LeFaso.net, l'actualité Burkinabé sur le net
Proverbe du Jour : “« Kulg san golm, bi yimbg toun n’golm » ou littéralement « si le cours d’eau change d’itinéraire, le caïman est obligé de le suivre » (proverbe mooré)” 

Officialisation des langues nationales au Burkina Faso : le débat contradictoire des linguistes

Publié le dimanche 18 janvier 2026 à 16h09min

PARTAGER :                          
Officialisation des langues nationales au Burkina Faso : le débat contradictoire des linguistes

Résumé : Ce document de vulgarisation est tiré d’un article scientifique publié en juin 2024 dans la revue Tison, N°0001-juin 2024, pp. 125-147, par Docteur Zomenassir Armand BATIONO dont le titre est : « Défis et perspectives de l’officialisation et la promotion des langues nationales au Burkina Faso ».

Depuis l’officialisation des langues nationales au Burkina Faso, on assiste à des débats contradictoires sur la question. Dans le milieu des linguistes, une grande question reste en suspens : existe-t-il un lien entre officialisation et promotion d’une langue ? une enquête de terrain auprès des acteurs des universités et de la recherche a permis de susciter davantage les débats et d’en tirer des conclusions. En termes de résultats, il ressort que les avis sont partagés sur la question. Certains enquêtés pensent que l’officialisation des langues nationales au Burkina Faso est une possibilité pour leur promotion lorsque l’Etat est pleinement engagé. Par contre, d’autres opinions pensent qu’une officialisation ne garantit pas toujours la promotion d’une langue. Néanmoins, en termes de perspectives, des solutions ont été apportées en vue de permettre aux langues nationales de sortir de leur statut officieux pour un rayonnement national et international.

Mots-clés : langues nationales, langues officielles, politique linguistique, aménagement linguistique, glottopolitique

Introduction

Au Burkina Faso, la présence du français dans le pays, semble-t-il, a été un obstacle à la promotion et à l’épanouissement des langues nationales. Ce qui remet à jour la problématique de la politique linguistique pays. Cependant, les langues nationales ont été réhabilitées par les nouvelles autorités. Elles ont désormais le statut de langues officielles. Ce nouveau statut des langues nationales semble, pour bien de personnes, l’une des meilleures chances pour leur promotion. Néanmoins, cette noble décision du gouvernement suscite des interrogations : Le statut officiel d’une langue est-il un critère de promotion et de valorisation de cette dernière ? La langue ne peut-elle pas s’imposer sans ce statut ? Quelles sont les mesures à prendre pour une valorisation des langues nationales au Burkina Faso ? La réponse à ces interrogations conduit aux hypothèses ci-après :

  Officialiser une langue n’est pas forcément une garantie de promotion de cette dernière ;
  Une langue qui ne porte pas les attributs de langue officielle peut bel et bien bénéficier d’un statut valorisant ;
  Plusieurs facteurs sont à prendre en compte dans le processus de valorisation et de promotion des langues nationales au Burkina Faso.
L’objectif visé dans cette étude est de nuancer les propos sur les liens qui existent entre officialisation et promotion des langues nationales et de proposer des pistes de solution pour la valorisation des langues burkinabè.

1. Cadre théorique et esquisse méthodologique

Notre étude s’inscrit dans le cadre de la politique linguistique qui est sous-champ de la sociolinguistique. Plusieurs auteurs ont donné leur point de vue par rapport à la notion de politique linguistique. Mais, toutes ces approches définitionnelles ont comme point commun, la désignation du rôle de l’Etat ou d’une entité supérieure. Ainsi, pour L-J. Rousseau (2005, p. 1), la notion de politique linguistique renvoie :

à toute forme de décision prise par un acteur social pour orienter l’usage d’une ou de plusieurs langues concurrentes dans une situation donnée. D’une manière générale, on entend par « politique linguistique » toute forme de décision prise par un État, par un gouvernement ou par un acteur social reconnu ou faisant autorité, destinée à orienter l’utilisation d’une ou de plusieurs langues sur un « territoire » (réel ou virtuel) donné ou à en régler l’usage. La politique linguistique se situe au niveau de la détermination des objectifs généraux visés et elle peut couvrir toutes les catégories d’activité ou de situations de communication existant dans une société.

