Culture/Enfants stars : « C’est souvent dans leurs relations que s’opèrent certaines influences positives comme négatives », précise Cyr Payim Ouédraogo
De la gloire précoce aux dérives parfois silencieuses, le parcours des enfants stars n’est pas sans embûches. Au Burkina Faso, comme dans d’autres pays à travers le monde, certains sont exposés à la drogue, à l’alcoolisme ou à des troubles mentaux liés à la gestion difficile de leur notoriété. Membre de l’orchestre des Petits Chanteurs de la ville de Fada N’Gourma dénommé « La voix des enfants de Nalambou », Cyr Payim Ouédraogo, lui-même star à son jeune âge, livre son témoignage et esquisse des pistes pour mieux protéger ces jeunes talents.
Lefaso.net : Sous la révolution du capitaine Thomas Sankara, vous avez été membre des Petits chanteurs. Quelles ont été les retombées positives de cette période, tant sur le moment que dans votre vie actuelle ?
Cyr Payim Ouédraogo : Durant mon enfance, ce qui me procurait le plus de satisfaction, c’était la joie de savoir que, même en marchant dans la rue, tous les regards étaient tournés vers moi. Les gens du quartier venaient souvent dire : « Ah, on t’a vu à tel endroit, il y a eu ceci, il y a eu cela. » À cette époque, il n’y avait pas internet ; le retour venait donc essentiellement du ressenti des populations, des échanges directs, des cadeaux et félicitations qu’on recevait sur scène ou hors scène et des témoignages de la famille. Je me souviens notamment d’une prestation inoubliable dans la salle de cinéma Yendabri de Fada N’Gourma, en présence du président Thomas Sankara. Le public était tellement enthousiaste que certains spectateurs venaient spontanément vers nous pour nous offrir des présents. L’un pouvait apporter sa Bible en signe de reconnaissance, un autre pouvait même enlever un vêtement pour nous en couvrir. Ce n’était pas l’aspect financier qui comptait pour nous, d’autant plus que nous étions encore enfants. Contrairement à aujourd’hui, l’essentiel résidait dans le plaisir. À cette époque, même le football et d’autres disciplines étaient avant tout une source de plaisir.
Ce n’est que plus tard que les gens ont compris qu’il était possible d’en tirer des revenus. Le contexte a donc profondément changé. Cependant, la satisfaction morale que nous ressentions était immense. Nous avions aussi le sentiment d’imposer un certain respect : petits et grands semblaient impressionnés par des prestations de gamins. Il suffisait parfois d’un murmure ou d’un simple regard pour le constater. Et lorsque nous formulions une demande, elle était généralement acceptée sans difficulté. Partout où nous allions, les gens étaient fiers de nous prendre en photo. À défaut de smartphones, les studios photo nous invitaient volontiers à entrer pour réaliser des clichés avec eux.
Ces expériences ont eu des retombées très positives dans ma vie. Elles m’ont permis de comprendre que je pouvais transmettre ce que j’avais appris, mais aussi en tirer un revenu. En effet, lorsque j’étais enfant, jouer n’était pas une activité lucrative ; il s’agissait plutôt de contribuer à une dynamique révolutionnaire et de donner une image positive du pays. Plus tard, à l’université, alors que je ne bénéficiais pas de bourse, les cours de solfège que je donnais à des groupes et à des particuliers m’ont permis de subvenir à mes besoins. Grâce à cela, j’ai pu m’acheter une mobylette et gagner en autonomie financière, sans dépendre de quelqu’un. Par ailleurs, j’ai été compositeur pendant plusieurs années au sein de la chorale francophone Saint-Dominique-Savio de Dapoya. Certaines de mes compositions ont été reprises dans d’autres églises, au point que des connaissances me faisaient des retours, parfois étonnées d’apprendre que j’en étais l’auteur.
Dans le domaine du journalisme culturel également, j’ai donné plusieurs sessions de formation à la demande du ministère en charge de la culture ou d’organisations. J’ai ainsi formé des critiques et des journalistes culturels, notamment en matière de critique musicale et cinématographique. Mon atout réside dans le fait que je ne me limite pas à la théorie : mon expérience pratique me permet de proposer une approche concrète. J’ai également fait partie du premier bureau de l’Association des critiques de cinéma du Burkina. À ce titre, nous avons bénéficié de nombreuses formations, qui nous ont permis, par la suite, de devenir formateurs, notamment en lecture du son et de l’image. Cela a contribué à renforcer nos compétences et à faire évoluer notre pratique. Sur le plan musical, j’ai également pu apporter ma contribution et impacter, à mon niveau, le milieu artistique.
