Récupération des terres dégradées : Pratiques de résilience des agriculteurs du site de Saria au Burkina Faso
Auteur : Sidonie Aristide IMA/OUOBA, Anthropologie Sociale et Culturelle, Chargé de Recherche, CNRST/ INERA, Burkina Faso, imasidonie@yahoo.fr
Introduction
Au Burkina Faso, l’intégration des espèces végétales et l’élevage en agriculture sont des pratiques courantes qui sont souvent perçues de manière positive par les paysans. Cette approche, souvent appelée agroforesterie ou système agro-sylvo-pastoral, consiste à combiner les arbres, les cultures vivrières et l’élevage sur une même parcelle de terre, ou encore le système de combinaison, Cultures, Arbres et Bétail (CAB) selon l’appellation du projet Sustain Sahel. L’adaptation des exploitations agricoles familiales aux défis des changements climatiques par la pratique de l’agro-écologie reste une priorité des politiques publiques à traduire en actions concrètes au Burkina Faso.
Cependant, la forme productiviste de l’agriculture a des conséquences directes sur la dégradation des sols selon le MEEVC, (2018, p.10), « environ 19% des terres du territoire national burkinabé sont en péril dû au mauvais système d’utilisation des terres et aux éléments démographiques, économiques ou sociopolitiques. Chaque année, le pays perd 469 650 hectares de ses terres productives ». La présente recherche vise à analyser l’apport de nouvelles techniques de production initiées par le projet Sustain Sahel auprès des bénéficiaires et des partenaires techniques. Quelles sont alors les technologies mises en place par les producteurs ? Quelles sont les contraintes et les solutions endogènes ?
1. Méthodologie
L’étude a été conduite dans la région du Nando (ex. Centre-Ouest), la province du Boulkiemdé au Burkina Faso. Il s’agit précisément du site de Saria regroupant dix (10) villages dont Doulou, Gninga, Poa, Ramongkodogo, Saria, Siguinvoussé, Tempela, Villy, Yaoguin et Yorgo yarcé.
La pluviométrie dans cette zone est caractérisée par des pluies violentes et irrégulières. Les données collectées auprès du Service Scientifique Technique de la station de recherche de Saria, révèlent que « la pluviométrie des dix (10) dernières années a varié entre 626,4 mm en 51jours de pluies en 2013 et 1174,84 mm en 75jours de pluies en 2022. Pour la saison hivernale 2022, la station a enregistré 1174, 84 mm de pluie qui est bien supérieure à la moyenne des dix (10) dernières années (891,53mm) » (SST/Station de Saria, 2022).
La démarche méthodologique adoptée est la méthode mixte. Les outils utilisés sont le questionnaire pour la partie quantitative et le guide d’entretien pour celle qualitative. La population enquêtée est composée des agriculteurs et des partenaires techniques et administratifs impliqués dans le projet (Agriculture, Elevage, Environnement et Délégation spéciale). Les entretiens ont concerné au total 57 agriculteurs, 4 partenaires techniques et administratifs. La collecte des données a été faite en langue locale mooré pour les producteurs et en français pour les partenaires techniques. Elle s’est déroulée au cours de la saison pluvieuse entre le mois de juillet à celui de septembre 2024.
Le choix des enquêtés a été fait sur la base de la liste des acteurs bénéficiaires choisis par les producteurs et par village en tenant compte du genre. Pour le traitement et l’analyse, les données quantitatives ont été saisies et traitées sur le tableur Excel. Celles qualitatives ont été transcrites et à l’aide d’une grille d’analyse et recoupées en tenant compte des différents axes définis et des objectifs visés selon la méthode de J. Feller, 1977.
2. Résultats et discussion
2.1 Technologies pratiquées par les producteurs
Différents facteurs (changement climatique, insuffisance et mauvaise répartition des pluies, déforestation, …) ont entraîné une dégradation des sols et contraint les producteurs à des pratiques diverses pour fertiliser les sols. Le tableau ci-dessous présente ces technologies.
Tableau 1 : Technologies pratiquées
Source : collecte des données, site de Saria, juillet-septembre 2024
Il ressort de ce tableau que la plupart des producteurs relais et des producteurs de la Plateforme d’Innovation font du paillage pour fertiliser leurs champs. La technologie la plus utilisée est la combinaison du paillage+ RNA+ fumure organique qui représente 24,52% suivie du Paillage+ fumure organique représentant 20,75%. Ce tableau révèle en outre que les producteurs adoptent les combinaisons de technologies « les moins coûteux, faciles à réaliser en fonction de leurs moyens financiers et de la main d’œuvre », selon Xavier du village de Saria .