Aussi, pour présenter la nuance entre politique linguistique et aménagement linguistique, L-J. Calvet (1996, p. 11) définira la politique linguistique comme « un ensemble de choix conscients concernant les rapports entre les langue (s) et la vie sociale, et planification linguistique, la mise en pratique concrète d’une politique linguistique, le passage à l’acte en quelque sorte. ». Par contre, L-J. Rousseau (2005, p. 4) parlera plutôt d’aménagement linguistique qui consiste, d’une manière très générale, en l’application d’une politique linguistique. En général, l’aménagement linguistique tient compte des aspects culturel et linguistique du développement. L’auteur (op.cit., 5) définira l’aménagement linguistique comme :

toute intervention d’une instance nationale ou internationale, ou d’un acteur social, qui vise à définir les fonctions ou le statut d’une langue ou de plusieurs langues en concurrence, sur un territoire ou dans un espace donné (aménagement du statut), ou à standardiser ou à instrumentaliser une ou plusieurs langues pour les rendre aptes à remplir les fonctions qu’on leur a assignées (aménagement du code) dans le cadre d’une politique linguistique préalablement définie.

Dans un pays, c’est généralement l’Etat qui porte la politique linguistique. Par contre, au Burkina Faso, pendant plusieurs décennies, cette politique a été explicitement portée par des ONG et des associations qui étaient plus actives sur le terrain de la valorisation des langues nationales. Ce qui a certainement conduit à des résultats mitigés suite à la méfiance des populations. Ainsi, au regard de ce qui précède, nous convenons avec H. Boyer que « la notion de politique linguistique est appliquée en général à l’action d’un Etat et désigne les choix, les objectifs, les orientations qui sont ceux de cet Etat en matière de langue(s) » (H. Boyer 2010, p. 3).

Cette vision va en droite ligne avec les ambitions actuelles de l’Etat du Burkina Faso qui a décidé de mener une politique d’officialisation des langues nationales du pays. Des raisons objectives justifient ces prises de décisions. En effet, au Burkina Faso, on assiste de plus en plus, à la perte des valeurs culturelles endogènes au profit de certaines valeurs occidentales. Aussi, pour une meilleure appréciation de notre étude en lien avec nos objectifs, nous avons privilégié les Universités publiques et le Centre National de la Recherche Scientifique et Technologique (CNRST) comme zones d’étude.

Notre méthode de travail a consisté à mener une enquête de terrain auprès des linguistes au sein de la communauté scientifique (enseignants chercheurs et chercheurs ) et d’étudiants en linguistique pour recueillir leur opinion sur la question d’officialisation des langues nationales au Burkina Faso. Le choix de cette catégorie de personnes n’est pas fortuit. Il s’agit de questions purement techniques et nous espérions que dans la contradiction, jaillira la vérité. L’échantillon est composé de cent (100) personnes interrogées sur les sites des universités publiques et du CNRST. Le questionnaire ainsi administré est le suivant :

Que doit-on comprendre par langue officielle en français facile ?
Que pensez-vous de la mesure du gouvernement pour l’officialisation des langues nationales du pays ?
Quel est le rôle des linguistes dans ce processus ?
Officialiser une langue est-il une source de promotion de cette dernière ? Pourquoi ?
Que proposez-vous pour accompagner l’Etat dans sa démarche ?

2. Résultats
Cette partie de notre travail représente essentiellement la réponse aux questions (Q) posées aux enquêtés. Il présente comme suit :

Que doit-on comprendre par langue officielle en français facile ?

A cette question, nous avons obtenu plusieurs définitions dont les plus importantes sont :
Verbatim :

Une langue officielle est une langue de l’État. Autrement dit, c’est une langue des institutions de l’État. C’est la langue de l’école, de l’administration, de la justice et bien d’autres. C’est-à-dire que les opinions en langues nationales sont désormais valables devant les institutions de l’Etat. Cela voudrait dire aussi que toute science peut se développer uniquement dans les langues nationales avant d’être traduite dans d’autres langues étrangères.