On observe que certains enfants stars, au Burkina Faso comme ailleurs dans le monde, sombrent dans des dérives telles que la drogue, avec des conséquences sur leur santé mentale. Selon vous, qu’est-ce qui explique ces situations ?
Vous savez, ce qui arrive à un enfant a un impact durable sur toute sa vie. Dans notre cas, un tournant s’est produit lors du coup d’État de 1987. Lorsque nous avons entendu la musique militaire à la radio ce jour-là, j’ai eu le sentiment qu’une partie de mes émotions s’est éteinte. Avec le temps, cela m’a peut-être affecté au point de ne pas réagir comme les autres. Au fil des années, les membres de notre groupe se sont dispersés : certains travaillent aujourd’hui, tandis que d’autres, malheureusement, sont décédés. Durant la Révolution, nous ne nous considérions pas comme des stars. Nous avions plutôt le sentiment d’avoir été choisis pour transmettre une certaine image de notre pays. Nous n’étions pas imbus de nous-mêmes.
Ce qui contraste fortement avec le contexte actuel, marqué par l’influence des réseaux sociaux. Internet a contribué à construire une forme de « starmania » qui a profondément modifié la perception de l’artiste, mais aussi celle des enfants évoluant dans ce milieu. Or, ces enfants, qui sont pourtant les plus vulnérables, ne sont pas toujours considérés comme tels. Parce qu’ils côtoient des adultes, on attend d’eux qu’ils adoptent les mêmes comportements, parfois de gré, parfois de force. On cherche à satisfaire le public, sans toujours mesurer que l’on participe ainsi à façonner la personnalité d’un enfant qui n’a ni l’âge ni la maturité nécessaires pour assumer certains rôles.
C’est une réalité que l’on observe également dans le milieu du cinéma. Ceux qui connaissent les conditions de tournage savent que les horaires sont souvent contraignants. Pour ma part, lorsque nous devions nous produire en concert, cela restait acceptable. En revanche, lors des bals, les horaires étaient plus tardifs. À un certain moment de la soirée, la fatigue se faisait sentir, ce qui est normal pour des enfants. Il devenait difficile de jouer correctement en étant somnolent. Pour nous maintenir éveillés, on nous faisait faire des exercices physiques, comme des pompes. Aujourd’hui, les pratiques ont évolué. Là où l’on nous demandait autrefois un effort physique, certains pourraient proposer du café ou d’autres stimulants pour maintenir l’énergie.
L’enfant monte alors sur scène dans un état d’excitation qui satisfait le public, sans que celui-ci ne sache ce qu’il a consommé ni comment il a été préparé. À cela s’ajoutent les risques liés aux mauvaises fréquentations. Il ne faut pas oublier que le milieu artistique, tout comme le milieu politique, est un environnement où la consommation de substances peut être fortement présente. Le danger est donc réel et on tombe dans le piège si l’on n’y prend garde. Me concernant, la tentation n’a pas été très forte, mais ce n’est pas le cas de tout le monde.
Lorsqu’un enfant accède très tôt à la célébrité, bénéficie-t-il du même cadre éducatif que les autres enfants, que ce soit au sein de la famille ou dans la société ?
Au regard de notre expérience, il faut reconnaître que, malgré la fierté que l’enfant peut susciter au sein de sa famille, nos parents ont toujours veillé à ne faire aucune différence entre leurs enfants. Que ce soit sur le plan affectif ou scolaire, chacun était traité sur le même pied d’égalité. Cependant, la situation devient beaucoup plus complexe lorsque l’enfant accède à une forme de célébrité. Lorsqu’il commence à percevoir des cachets importants, à acquérir une certaine notoriété, voire une reconnaissance internationale, la gestion de son parcours devient particulièrement délicate.
Dans un tel contexte, malgré toute la bonne volonté des parents ou même d’un tuteur, il devient indispensable de s’entourer d’une équipe de professionnels capables d’assurer un encadrement adéquat. Il est également crucial de porter une attention particulière aux fréquentations de l’enfant, notamment dans le milieu artistique. En effet, c’est souvent à travers ces relations que s’opèrent certaines influences positives comme négatives. Un artiste peut être extrêmement talentueux, mais cela ne suffit pas : s’il n’est pas un modèle sur le plan du comportement, il peut avoir une mauvaise influence sur l’enfant.
À l’inverse, certaines collaborations peuvent être bénéfiques et contribuer à son épanouissement.
