Quand la mort tombe du ciel : Bangkok face à ses chantiers mortels
En janvier dernier, une grue de chantier de plusieurs tonnes s’est effondrée en plein cœur de Bangkok, faisant deux morts. La veille, un autre engin de construction s’est abattu sur un train de passagers en circulation, causant trente-deux morts.
Deux catastrophes. Deux jours. Trente-quatre victimes.
Bienvenue dans une ville où les chantiers, parfois, tuent autant que les routes.
Revenons un an en arrière. Mars 2025, un matin ordinaire à Bangkok. Les ouvriers arrivent sur le chantier du futur siège de la Cour des comptes Un immeuble de trente-trois étages, symbole de modernité, de puissance et de progrès.
Un matin, on entend un grondement sourd venu des entrailles de la terre. Un tremblement de terre. Épicentre : Myanmar, à plus de 1 300 kilomètres de là.
Les habitants de Bangkok sentent à peine la secousse. Quelques tasses de café renversées. Des cadres qui tremblent au mur. Rien de grave.
Sauf que là-bas, sur le chantier, l’impossible se produit. L’immeuble entier se plie, comme une structure en papier mâché. Trente-trois étages s’écrasent sur eux-mêmes dans un fracas apocalyptique. Des tonnes d’acier et de béton s’effondrent en quelques secondes. Près d’une centaine d’ouvriers ensevelis vivants. Certains meurent sur le coup. D’autres agonisent pendant des heures sous les décombres, le corps broyé, appelant à l’aide dans le noir.
Près de cent morts et de familles détruites. Le seul bâtiment majeur de toute la Thaïlande à s’effondrer ce jour-là. Le seul dans tout Bangkok. Le seul parmi des milliers de structures similaires.
Pourquoi celui-là ?
Ce jour-là, certains ont parlé de malchance, d’autres de fatalité. Mais une question a commencé à circuler, discrète au début, puis insistante : comment un bâtiment peut-il tomber alors que tout le reste tient debout ? À mesure que les jours passent, un nom revient, encore et encore. Le même entrepreneur, les mêmes projets, les mêmes chantiers… comme une signature invisible derrière chaque catastrophe : Italian-Thai Development. On l’appelle aussi Italthai. Un géant de la construction. Un empire bâti sur des décennies de contrats gouvernementaux juteux : des autoroutes, des ponts, des gratte-ciels, des projets ferroviaires. Le plus gros entrepreneur de Thaïlande.
Et voilà que ce nom réapparaît.
Le chantier du train la semaine dernière ? Italthai.
La grue qui s’est effondrée jeudi ? Italthai.
L’immeuble qui s’est couché en mars 2025 ? Italthai était l’entrepreneur principal.
Trois catastrophes. Le même nom.
Coïncidence ?
Non.
L’enquête sur l’effondrement de mars révèle l’impensable. Les experts mettent des mois à fouiller les ruines, à analyser les plans, à interroger les survivants, à retracer la chaîne des décisions.
Et ce qu’ils découvrent glace le sang. Le tremblement de terre n’était qu’un déclencheur, une excuse. Le vrai problème était ailleurs.
La structure présentait des failles majeures dès sa conception : plans structurels défaillants, matériaux inadéquats, inspections falsifiées, des soupçons de falsification de documents pour contourner les règlements de sécurité.
Le président d’Italthai, Premchai Karnasuta, est inculpé. Vingt-trois personnes et entreprises au total. Les charges ? Négligence professionnelle ayant causé la mort. Falsification de documents.
Italthai nie tout. Évidemment. Mais les Thaïlandais ne sont plus dupes.
Il y a un autre nom dans le dossier de l’immeuble effondré. Un nom qui fait trembler : China Railway No. 10.
L’entreprise chinoise était co-entrepreneur principal avec Italthai. Et son représentant à Bangkok, Zhang Chuanling, a été accusé de violer les lois thaïlandaises en cachant le contrôle chinois derrière des prête-noms locaux.
Une pratique illégale. Une manœuvre pour contourner les restrictions sur les entreprises étrangères.
Le train qui a déraillé mercredi faisait partie d’un projet ferroviaire thaïlando-chinois. Un segment d’un plan colossal pour relier la Chine à l’Asie du Sud-Est via les fameuses Routes de la Soie de Pékin.
Des milliards de dollars. Des promesses de modernisation et de développement. Mais aussi des scandales de corruption partout où ce projet passe : en Malaisie, au Sri Lanka, au Kenya… et maintenant en Thaïlande.