Ce qui peut booster l’émergence des savoirs locaux. Sur le plan scolaire par exemple, les langues nationales seront prises en compte, de façon progressive, dans les différents processus d’évaluations des élèves et étudiants. Aussi, les formations obtenues en langue nationale connaîtront une valorisation. Par exemple, des titres de capacité obtenus dans les domaines de l’agriculture, de l’hygiène publique, de l’alphabétisation et bien d’autres seront pris en compte. Toute chose qui permettra de lutter contre une grande partie du chômage qui était jadis lié à l’analphabétisme en français.
A travers ces différentes propositions de définitions de la langue officielle en français facile, nous constatons que le sujet semble bien maîtrisé à bien des égards.

Que pensez-vous de la mesure du gouvernement pour l’officialisation des langues nationales du pays ?
A cette question nous obtenons 100% de réponses favorables. Ces opinions favorables viennent confirmer que les questions des langues nationales éveillent le patriotisme national. Cela témoigne que les spécialistes des langues nationales ont une union sacrée autour de la question. A ce titre, nous obtenons les réponses suivantes :

Verbatim :

La langue est l’affirmation de l’identité culturelle. C’est le véhicule ou le support de la culture. Sans la langue il n’y a point de culture. C’est la langue qui permet de connaitre la communauté, l’ethnie, les us et les coutumes. Perdre sa langue, c’est perdre son identité, sa culture. Au Burkina Faso, de nombreux citoyens sont en perte de repère. Car, le français est devenu leur langue maternelle. Il faut saluer la décision courageuse du gouvernement qui a baissé le français d’un ton pour le ramené à une fonction de langue de travail.

Le nouveau statut de langue nationale permettra sans doute de dérouler la politique linguistique tant voulue par les chercheurs. L’absence des langues nationales dans les institutions de l’État brime une très grande partie des citoyens du pays qui ne comprennent que les langues nationales. Beaucoup de personnes ont perdu un pan de leur patrimoine culturel à cause de la diglossie du français. Dans nos universités, nous enseignons des cours de glottopolitique en vain. Car, on ne sent pas l’impact des changements voulu par les objectifs des enseignements en linguistique. Les langues nationales participeront au développement du pays en activant une soixantaine de culture endogène du Burkina Faso. C’est une grande richesse.

Quel est le rôle des linguistes dans ce processus ?

Pour la mise en œuvre de la politique linguistique au Burkina Faso, les linguistes pensent qu’ils doivent entre autres :

  encadrer le processus politique par des conseils et des orientations pour l’essor des langues nationales ;
  valider les textes officiels écrits en langues nationales sur l’orthographe et la terminologie avant toute vulgarisation ;
  standardiser les orthographes et les terminologies pour la valorisation de chaque langue nationale ;
  promouvoir les littératures orales et écrites en langues nationales en tenant compte de l’esprit et des critères sociolinguistiques et ethnolinguistiques de chaque groupe ethnique ;
  diffuser les résultats de la recherche en langues nationales ainsi que le partage des ressources linguistiques ;

  collaborer avec toutes les structures de promotion des langues nationales pour faciliter l’introduction des langues nationales dans le système éducatif ainsi que dans tous les domaines de la vie publique ;
  donner des avis et apporter leur soutien à la commission nationale des langues nationales (CNLN) et au secrétariat permanent de la promotion des langues nationales (SP/PLN) ;

  proposer des stratégies de promotion des langues nationales à la CNLN et au SP/PLN ;
  participer aux différent travaux des sous-commissions des langues nationales ;
  prendre toute initiative heureuse pour l’essor des langues nationales au Burkina Faso.
Officialiser une langue est-il une source de promotion de cette dernière ? Pourquoi ?
Lors de la récolte des données, nous avons relevé deux types de réponses. L’une affirmative et l’autre un peu plus nuancée.

Ceux qui pensent que l’officialisation créée la promotion prennent toujours le cas du français au Burkina Faso. En effet, le français, langue officielle au Burkina Faso, a un statut valorisant. Ce qui pousse les populations à l’adopter pour avoir du travail et communiquer avec l’administration. C’est la langue savante (la langue des civilisés) qui permet de s’instruire et d’avoir accès au monde moderne et à la science. C’est de cette façon que le français a été présenté aux burkinabè. Et cette position a été consacrée par la législation du pays ce qui a naturellement installé le français dans les habitudes des populations.

