L’avenir des écoles bi-plurilingues dans le processus d’officialisation des langues nationales au Burkina Faso ?
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Résumé
Ce document de vulgarisation est tiré d’un article scientifique publié en mars 2025 dans la revue ZAOULI – N° 9, Vol. 2 - Mars 2025 pp. 544-572 par Zomenassir Armand BATIONO. Le titre de l’article est : « Quel statut des écoles bi-plurilingues, dans un contexte d’officialisation des langues nationales au Burkina Faso ? ».
Depuis décembre 2023, le Burkina Faso a érigé, par décret, les langues nationales au statut de langues officielles. Désormais elles seront présentes dans le système éducatif du pays. C’est le fruit d’un long processus qui a abouti à la création des écoles bi-plurilingues. Lesquelles ont permis de connaitre la valeur scientifique de la transmission des connaissances par les langues nationales. Que deviennent alors ces écoles dans le processus de généralisation de l’enseignement des langues nationales dans le système éducatif ? pour répondre à cette interrogation, cette étude sociolinguistique a pu démontrer que les écoles bi-plurilingues se retrouvent renforcées dans ce contexte. Car, les objectifs visés par lesdites écoles pour la valorisation des langues nationales au Burkina Faso seront atteints.
Mots-clés : langues nationales, langues officielles, politique linguistique, école bi-plurilingue
Introduction
Au Burkina Faso la valorisation des langues nationales a commencé depuis les années soixante. Cela a permis d’aboutir à la création des écoles bi-plurilingues. Elles ont permis de convaincre le politique de la nécessité d’introduire les langues nationales dans le système éducatif. Cependant, une question demeure. A savoir l’avenir des ces écoles suite à la généralisation de l’enseignement des langues nationales à l’école primaire au Burkina Faso. Une telle inquiétude suscite les hypothèses suivantes :
– Dans le contexte d’officialisation des langues nationales, les écoles bi-plurilingues perdront leur statut ;
– L’introduction des langues nationales dans le système éducatif burkinabè est une forme particulière de généralisation de l’enseignement bi-plurilingue ;
– L’expérience des écoles bi-plurilingues est un atout pour la généralisation de l’enseignement des langues nationales au Burkina Faso.
L’objectif visé dans cette étude est d’évaluer les enjeux de la présence des écoles bi-plurilingues dans un contexte d’officialisation des langues nationales dans le système éducatif. Pour cela, nous avons inscrit notre étude dans le cadre de la politique linguistique selon la vision de L-J. Rousseau (2005) et celui de la sociolinguistique scolaire selon l’angle de C. Marcellesi (1985).
1. Cadre théorique et esquisse méthodologique
Notre étude s’inscrit dans le cadre de deux sous-champs de la sociolinguistique il s’agit de la politique linguistique et de la sociolinguistique scolaire.
Selon la vision de L-J. Rousseau (2005 :1),
D’une manière générale, on entend par « politique linguistique » toute forme de décision prise par un État, par un gouvernement ou par un acteur social reconnu ou faisant autorité, destinée à orienter l’utilisation d’une ou de plusieurs langues sur un « territoire » (réel ou virtuel) donné ou à en régler l’usage. La politique linguistique se situe au niveau de la détermination des objectifs généraux visés et elle peut couvrir toutes les catégories d’activité ou de situations de communication existant dans une société.
En général, une politique linguistique est accompagnée d’une planification linguistique. C’est une opération qui permet d’établir la situation sociolinguistique de la zone d’étude. Une telle approche permet une bonne évaluation de l’espace occupé par les langues et d’en définir leurs aptitudes à assumer des fonctions et des statuts. Dans le contexte de notre étude, L-J. Rousseau (2005) parlera plutôt d’aménagement linguistique en lieu et place de planification linguistique, pour prendre en compte les aspects culturels. L’auteur (op.cit., 5) définira l’aménagement linguistique comme :
toute intervention d’une instance nationale ou internationale, ou d’un acteur social, qui vise à définir les fonctions ou le statut d’une langue ou de plusieurs langues en concurrence, sur un territoire ou dans un espace donné (aménagement du statut), ou à standardiser ou à instrumentaliser une ou plusieurs langues pour les rendre aptes à remplir les fonctions qu’on leur a assignées (aménagement du code) dans le cadre d’une politique linguistique préalablement définie.