D’autres combinaisons de technologies sont réalisées par les producteurs à savoir le zaï, les cordons pierreux, les bandes enherbées et le compost. Ces catégories de producteurs ont fait des investissements dans leurs champs comme Jérémie du village de Villy : « j’ai mis des moyens (matériels, financiers et main d’œuvre) pour fertiliser mes champs ».
Ces technologies utilisées ont été hiérarchisées selon les choix des producteurs et les résultats sont contenus dans le tableau 2.
Tableau 2 : Appréciation et hiérarchisation des différentes technologies par les producteurs
Source : collecte des données, site de Saria, juillet-septembre 2024
En matière de classification des technologies, le tableau 1 indique que le Paillage + fumure organique est privilégié par la plupart des producteurs soit 45,38%, suivi de la combinaison paillage + RNA + fumure représentant 22,64%. Par contre, la combinaison technologique, paillage + Zaï est faiblement utilisée par le producteurs relais et ceux de la plateforme. Ces technologies ont été hiérarchisées en fonction du coût. Toutefois des raisons soutiennent la pratique des technologies développées.
2.2 Contraintes de mise en œuvre des technologies
Les technologies utilisées présentent de forts avantages pour les producteurs. Malgré ces avantages, des contraintes de mise en œuvre subsistent parmi lesquelles on retient : l’insuffisance d’eau pour l’application des technologies, l’insuffisance de la main d’œuvre, l’insuffisance de fumure organique, la coupe abusive du bois, le manque de moyens financiers pour l’achat de matériels de travail (charrettes, pelles, brouettes, extraction et concassage des moellons). Ainsi pour Monique Kombasséré du village de Saria et Salif du village de Doulou : « Ces technologies exigent des moyens financiers, à savoir, l’achat des engrais, des semences améliorées, des matériels de travail, la prise en charge parfois de la main d’œuvre pour les ménages qui n’ont pas assez de bras valides ». Idrissa du village de Yinga affirme que : « Avec la scolarisation obligatoire des enfants, la main d’œuvre est réduite et je suis devenu vieux ». Au regard de ces difficultés, des solutions ont été adoptées par les producteurs.
2.3 Solutions adoptées
Des solutions ont été développées par les producteurs face aux différentes contraintes rencontrées dans la mise en œuvre des technologies (tableau 3).
Tableau 3 : Solutions adoptées face aux difficultés de mise en œuvre du système CAB
La lecture du tableau révèle que l’entraide (famille, associations, voisins, producteurs) et l’usage du fumier +paillage sont les solutions les plus plébiscitées par les deux catégories de producteurs. La solution basée sur l’entraide est une pratique traditionnelle qui consiste à apporter du soutien lors des activités agricoles des autres et cela de manière rotative. La solution la moins utilisée est l’amendement d’engrais. Cette solution est basée sur l’utilisation des produits chimiques comme fertilisants des sols. Pour continuer dans la recherche de solutions visant à augmenter leurs productions, les producteurs ont exprimé leurs attentes par rapport aux types d’accompagnement pour une réussite de la mise en œuvre du système CAB.
2.4 Suggestions pour une adoption durable des technologies
Des propositions ont été faites dans l’objectif d’aboutir à une adoption durable des technologies. Il s’agit de la responsabilisation des services techniques pour assurer le suivi après le projet, le recyclage des partenaires techniques et des producteurs sur les technologies ; l’accompagnement de l’État par des subventions (intrants, équipements, …), l’implication forte des leaders communautaires pour un changement de comportement, la facilitation de l’accès aux petits financements locaux à travers des fonds rotatifs, les Activités Génératrices de Revenus (AGR) et les subventions ciblées, la planification rigoureuse et participative de l’occupation des sols à l’échelle locale afin de limiter les conflits entre les utilisateurs des ressources du sol.