En dépit de ces réponses, d’autres enquêtés pensent que l’officialisation d’une langue ne garantit pas toujours sa promotion. Car, une langue officielle qui n’a pas un statut valorisant ne peut être valorisée. Elle ne sera pas attractive et n’apportera aucun intérêt pour les besoins de communication d’une population. Elle restera uniquement dans les annale de l’histoire.
Au vue des opinions, on constate que cette question pose le problème de représentations sociales du français et des langues nationales au Burkina Faso.

Que proposez-vous pour accompagner l’État dans sa démarche ?

Pour cette question, la plupart des enquêtés proposent au plus, quatre (04) langues officielles. Il s’agit du mooré, du jula, du fulfuldé et du gulmancéma. Ces langues suffisent pour la couverture nationale et les besoins de communication des populations au regard de leur véhicularité, de leur dispersion géographique, de leur poids démographique et de leur vitalité.

Aussi, ce sont des langues qui sont suffisamment équipées pour faire leur entrée dans l’administration et dans le système éducatif. Cependant, il est demandé à l’Etat de définir le rôle des autres langues nationales pour éviter les frustrations au sein de la population et par conséquent le rejet de ces langues. Par exemple, si les quatre langues suscitées ont des fonctions nationales, les autres langues peuvent avoir des fonctions régionales, des fonctions provinciales et bien d’autres.
Enfin, une recherche documentaire répertoriée dans les références bibliographiques a permis de consulter un certain nombre de documents relatifs à la présente étude.

3. Discussions

Au cours de l’enquête de terrain, il ressort que l’officialisation d’une langue n’est pas forcément une garantie pour sa promotion. Car, une langue officielle qui n’a pas un statut valorisant peut connaitre une disparition progressive. La valorisation d’une langue n’est pas liée au titre qu’il porte mais à son statut. Par exemple, en France, le français est la langue de la République et non une langue officielle. Mais, son statut valorisant fait d’elle une langue incontournable dans ce pays. Ce qui signifie que la promotion d’une langue dépend de l’usage qu’on en fait. Dans certains pays africains, le français s’arroge le titre de langue officielle. Elle devient la langue de l’administration, du travail et de l’école.

Ce statut valorisant lui confère une diglossie sur les langues locales en présence. Aussi, on peut avoir plusieurs langues officielles dans un pays. Par exemple au Canada, on parle de bilinguisme officiel et inégal entre le français et l’anglais. A ce niveau, bien que le français soit investi du statut de langue officielle, il n’a pas la même valeur dans les usages que l’anglais qui porte le même statut. Car, selon J. R. Edwards, (1977, p. 257) et P. H. Smith, et al, (1977, p. 284), « l’Anglais semble la langue du pouvoir économique et financier », c’est-à-dire la langue du travail et de réussite économique et sociale.

Elle est la langue la plus parlée dans la majorité des provinces et des territoires du pays. Par contre pour la Commission Gendron, (1972), « Le Français, au contraire, était la langue de la famille, la langue de l’église catholique toute puissante, la langue du folklore, la langue des petits salariés ». Elle est la langue la plus parlée au Québec ainsi que dans certaines régions de l’Ontario, du Nouveau-Brunswick et du Manitoba. La vitalité d’une langue dépend de son usage par ses locuteurs. Par exemple, l’anglais est considéré comme la langue des Etats-Unis d’Amérique (USA). Cependant, nulle part dans la constitution américaine il n’est précisé le statut de cette langue dans le pays car, tous les Etats ne l’on pas adopté comme langue officielle.

De nos jours, seuls 29 États américains ont déclaré l’anglais comme « langue officielle » ou « langue commune ». Il s’agit entre autres de : Alabama (1990), Alaska (1990-1998), Arizona (1988), Arkansas (1987), Californie (1986), Caroline du Nord (1987), Caroline du Sud (1987), Colorado (1988), Dakota du Nord (1987), Dakota du Sud (1995), Floride (1988), Géorgie (1986-1996), Hawaï (1978), Idaho (2007), Illinois (1969), Indiana (1984), Iowa (2002), Kansas (2007) Kentucky (1984), Mississippi (1987), Missouri (1998), Montana (1995), Nebraska (1920), New Hampshire (1995), New York (2001), Tennessee (1984), Utah (2000), Virginie (1981 et 1996), Wyoming (1996). Par ailleurs, rappelons que l’espagnol est la deuxième langue la plus parlée aux USA après l’anglais.