Toutefois, le risque demeure que l’enfant soit impacté de manière moins visible, mais tout aussi importante. C’est là toute la difficulté. D’où la nécessité d’instaurer une véritable rigueur dans l’encadrement, à l’image de ce qui se fait dans le milieu du sport professionnel. La mise en place d’une équipe compétente, à savoir : les agents, les encadreurs, les conseillers, est essentielle. Sans cette rigueur, il devient difficile de concilier une gestion professionnelle exigeante avec le statut d’enfant. À un moment ou à un autre, un déséquilibre risque inévitablement d’apparaître.
Quels conseils donneriez-vous aux enfants et adolescents qui aspirent à des carrières susceptibles de les rendre célèbres ?
La première valeur, c’est l’humilité. Elle consiste à reconnaître qu’un enfant reste avant tout un enfant. À ce titre, il est essentiel de lui offrir un environnement favorable, ainsi qu’un encadrement assuré par des personnes compétentes et responsables. Il ne s’agit pas seulement d’accompagner sa carrière, mais aussi de veiller à son développement personnel. Aujourd’hui, que ce soit dans des contextes de crise, comme les conflits, ou dans des situations familiales difficiles, on constate un besoin croissant d’accompagnement psychologique. De nombreuses personnes sombrent faute d’avoir bénéficié d’un suivi adapté. Lorsque l’équilibre psychologique est atteint, les conséquences peuvent être irréversibles. Il ne s’agit donc pas uniquement d’enfants artistes en quête d’attention.
Même des adultes, parfois très exposés, ont sombré malgré des tentatives de prise en charge, avec des issues tragiques. C’est pourquoi j’insiste sur le fait que les milieux artistique et politique figurent parmi les environnements les plus exposés aux dérives. On y retrouve fréquemment des problématiques liées à l’argent, à la sexualité ou encore à la violence. Ces réalités, souvent amplifiées par les réseaux sociaux, témoignent de l’ampleur des défis auxquels sont confrontés les acteurs de ces secteurs.
Quels conseils adresseriez-vous aux parents avant d’autoriser leurs enfants à s’engager dans ce type de carrière ?
Lorsque les parents ne sont pas prêts à accompagner leurs enfants, il est préférable de limiter leur exposition à certaines activités. Je prends mon propre exemple. Mon père était infirmier-anesthésiste, mais aussi artiste, avec plusieurs disques à son actif. Il s’agit de Maurice Ouédraogo, plus connu sous le nom de groupe baptisé “Maurice et les Mauricettes”. Après mon passage dans un groupe de jeunes chanteurs, il a progressivement commencé à acquérir des instruments de musique : d’abord un clavier, puis des guitares électriques, une basse, et même une batterie. Son ambition était de constituer un véritable groupe familial, à l’image de certaines références comme la famille Bassavé.
Cependant, il est arrivé que je consacre tellement de temps à la musique que j’en négligeais mes devoirs scolaires. Ce n’était pas un choix délibéré. À un moment donné, la musique devenait presque une obsession. Il m’arrivait même de m’endormir avec ma guitare dans les bras. Mon père devait parfois venir me l’enlever pour la ranger. Face à cette situation, il a compris qu’il y avait un risque. Il a alors pris la décision difficile de revendre les instruments.
Je me souviens notamment qu’un de nos claviers Yamaha a été échangé contre un modèle moins performant, simplement pour réduire l’impact que la musique avait sur moi. Plus tard, je lui ai demandé pourquoi il avait fait ce choix, après tous les sacrifices consentis. Il m’a répondu qu’il l’avait fait pour moi. Il ne voulait pas que la musique prenne le dessus sur mes études. Son objectif était clair : que j’atteigne d’abord un certain niveau, notamment universitaire. Ensuite, si je souhaitais me consacrer à la musique, je pourrais le faire, mais de manière équilibrée et consciente.
Selon vous, que devrait faire le monde de la culture pour mieux encadrer et protéger les enfants stars ?
Il faut d’abord accepter la critique. Même pour les grands artistes, recevoir une critique peut être douloureux. C’est une réaction humaine : personne n’aime que son travail soit jugé. Cependant, mon expérience de plus de 25 ans dans le journalisme culturel m’a permis de comprendre une chose : plus on craint la critique, plus on risque de s’enfermer dans certains travers. Cette peur empêche parfois de progresser et peut même conduire certains à adopter des attitudes agressives pour intimider ceux qui portent un regard critique sur leur travail. Dans le milieu culturel, qu’il s’agisse d’artistes très connus ou de jeunes talents, la critique est souvent mal perçue. Je me souviens par exemple d’un réalisateur qui m’avait croisé à l’aéroport alors que j’étais avec ma famille.