Face à la tempête médiatique, l’ambassadeur de Chine en Thaïlande, Zhang Jianwei, sort du silence. Sa déclaration est soigneusement calibrée : la Chine exige que ses entreprises respectent les règles lorsqu’elles participent à des projets à l’étranger. Pékin est prêt à « guider les entreprises chinoises pour qu’elles coopèrent activement » avec les enquêtes thaïlandaises.
Sur les réseaux sociaux thaïlandais, un terme chinois refait surface après l’effondrement de mars : « projets de type tofu » ou « bâtiments tofu ».
Une expression née en Chine après le terrible séisme du Sichuan en 2008. Des milliers d’écoliers morts sous les décombres de leurs écoles. Des bâtiments qui se sont effondrés comme du tofu pourri alors que les structures voisines tenaient bon.
Pourquoi ? Construction bâclée. Matériaux de pacotille. Pots-de-vin pour obtenir les certifications de sécurité. Projets montés à la va-vite pour maximiser les profits.
Les Thaïlandais partagent maintenant des photos de l’immeuble effondré à Bangkok avec ce hashtag amer : #TofuBuildings.
Ils ont l’impression que leur pays devient un laboratoire d’expérimentation pour des pratiques de construction dangereuses importées de l’étranger.
Et ils ont peur. Peur de prendre le train. Peur de marcher sous les grues. Peur que le prochain bâtiment qui s’effondre soit leur bureau, leur école, leur maison.
Après la double catastrophe de la semaine dernière, le Premier ministre Anutin Charnvirakul sort de son silence. Il ordonne au ministère des Transports de résilier les contrats avec les entreprises impliquées, de les mettre sur liste noire et de les poursuivre en justice.
Les projets inachevés seront financés en saisissant les cautions et garanties bancaires. Le gouvernement se réserve le droit de poursuivre pour coûts supplémentaires.
Et il annonce un nouveau système de « tableau de bord » pour suivre les performances des entrepreneurs. Un système qui, selon lui, devrait être opérationnel dès février.
Devrait.
Les Thaïlandais ont entendu ces promesses avant. Panudech Chumyen enseigne le génie civil à l’université Thammasat de Bangkok. Il connaît le problème de l’intérieur.
« La Thaïlande ne manque pas de connaissances en ingénierie », dit-il. « Nous ne manquons pas d’expertise technique. Ce qui nous manque, c’est un système qui fonctionne. Il y a tellement de failles que je ne sais même pas par où commencer pour les combler. »
Application laxiste des lois. Bureaucratie étouffante. Manque de coordination entre les différents acteurs d’un projet. Pénurie d’évaluateurs indépendants sans conflits d’intérêts.
Résultat ? Des rapports de performance qui ne reflètent pas la réalité, des inspections de complaisance, des certifications achetées.
Et quand une grue tombe, quand un train déraille, quand un immeuble s’effondre, tout le monde se renvoie la balle.
L’entrepreneur blâme le sous-traitant. Le sous-traitant blâme le fournisseur. Le fournisseur blâme l’inspecteur. L’inspecteur blâme le système. Et pendant ce temps, les corps s’accumulent.
Certains projets sont liés à des investissements internationaux, des partenariats ambitieux. Des infrastructures censées connecter des pays, des économies, des avenirs.
Sur le papier, tout est impressionnant. Sur le terrain, tout est plus fragile. Car lorsque la vitesse devient une priorité, la sécurité devient souvent une variable.
Et lorsqu’il y a trop d’acteurs, trop d’intérêts, trop de niveaux de décision, plus personne ne voit l’ensemble.
La vérité est simple : une ville peut survivre à un accident, mais pas à un modèle qui les rend inévitables. À partir d’un certain point, ce ne sont plus des accidents.
Ce sont des conséquences.
En ce moment même, à Bangkok, des centaines de grues se dressent vers le ciel. Des dizaines de chantiers ronronnent jour et nuit. Des projets ferroviaires progressent sous les rues bondées.
Et quelque part dans cette jungle de béton et d’acier, une structure défaillante attend son moment.
Un boulon mal serré.
Une soudure bâclée.
Un pilier sous-dimensionné.
Une inspection falsifiée.
La prochaine catastrophe n’est pas une possibilité. Elle est déjà en construction. La seule question est : où tombera-t-elle… Et qui sera dessous ?
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Naya Sankoré