Selon l’Unesco (2003, p. 1), neuf (9) facteurs sont nécessaires pour la vitalité d’une langue. Il s’agit entre autres de : la transmission intergénérationnelle de la langue ; du nombre absolu de locuteurs ; de la proportion de locuteurs dans la population globale ; des tendances de restriction de la langue à des domaines particuliers ; de la réponse aux nouveaux domaines et médias ; du matériel pédagogique et de l’accès à l’écrit ; de la politique langagière et des attitudes des institutions ; de l’attitude des membres de la communauté vis-à-vis de la langue ; de la quantité et la qualité de la documentation. Autrement dit, la vitalité d’une langue dépend de sa véhicularité, de son poids démographique, de sa dispersion géographique et de son degré d’équipement.

Pour le cas spécifique de l’Afrique francophone, une politique impérialiste a permis au français d’avoir une ascendance sur les langues locales en se basant sur des arguments fallacieux. C’est pourquoi, portant une analyse sur la diglossie du français en Afrique, notamment sur les langues locales en Afrique francophone, M.L. Sanogo (1995, p. 299) pense que […] la question linguistique est jusqu’à présent très mal posée en Afrique. D’abord, le français ne joue pas un rôle de « langue neutre » car il est devenu la langue d’une minorité, la langue dominante, le prestige linguistique d’une élite francophone.

Ensuite, le français permet, certes, des ouvertures sur l’extérieur, mais il est aussi le moyen d’exclusion de plus de 90 % des potentialités humaines. Dans nombre de ces pays africains, son officialisation n’a qu’un contenu économique et social mineur devant un enjeu politique de taille. De plus, les risques de conflits ethniques sont présentés comme un épouvantail dans une image caricaturale d’une Afrique primitive. Il s’agit plutôt d’un discours de propagande contre toute idée d’officialisation des langues africaines.

Ainsi, en ce qui concerne la promotion des langues nationales au Burkina Faso, une mobilisation générale s’avère nécessaire. Il s’agit d’abord de l’implication des Chefs coutumiers et religieux. En effet, les Chefs coutumiers sont généralement les garants de la culture de leur terroir. Ils ont pour rôle d’assurer la pérennité des valeurs linguistiques et culturelles de la société. Ils ont aussi une influence positive sur l’ensemble de leur communauté. C’est pourquoi leur implication dans la promotion des langues nationales s’avère nécessaire. Par exemple, le Moogho Naba qui est le Chef suprême des mossis ne n’exprime qu’en mooré bien qu’il ait fait des études supérieures.

Aussi, les Chefs Religieux sont aussi dans cette dynamique de valorisation des langues nationale. En effet, les religions chrétiennes dans leur ensemble enseignent la parole de Dieu dans plusieurs langues nationales dans le pays. Plusieurs documents religieux, en l’occurrence la bible, sont traduits et enseignés en langue nationale. Quant à la religion musulmane, et en dehors de la prière qui est dite en Arabe, on constate de plus en plus l’introduction des langues nationales sur les radios communautaires pour la sensibilisation des fidèles dans la gestion de leur foi. En plus des coutumiers et religieux, il est important de s’appuyer sur la société civile.

Elle constitue un maillon important car elle représente toute les sensibilités de la société. Son adhésion à cette cause conforte le pouvoir politique dans sa démarche. Son soutien permettra de propulser les visions du gouvernement vers une promotion réelle de nos langues nationales. Aussi, il est nécessaire de chercher l’adhésion des associations et des ONG qui militent pour la valorisation des langues dans le pays. Ces structures ont une longueur d’avance en termes d’expérience sur les questions de langues nationales. Pour rappel, on relève que pendant longtemps au Burkina Faso, ce sont les associations et les ONG qui ont encouragé l’enseignement des langues nationales dans le pays. L’ONG OSEO, actuel Solidar Suisse et l’ONG tin-tua en sont des parfaites illustrations.