Il avait donné un chewing-gum à ma fille en lui disant, sur le ton de la plaisanterie : « Toi au moins, tu es gentille, contrairement à ton père qui passe son temps à critiquer nos œuvres. » Un autre grand nom du cinéma m’avait également confié, très clairement : « Je vous respecte, mais je n’aime pas la critique. »
Dans le milieu musical, la situation est parfois encore plus tendue, car certains artistes n’hésitent pas à proférer des menaces. À une époque, je tenais une rubrique d’analyse et de critique culturelle dans le journal L’Observateur Dimanche. Chaque vendredi, la publication de cette chronique suscitait de vives réactions. Il est arrivé que des artistes se rendent directement au journal pour demander des comptes. Certains m’ont appelé pour m’insulter, d’autres pour se disputer avec moi. Il y en a même qui se présentaient au journal sans avoir pris la peine de lire l’article en question.
Tout cela montre qu’il est essentiel d’apprendre à accepter la critique si l’on veut progresser. Mais il est également important que les artistes soient encadrés par de véritables professionnels. Dans bien des cas, certaines personnes occupent des fonctions de manager ou d’accompagnateur sans véritable formation. Elles apprennent sur le tas et pensent qu’il faut simplement défendre l’artiste coûte que coûte, sans prendre le recul nécessaire.
De l’autre côté, ceux qui exercent la critique doivent également faire preuve d’humilité. Il ne s’agit pas de se considérer comme des détenteurs de la vérité absolue. Les critiques doivent aussi accepter de se remettre en question. Je pense que si chacun se forme, fait preuve de rigueur et respecte le travail de l’autre, il sera possible d’améliorer les choses. La critique est d’autant plus nécessaire lorsqu’il s’agit d’enfants artistes, car eux-mêmes ne sont pas toujours conscients de certains enjeux. Malheureusement, leur entourage peut parfois interpréter toute remarque comme une attaque, allant jusqu’à dire : « Voilà quelqu’un qui veut détruire la culture du Burkina. » Or, la critique, lorsqu’elle est constructive, doit être perçue comme un outil d’amélioration et non comme une menace.
Après votre parcours à l’écran et cette période de notoriété, quelles sont vos activités aujourd’hui ?
Je suis journaliste de formation, issu du département Arts et communication de l’université de Ouagadougou. J’ai passé au moins quinze ans au journal L’Observateur Paalga, avant de lancer, en 2015, mon propre organe de presse, Infos Sciences-Culture. Les huit premières années, nous étions en format papier. En 2023, nous avons estimé qu’il était nécessaire d’opérer un virage important vers le numérique. C’est ainsi que nous avons effectué cette transition.
Je suis également membre de plusieurs organisations, notamment l’Association des critiques de cinéma du Burkina (ASCRIC-B), le Réseau d’information et de communication sur l’hygiène, l’eau potable et l’assainissement (RICHE), le Réseau des communicateurs ouest-africains en biotechnologie du Burkina (RECOAB-Burkina), ainsi que l’Association Bulcina Maasuagu-Burkindi Roogmika (BM-BR). BM-BR est un regroupement des Yadcé et Gulmancé pour la promotion de la parenté à plaisanterie et du vivre-ensemble.
En tant que directeur du journal Infos Sciences Culture, j’ai eu l’honneur d’être membre de jury de plusieurs manifestations culturelles au niveau national. Parallèlement, j’ai toujours été engagé dans la musique. Après l’orchestre des petits chanteurs « La Voix des enfants de Nalambou », dans les années 1990, j’ai été le guitariste soliste et l’organiste de l’orchestre de feu Issaka Thiombiano.
J’ai également fondé et dirigé l’orchestre du Lycée Diaba Lompo (LDL) en 1995, à l’occasion du 35ᵉ anniversaire de l’établissement. J’ai été, par ailleurs, membre et organiste de la chorale francophone Saint-Dominique-Savio de la paroisse Sacré-Cœur de Dapoya, et j’ai été président de la Jeunesse étudiante catholique (JEC) de Tenkodogo.
Au titre des distinctions, j’ai été fait chevalier de l’ordre du Mérite des arts, des lettres et de la communication en 2014, puis officier du même ordre en 2024. Depuis le 13 décembre 2025, je suis le président de la Société des éditeurs de la presse privée (SEP).
Interview réalisée par Samirah Elvire Bationo
Lefaso.net