La politique actuelle du gouvernement du Burkina Faso est à saluer. Car, lorsqu’une politique est portée par un Etat, les chances de son aboutissement sont très élevées. En effet, plusieurs réformes ont été prises pour la valorisation des langues nationale. Mais, les résultats sont restés mitigés à cause de l’absence de l’Etat. Car, ces politiques ont été portées par des ONG et associations.
Aussi, selon Marcellesi, la sociolinguistique scolaire intervient sur le terrain de l’école. Elle s’intéresse ainsi à la recherche pédagogique pour une bonne pratique des méthodes, des procédés et des techniques pédagogiques. A cela s’ajoute l’interrelation verbale, les pratiques discursives en classe, les performances des enfants en relation avec leurs milieux familiaux/sociaux (C. Marcellesi, 1985 :10). Ce qui signifie que la zone d’étude du présent travail est le milieu scolaire avec tout ce que cela contient comme enjeux linguistiques et didactiques.
Comme public cible, la présente étude a concerné les acteurs de l’éducation, les chercheurs et les étudiants en linguistique. En tout, quatre-vingt-cinq (85) personnes ont été enquêtées sur la question d’officialisation des langues nationales et de l’avenir des écoles bi-plurilingues dans cette nouvelle politique linguistique. Il s’agit de quarante (40) enseignants des écoles primaires (professeurs des écoles), de vingt et cinq (25) étudiants en linguistique et de vingt (20) enseignants-chercheurs et chercheurs. Le choix de ce public n’est pas fortuit. En effet, toutes ces personnes ont œuvré pour le rayonnement des écoles bi-plurilingues. L’objectif visé a été de voir auprès de ces techniciens, le sort réservé à ces écoles qui ont contribué à sortir nos langues de leur statut officieux dans un contexte d’officialisation des langues nationales. Les enquêtés ont été soumis aux questions ci-après :
Que pensez-vous de la mesure du gouvernement pour l’officialisation des langues nationales du pays ?
Que signifie cette mesure dans le système éducatif du pays ?
Si les langues nationales sont admises de façon officielle à l’école, que deviennent les écoles bi-plurilingues dans ce contexte ?
En tant que spécialiste des questions des langues, quels conseils pouvez-vous donné pour une bonne réussite de l’intégration des langues nationales dans le système éducatif ?
3. Présentation des résultats
Les résultats de l’enquête de l’étude se présentent comme suit :
Que pensez-vous de la mesure du gouvernement pour l’officialisation des langues nationales du pays ?
Pour cette question, nous avons obtenu les réponses suivantes :
Verbatim : c’est une mesure courageuse. Elle fait partir des questions de souveraineté nationale. Il faut dire que cela à trop tardé. C’est aussi le rétablissement d’une justice sociale. Le français est un vestige de la colonisation pour la domination des mentalités et le véhicule des valeurs occidentales en Afrique et au Burkina Faso. En empêchant les langues nationales de s’exprimer officiellement, le français a pris en otage les cultures burkinabè et cherche à les substituer aux valeurs occidentales qu’il déverse en profusion. Les questions de politique linguistique semblent en marche dans le pays. La mesure gouvernementale va permettre aux populations de s’intéresser aux langues nationales à présent.
Elle doit se poursuivre avec des réformes structurelles pour permettre aux langues nationales de s’exprimer pleinement dans la vie des burkinabè. La mesure est bonne mais, du travail reste à faire. Il faut reconstruire nos langues. C’est le chantier le plus important si on veut que nos langues émergent. Elles ont besoin de descriptions et d’enrichissement terminologique. En plus, il faut une grande campagne de sensibilisation pour adhésion définitive de nos populations sur les questions de nos langues. Il faut réintroduire les langues nationales dans les différents examens pour pousser les élèves à s’approprier leur langue.
Que signifie cette mesure dans le système éducatif du pays ?
Verbatim : Cette mesure signifie que les langues nationales peuvent être enseignées et évaluées à l’école. Ce qui veut dire que les curricula doivent être revus. Les programmes d’enseignement et les emplois de temps également. Les enseignants doivent être recyclés pour faire face à la nouvelle donne éducative. Le système d’encadrement doit évoluer dans sa globalité pour tenir compte de l’entrée des langues nationales dans le système éducatif. Les politiques d’accès à l’éducation aussi.
Le ministère en charge de l’éducation et ses démembrements doivent se doter d’un organigramme cohérent qui prend en compte l’évolution du système éducatif dans le cadre de l’officialisation des langues nationales. Le système éducatif devient bilingue. Le français cohabite désormais avec les langues nationales pour la construction du savoir, du savoir être et du savoir-faire. D’où la présence de deux cultures à l’école.
