Lutte contre la désinformation : Vivement le fact-checking dans nos langues nationales
La lutte contre la désinformation au Burkina Faso se mène presque entièrement en français, alors que la plupart des fausses nouvelles circulent en mooré, dioula, fulfuldé et autres langues nationales. Cette situation expose malheureusement des millions de personnes à la désinformation.
De plus en plus, les fausses informations circulent dans les langues nationales comme le mooré, le dioula, entre autres, principalement via des fichiers audio ou vidéo sur WhatsApp, Facebook ou TikTok. La plupart des principales plateformes de vérification des faits ou des desks dédiés à la vérification des faits dans certaines rédactions travaillent en français ou en anglais.
Pourtant, les fausses informations voyagent dans les groupes en famille, les échanges entre commerçants, dans les grins de thé jusqu’aux villages les plus reculés. Une fausse histoire dans les langues nationales peut se répandre pendant des semaines, sans être détectée ni démentie.
Le journaliste burkinabè formé au fact-checking l’est presque toujours dans un cadre pédagogique francophone. Les méthodes de vérification, qui impliquent de recouper les sources, de questionner les données et de retracer le contenu jusqu’à son origine, sont enseignées et décrites en français. Peu ont les ressources pour transférer cette rigueur dans une autre langue, surtout à l’oral.
Ensuite, il y a la question technique de la langue elle-même. Ces langues sont tout simplement invisibles lorsqu’il s’agit d’outils d’IA pour repérer la désinformation. Et les modèles qui sont entraînés sur des corpus de masse n’ont pas leur place pour l’instant dans nos langues.
Maintenant, il y a la question des ressources. Les radios communautaires atteignent généralement le mieux les locuteurs des langues nationales. Mais elles fonctionnent avec des petits budgets, sans journalistes spécialisés dans la vérification, sans outils, parfois sans connexion Internet stable.
Selon le journaliste malien Georges Attino, cité dans un article par Fact-Afrique, la solution passe par trois axes prioritaires. Il s’agit d’abord de la formation des journalistes. Ceux maîtrisant à la fois la méthodologie du fact-checking et une ou plusieurs langues locales doivent être formés et soutenus. Ce profil doit devenir une priorité dans les écoles de journalisme, selon lui.
Ensuite, le journaliste explique que le fact-checking en langues locales ne peut pas être uniquement écrit. Il doit être audio, diffusé à la radio, partageable en message vocal et suivre les mêmes canaux qu’emprunte la désinformation. Une capsule de deux minutes en dioula, produite avec rigueur et diffusée sur les ondes communautaires, peut neutraliser une rumeur mieux que dix articles en français.
Enfin Georges Attino évoque la responsabilité des plateformes. Meta, TikTok, YouTube et WhatsApp génèrent des milliards de dollars de revenus publicitaires en Afrique. Leur investissement dans la modération et la détection de désinformation dans les langues africaines reste dérisoire. Le plaidoyer pour les obliger à changer doit devenir une priorité des organisations de défense de la liberté de la presse.
Pendant que ce débat n’a pas encore lieu, les messages vocaux continuent de circuler. Les fake news sur les groupes armés, sur les dangers de la vaccination, sur les médicaments, voyagent à une grande vitesse. Lutter contre la désinformation sans investir les langues locales, c’est comme, comme le dit l’adage, construire un barrage en ne bouchant que la moitié des brèches. C’est une action vaine, car l’eau, elle, trouve toujours l’autre chemin.
HFB
Lefaso.net

