur la société, particulièrement parmi les élites intellectuelles et les hommes de science.
Face à ce frein que constitue la religion, Karl Marx a pu considérer qu’elle est l’opium du peuple : elle endort le peuple et constitue un frein à son évolution. Elle fait partie de la superstructure politique, juridique et économique et, en endormant le peuple, elle apparaît comme un frein à la lutte du peuple pour se libérer des chaînes de la domination dont elle est victime.
Pour le cas du conservatisme de l’islam appelant souvent au retour aux sources, les perspectives pour une évolution des États musulmans dans le monde moderne sont bien minces. C’est en Turquie que l’on trouve le premier chef d’État qui prit le taureau par les cornes pour réformer l’État débarrassé de l’influence religieuse. Il faut retenir que du XVIe au début du XXe siècle, la Turquie, sous la dynastie des Omans, était une puissance mondiale, dominant le Proche Orient, l’Afrique du Nord et l’Europe méditerranéenne, notamment les Balkans. Cet empire s’écroule après la Première Guerre mondiale. Mustapha Kémal s’impose en réformateur de l’État turc. Atatürk (père des Turcs), comme on l’appelait, abolit le sultanat (califat), proclame la laïcité de l’État, et, consécutivement, de la justice et de l’enseignement. Il fait abandonner l’alphabet arabe pour adopter en 1928 l’alphabet cyrillique, dérivé de l’alphabet latin.
La législation turque accorde à la femme son émancipation. L’objectif de toutes ces réformes, c’était de rattraper l’Occident par un processus d’occidentalisation. Cela veut dire que si l’on est en concurrence avec autrui qui a de l’avance sur soi, la meilleure manière de procéder est de prendre chez lui ce qu’il a de meilleur. C’est pour cette raison que Mustapha Kémal Atatürk avait décidé d’occidentaliser la Turquie. Ce processus a conduit même à l’adoption des noms patronymiques qui n’existent pas dans la culture arabo-islamique. Mustapha Kémal est conscient que l’avance de l’Occident découle essentiellement de son développement économique qui n’a rien à voir avec sa religion.
Il s’attache donc à la transformation des structures économiques de la Turquie, en développant son agriculture, en le dotant d’un réseau de communications moderne et en jetant les bases d’une industrie qui était jusque-là quasi inexistante.
Je me contente de citer ce seul exemple pour faire bref. Il serait possible de développer également l’excellent exemple de l’Iran qui, face à la coalition israélo-américaine, vient de faire une démonstration de sa force, reposant non pas sur la religion, mais essentiellement sur le développement des sciences et de son économie.
Christianisme et islam font désormais partie intégrante de nos valeurs culturelles.
Ce fait me paraît inexorable. Ces deux religions ont été exportées dans toutes les parties du monde où elles ont été adoptées et pratiquées avec des fortunes diverses. Les Africains peuvent valablement se réclamer du christianisme et/ou de l’islam sans que cela affecte leur appartenance à l’Afrique. Que ceux qui désirent s’engager dans les voies ancestrales fassent la preuve que les relations traditionnelles africaines sont des religions de la tolérance. Mais il ne faudrait pas que leur appel à un retour aux religions ancestrales nous confine dans des cloisonnements ethniques d’où l’on se regarderait en chiens de faïence.
Par ailleurs, si la religion a pu apparaître entretemps en Afrique comme un progrès, il apparaît au XXIe siècle, où le véritable défi est la maîtrise de la science et des technologies, que l’on ne peut s’adosser sur la religion pour développer un pays. Le conservatisme dont les Africains se font les champions les amènerait à s’engluer dans des systèmes de croyances et des pratiques religieuses qui feraient comme l’a affirmé Marx depuis le XIXe siècle, l’effet d’une drogue. Les Asiatiques ont montré la voie.
Comme les Japonais, les Chinois, les Coréens et les Indiens nous l’ont montré, l’on ne peut s’adosser que sur la science et le développement de l’économie dont il faut s’attacher à la mise en place de l’infrastructure de base. Et c’est en Occident que ces pays ont envoyé le maximum de leurs jeunes pour se former et revenir développer leurs pays. Personne ne s’est plaint que la formation que ses jeunes ont reçue de l’Occident les aurait abrutis ou rendus incapables de réfléchir. Il y a la capacité d’apprendre et celle de bien assimiler les connaissances (tout en restant soi-même) pour les mettre en œuvre en fonction des besoins prédéfinis par l’État suivant les objectifs du développement du pays.
Un État, pour se mettre sur les rails du développement, ne peut faire l’économie d’une véritable laïcisation de l’État et de l’ensemble de ses institutions. Le récent projet de loi sur la liberté religieuse a provoqué ici et là des levées de boucliers. Les uns la fustigent, attaquant même le porteur de la loi comme si c’était lui, le singleton, qui voulait semer le trouble dans la république, alors qu’il s’agit quand même d’une décision gouvernementale. Les autres affirment tout de go que l’on s’attaque à leur religion.
Ces réactions virulentes montrent que, plus que la religion elle-même, ce sont les frontières idéologiques de la religion qui constituent un véritable frein à la cohésion nationale et au vivre ensemble pacifique. Le gouvernement, qui gère l’État, est dans son rôle quand il légifère sur la religion pour garantir le respect de la liberté religieuse, du principe de l’égalité de tous les citoyens devant la loi, pour affirmer la neutralité de l’espace public, et éviter toute forme de discrimination dans la république.
Magloire Somé
Professeur titulaire d’histoire religieuse contemporaine
Université Joseph Ki-Zerbo
Ouagadougou