A cela s’ajoute les Partenaires Financier et Techniques (PTF) qui épousent la cause de la valorisation des langues dans le monde. Ils sont d’une importance capitale dans le financement des projets d’alphabétisation et d’enseignement bilingue au Burkina Faso. En outre, il est opportun d’associer les partis politiques. En effet, les partis politiques ont un rôle capital à jouer. Leurs objectifs seront de travailler à pérenniser les acquis. Pour ce faire, ils seront obligés d’inscrire dans leur programme, les moyens et les stratégies à mettre en œuvre pour la protection et la promotion des langues nationales pour une politique linguistiques cohérente.

D’autres entités sont à prendre en compte dans ce processus. Il s’agit entre autres des opérateurs économiques, de la Société Internationale de Linguistique (SIL), des initiatives privées et bien d’autres. En plus de cela, il serait opportun que l’Etat finance les Universités et les Centres de recherches pour des études approfondies sur les questions des langues ainsi que les animations de colloques nationaux et internationaux, des séminaires en vue du partage d’expériences et d’expertises. Aussi, il faudra à ce titre, créer des Départements de linguistique dans toutes les Universités du pays et renforcer les capacités d’accueil des Départements existants pour faire face aux éventuels besoins de communication de la population dans les langues du pays.

En revanche, toute cette démarche pour la promotion des langues, doit être nécessairement englobée dans une politique linguistique forte. Cependant, plusieurs types de politiques linguistiques ont été développés à travers le monde. Il s’agit entre autres de la politiques d’assimilation ; de la politiques de non-intervention ; de la politique de valorisation de la langue officielle ; de la politique de statut juridique différencié ; de la politiques de bilinguisme ou de trilinguisme ; de la politiques d’internationalisation linguistique ; de la politiques sectorielles ; de la politiques linguistiques mixtes ; de la politiques de multilinguisme stratégique et bien d’autres politiques.

De ce qui précède deux types de politiques semblent avoir été développés au Burkina Faso. Il s’agit d’une part, de la politique de valorisation de la langue officielle. Elle a été mise en place dans le but de promouvoir le français en lui offrant le statut de langue officielle parmi une soixantaine de langues nationales que compte le pays. Et d’autre part, de la politique de bilinguisme ou de trilinguisme qui a été mise en place dans les écoles bilingues langue nationale/français, par les ONG et Association de concert avec le Ministère en charge de l’Education pour tenter de sauver les langues burkinabè.

Par ailleurs, en plus de la constitution qui a été modifiée pour prendre en compte l’officialisation des langues nationales, il faudra des textes de loi qui permettent de donner des statuts et des rôles aux langues en fonction de leur couverture géographique. Ce qui consiste à établir un aménagement linguistique du pays. Ce qui signifie que le gouvernement burkinabè doit adopter une politique linguistique explicite assortie d’un plan d’aménagements cohérent. Selon L.-J. Rousseau (2005, p. 18-19), l’élaboration d’un plan d’aménagement linguistique comprend plusieurs étapes. Il s’agit de :

• la connaissance précise et détaillée de la situation sociolinguistique de départ ;
• le marché linguistique (national, infranational, régional, international) ;
• l’état de la description des langues ;
• l’évaluation de la demande sociale ;
• l’évaluation de la demande politique ;
• la détermination des besoins ;
• les ressources linguistiques existantes ;
• la définition de la situation souhaitée ;
• la détermination du plan de travail ;
• le contrôle et l’évaluation de la stratégie et de sa mise en œuvre à la lumière des résultats obtenus. (L-J. Rousseau, op.cit.)

Rappelons que tous les théoriciens ne se sont pas accordé sur le terme aménagement linguistique bien que toutes les autres propositions de termes renvoient à la même réalité. En effet, en lieu et place de ce terme, certains auteurs parlent plutôt de planification linguistique et de politique linguistique. Cependant, lors du symposium international en 1985 sur les « problèmes de glottopolitique », J.-B. Marcellesi et L. Guespin ont substitué tous ces termes à glottopolitique qu’ils définissent par la suite comme « toute action de gestion de l’interaction langagière où intervient la société » (L. Guespin et J.-B. Marcellesi, 1986, p. 15). Une telle situation nécessitera « l’intervention sociolinguistique » qui regroupe toutes les formes et les pratiques d’aménagement linguistique en vue d’encadrer l’évolution de la situation sociolinguistique du pays.