Si les langues nationales sont admises de façon officielle à l’école, que deviennent les écoles bi-plurilingues dans ce contexte ?
Verbatim : L’enseignement des langues nationales dans le système éducatif donne l’impression d’une disparition future des écoles bi-plurilingue. Les école bi-plurilingues ont un meilleur avenir. Leur expérience permettra d’anticiper sur les problèmes d’enseignement des langues. Elles seront comme des laboratoires et des boussoles pour le bon déroulement du système éducatif. Elles seront des modèles pour la généralisation de l’enseignement des langues nationales au Burkina Faso.
Il faut souligner que ces écoles ont une très grande expérience en matière de pédagogie, de gestion des ressources humaines, de production et d’intégration dans leur localité. Les école bi-plurilingues sont la première richesse de la valorisation des langues. Elles constituent le tremplin pour la généralisation des langues nationales.
Car, grâce à ces écoles, on peut comprendre les mentalités des populations sur le choix des langues à enseigner à l’école. Ces écoles ont permis d’étudier et d’élucider les questions relatives aux politiques linguistiques, aux gestions du multilinguisme, à la didactique et à la socio-didactique. Leur insistance sur la valorisation des langues nationales a achevé de convaincre les politiques qui ont pris les meilleures décisions pour le bien être de la population. Elles constituent à cet effet, les meilleurs laboratoires de l’enseignement des langues nationales du pays.
En tant que spécialiste des questions des langues, quels conseils pouvez-vous donné pour une bonne réussite de l’intégration des langues nationales dans le système éducatif ?
A ce niveau, nous avons essayé de regrouper nos réponses en deux volets : le volet pédagogique et le Volet social.
Volet pédagogique
Verbatim : pour une bonne intégration des langues nationales dans le système éducatif du pays, il faut miser sur la formation des ressources humaines. Cette formation est capitale pour permettre à l’assemble des acteurs d’avoir la même vision. Il faut des recyclages permanent pour corriger les éventuelles erreurs. A cela, il est important d’avoir de bonnes infrastructures scolaires et une dotation conséquente de matériels pédagogiques et didactiques. Il faut travailler à revaloriser la carrière des enseignants pour rendre attrayant l’enseignement et multiplier les visites de classes pour le suivi pédagogique des cours. De plus, il faut valoriser les séances de productions pour susciter l’autonomisation des enfants. Réviser les curricula pour les adapter à la prise en compte des langues nationales. Créer des centres de recherche terminologiques pour doter les langues d’un vocabulaire et d’une écriture appropriée.
Financer la recherche et recruter de façon conséquente des linguistes pour mieux encadrer le système. Faciliter la création d’une académie des langues. Déterminer les fonctions réelles des langues et leur couverture géographique. Etablir de façon exhaustive l’atlas linguistique du pays en précisant la situation géo-sociolinguistique. Valoriser les diplômes en langues dans les domaines pratiques et opérationnels tels que la maçonnerie, la plomberie, la soudure, l’agriculture en leur attribuant des certificats d’aptitudes Professionnels par exemple. Car, la valorisation des connaissances en langues nationales est capitale pour une appropriation du système par nos populations.
Volet social
Verbatim : il faut réintégrer l’école dans la société en impliquant les communautés à la base. Sonner la mobilisation sociale autour des langues nationales par des sensibilisations massives des populations. Donner les vraies informations sur nos langues. Impliquer les religieux et les coutumiers dans cet élan. Autoriser la production bilingue de certain documents importants tels que les permis de conduire, les extraits de naissance, les cartes d’identité, les noms de certains lieux publics, tels que les marchés, les hôpitaux, les gares et les panneaux à l’entrée des villes et campagnes du pays.
Cette transcription se fera en fonction de l’aire linguistique des localités et de la situation ethnolinguistique des personnes ou à travers le choix d’une langue véhiculaire. Aussi, il faudrait encourager les médias à produire et à privilégier certaines émissions importantes en langues pour l’atteinte d’un vaste auditoire. Inviter les hommes politiques à traduire toutes les questions politiques en langue. Cela peut éviter le bétail électoral lors des différentes élections. Créer davantage des centres d’alphabétisation et encourager les journaux en langues nationales (presse écrite). Prendre des mesures pour permettre à la commission des langues d’être plus opérationnelle. Faire de la journée internationale de la langue maternelle une réalité au Burkina Faso.