De ce fait : « Il est essentiel d’intégrer l’éducation environnementale dès le cycle primaire, afin de développer très tôt chez les enfants une conscience écologique et des comportements responsables vis-à-vis de la nature. Cette éducation précoce constitue une base solide pour la construction d’une société respectueuse de l’environnement », affirme Ilaire de l’Environnement. Pour Odette de la ZAT et Lucien agent de la Mairie : « Il faut renforcer la coordination et les synergies entre les services techniques de l’État, les collectivités territoriales et les organisations non gouvernementales (ONG). Une collaboration plus étroite entre ces acteurs permettrait d’optimiser les interventions sur le terrain, de mutualiser les ressources et de répondre de manière cohérente aux défis liés à la gestion durable des ressources naturelles ».
Certains producteurs estiment que l’agro-écologie rime avec charges de travail supplémentaires avec des rendements qui ne sont pas souvent à la hauteur des attentes. Ainsi, pour R. Hedokingbe et al, (2025, pp. 134-135), « l’adoption effective de ces pratiques reste limitée par des contraintes structurelles telles que la taille des parcelles, le manque de formation technique, l’insuffisance du suivi sur le terrain et l’absence de débouchés spécifiques pour les produits agroécologiques ».
L’application des pratiques agro-écologiques reste encore trop contraignante à l’échelle des exploitations agricoles familiales. Ce constat se trouve être renforcé dans les sites d’enquête de Saria dans la province du Boulkiemdé. Les résultats restent mitigés car les pratiques agro-écologiques ont du mal à être adoptées et à se maintenir dans la durée à l’échelle du monde paysan selon K. T. R. Hilou et al., (2022, p. 403).
L’adoption des pratiques agro-écologiques en milieu paysan se confronte à des logiques, des calculs de coûts et de risques et exige un temps d’apprentissage, des incertitudes et des raisonnements parfois insoupçonnés. Ces éléments relevant des rationalités paysannes doivent être pris en compte dans la compréhension globale du niveau actuel de diffusion et d’adoption des pratiques agro-écologiques au Burkina Faso.
Conclusion
La pratique de l’agro-écologie s’impose comme une nécessité pour répondre aux défis actuels en matière d’agriculture durable. Malgré les avantages unanimement reconnus par les producteurs du site de Saria, les technologies proposées dans le cadre du projet Sustain Sahel peinent à s’imposer car la décision d’adoption se soumet à une série de perceptions paysannes. En plus de ces déterminants à l’adoption des technologies, des défis persistent, notamment, les pressions croissantes sur les terres agricoles en raison de l’explosion démographique et de la crise sécuritaire au Burkina Faso.
Auteur : Sidonie Aristide IMA/OUOBA, Anthropologie Sociale et Culturelle, Chargé de Recherche, CNRST/ INERA, Burkina Faso, imasidonie@yahoo.fr
Références bibliographiques
Feller Jean, 1977, « L’Analyse du contenu, de L. Bardin », Communication & Langages 35(1) : 123–124, www.persee.fr/doc ..., consulté le 24/04/2025
Hedokingbe Rodolphe, Ahouangninou Claude, Adé Jules, El Ghazi Ibrahim, Ameziane Yousra, Tachin Martine, Kestemont Marie-Paule (2025), « Analyse des perceptions des producteurs sur l’importance et les effets de l’agroécologie en maraichage au sud du Bénin ». ESI Preprints. https://doi.org/10.19044/esipreprint.5.2025.p117, consulté le 28/07/2025
Hilou Kissifing Tihouhon Rodrigue et KABORÉ Ramané, 2022, « L’agroécologie à l’épreuve des perceptions paysannes : cas des agriculteurs membres de L’USCCPA/BM (BURKINA FASO) », Djiboul N°004, Vol.2, Décembre 2022 pp. 402 – 415
Ministère de l’Environnement, de l’Économie Verte et du Changement Climatique (MEEVC), 2018, Rapport final du Programme de Définition des Cibles sur la Neutralité en matière de Dégradation des Terres, Burkina Faso, 36 p.
SST/Station de Saria, 2022. Relevées pluviométriques de la station de Saria, rapport d’activités, 6 P.
Ce document de vulgarisation est tiré de l’article scientifique : IMA/OUOBA Sidonie Aristide (2025). « Étude sur les pratiques agro-écologiques et les perceptions des producteurs à Saria dans la province du Boulkiemdé au Burkina Faso », in Revue Internationale GRECE, Vol. 1, N°2, pp. 511-526, ISSN 3079-4463, e ISSN 3079-4471, https://grece-tchad.com