Conclusion

Au Burkina Faso, les langues nationales sont désormais des langues officielles. Une loi a été prise à ce titre. L’objectif visé par cette législation est de valoriser et de promouvoir les langues locales du pays. Cependant, la prise de ce texte a créé une polémique au sein de la communauté scientifique. Cela a conduit la présente étude au sein de ce milieu dans l’objectif de recueillir des opinions et trouver des pistes de solutions pour l’émergence des langues nationales. Comme résultats, il ressort que l’officialisation d’une langue ne garantit pas toujours sa promotion.

Cependant, en termes de perspectives pour la valorisation des langues nationales, il sied d’entreprendre une mobilisation sociale pour impliquer toute les composantes de la société à ce projet. Il s’agit entre autres des Chefs Coutumiers et Religieux, la société civile, les partenaires financiers et techniques. En plus de cela, certains réglages techniques sont nécessaires. L’un des plus importants est de procéder à un aménagement linguistique du pays. Cela peut permettre d’attribuer des rôles et des fonctions aux langues nationales en fonction de leur couverture géographique. C’est aussi une façon d’anticiper sur les conflits linguistiques, notamment le repli identitaire, les stigmatisations et l’irrédentisme linguistique.

Zomenassir Armand BATIONO
CNRST/ INSS/DLLN, Laboratoire LEAC, Burkina Faso. zomenassir@yahoo.fr

Références bibliographiques

BATIANA, André, 1993. La question des langues nationales au Burkina. Communication
au colloque sur les langues nationales dans les systèmes éducatifs, DGINA, pp.14-24.
BATIONO Zomenassir Armand, 2024, « Défis et perspectives de l’officialisation et la
Promotion des langues nationales au Burkina Faso », Revue LES TISONS, No
0001, Vol.1, Juin, p. 125-147.

BOYER, Henri, 2010 « Les politiques linguistiques », Mots. Les langages du politique, Open
Edition, pp. 67-74.
CALVET Louis-Jean (2002), Le marché aux langues : les effets linguistiques de la
mondialisation, Paris, Plon, 220p.
COMMISSION GENDRON 1972 La situation du Français au Québec, Québec, Éditeur
officiel du Québec.
EDWARDS, John R.1977 Ethnie Identity and Bilingual Education. In H. Giles,
Language, Ethnicity and Inter-group Relations, London, Academie Press : 253-279.
GUESPIN, Louis, & MARCELLESI, Jean-Baptiste, 1986, Pour la glottopolitique. Langages,
83, 5 34. DOI : 10.3406/lgge.1986.2493

NAPON Abou, 1992, Etude du français des non-lettrés au Burkina Faso, Université De Rouen,
thèse de doctorat (nouveau régime), 316p
Problèmes de glottopolitique (1985). Actes du symposium international, 20-23 septembre
1984, sous ladir. de A. Winther, Rouen, Publications de l’Université de Rouen

UNESCO (2003), Ad Hoc Expert Group on Endangered Languages, 2003. Language
Vitality and Endangerment, Document submitted to the International Expert Meeting on UNESCO Programme Safeguarding of Endangered Languages Paris, 10–12 March 2003.
ROUSSEAU Louis-Jean (2005). Élaboration et mise en oeuvre des politiques
linguistiques. Séminaire Francophonie-Russophonie sur les politiques linguistiques,
May 2005, Saint-Petersbourg, Russie. hal- 02424020

SANOGO Mamadou Lamine (1995), Questions de glottopolitique en Afrique noire
Francophone. conférence-débat du 13 août 1995 à Paris dans le cadre d’une journée organisée par les étudiants burkinabé. URA CNRS 1164 SUDLA. Université de Rouen, pp. 297-356
SMITH, Philip H, G. Richard. TUCKER and Donald .H. TAYLOR 1977 Language,
Ethnie Identity and Inter-Group Relations : One migrant groups reaction to language planning in Quebec. In H. Giles, Language, Ethnicity and Inter-group Relations, London, Academie Press : 283-305

PARTAGER :                              

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par les responsables.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

 LeFaso TV
 Articles de la même rubrique