2. Analyse et commentaire et discussion des résultats
A partir de cette étude, nous remarquons que l’implication des langues nationales dans le système éducatif burkinabè est relativement bien accueillie par les acteurs. Car, les langues nationales font parties du patrimoine culturelle du pays. Ils saluent la décision courageuse du gouvernement dans ce sens. Pour eux, cette décision fait partie des politiques linguistiques les plus explicites que le pays a connu depuis son indépendance. Cependant, la seule initiative d’officialiser les langues nationales ne suffit pas. Il faut des réformes pour réorganiser tout le système éducatif.
Cela passera nécessairement par la révision de l’organigramme du ministère en charge de l’éducation, la formation initiale et continue du personnel enseignant, la révision des programmes, des emplois de temps et du contenu des curricula. En plus de cela, il faudrait une mobilisation sociale autour de la question. L’implication des chefs coutumiers et religieux dans une vaste campagne de sensibilisation serait un avantage pour une adhésion aux langues nationales dans le système éducatif. Pour renforcer ce dispositif, il faut un financement de la recherche, la formation de linguistiques et activer la commission nationale des langues. Par ailleurs, une implication des médias à ce processus est nécessaire pour une meilleure information et sensibilisation des populations.
Aussi, la peur de voir disparaitre les écoles bi-plurilingues dans ce processus semble se dissipée. Car, les enquêtés pensent plutôt le contraire. Pour beaucoup d’entre eux, les écoles bi-plurilingues vont se retrouver renforcées dans ce système. Parce qu’elles font parties des pionnières dans la valorisation des langues nationales au Burkina Faso. Elles sont aussi le modèle d’enseignement le plus abouti dans ce domaine. Leurs expériences permettraient d’anticiper sur d’éventuelles difficultés déjà traitées dans ce système. Elles demeurent les locomotives et leurs objectifs seraient atteint si les langues nationales venaient à intégrer le système éducatif dans son ensemble.
De ce qui précède, on peut retenir que les langues nationales ont toujours de beaux jours pour l’avenir. Car, elles sont toujours présentes dans le répertoire linguistique des populations. C’est un atout majeur dans le processus de la valorisation des langues. Car, pour sauver une langue, il faut la parler et la transmettre aux générations futures. Aussi, pour la valorisation réelle de la langue, il faut élaborer une politique linguistique bien explicite. Ce processus semble en cours avec les nouvelles autorités du pays qui ont officialisé les langues nationales et ramener le statut du français en langue de travail. Cette politique offre un tremplin pour une protection et un encadrement de ce processus avec à l’appui une base légale.
Conclusion
L’officialisation des langues nationales au Burkina Faso acte leur intégration dans le système éducatif du pays. Car, elles deviennent par principe les langues de l’administration, de l’école, de la justice, du travail. Ce qui impose une connaissance de ces langues par le biais de l’école à travers des réformes du système éducatif dans son ensmble. Une telle situation a suscité des polémiques sur le sort réservé aux écoles bi-plurilingues dans ce contexte.
Certains enquêtés pensent que cette nouvelle configuration fera disparaitre ces écoles suite à la généralisation de l’enseignement des langues nationales. Cependant, le fait d’intégrer les langues nationales dans l’enseignement présage une valorisation des écoles bi-plurilingues dont l’objectif principal a été de convaincre le politique sur les avantages des langues nationales à l’écoles. Au cours de notre étude, il a été démontré que les écoles bi-plurilingues restent des modèles dans l’application du nouveau statut des langues au Burkina Faso. Car, elles ont une expérience solide sur laquelle le système éducatif peut se baser pour généraliser l’enseignement des langues nationales.
Aussi, tous les documents produits dans le cadre de la gestion du multilinguisme serviront de base pour une anticipation sur les crises sociolinguistiques et ethnolinguistiques. Aussi, pour mener à bien ces nouvelles réformes, d’autres facteurs sont à prendre en compte. Il s’agit de la mobilisation sociale autour de la question, de la relecture des curricula, de la formation du personnel et de la révision de l’organigramme du ministère en charge de l’éducation. Certains supports telles que la presse écrite, l’intelligence artificielle (IA) sont à prendre en compte pour mieux occuper l’environnement lettré.
Zomenassir Armand BATIONO
CNRST/ INSS/DLLN, Laboratoire LEAC, Burkina Faso.
zomenassir@yahoo.fr
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BATIONO Zomenassir Armand 2025 « Quel statut des écoles bi-plurilingues, dans un contexte d’officialisation des langues nationales au Burkina Faso ? ». Revue ZAOULI – N° 9, Vol. 2 - Mars 2025 pp. 544-572
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