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Le 8 mars, on se soutient. Le 9 mars, on se détruit

Publié le vendredi 27 mars 2026 à 22h18min

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Le 8 mars, on se soutient. Le 9 mars, on se détruit

Quelques jours à peine après le 8 mars, ses messages enflammés sur la solidarité entre femmes et ses promesses d’unité, la réalité a refait surface. Et de façon brutale, sans filtre. Sur les réseaux sociaux, des femmes se sont mises à juger, comparer, parfois ridiculiser d’autres femmes pour ce qu’elles n’ont pas encore : un enfant, un mari, une « étape » franchie. Comme si la vie obéissait à un calendrier universel. Comme si la maternité était devenue un trophée. Derrière ces jugements pourtant, se cachent des combats invisibles, des silences lourds, et des blessures que personne ne voit, mais que beaucoup aggravent.

Le 8 mars.

Tu te souviens ? Ouagadougou avait changé de visage. Pas à cause du soleil, mais à cause des femmes. Elles étaient partout. Dans les rues, dans les cours, devant les bureaux, sur les motos, à pied, en groupe, seules… et pourtant jamais seules.

Ce qui frappait, ce n’était pas seulement leur présence. C’était l’unité. Le même pagne, le même tissu, le même message.

Un vert profond traversé de motifs dorés, soigneusement choisi des semaines à l’avance. Trois mille francs le mètre chez les commerçantes du grand marché. Certaines avaient négocié. D’autres avaient économisé. D’autres encore avaient renoncé à autre chose pour pouvoir l’acheter. Parce que ce jour-là, il ne s’agissait pas seulement d’être élégante. Il s’agissait d’appartenir.

Dans les maisons, tôt le matin, les gestes étaient précis, presque cérémoniels. Une mère ajustait le foulard de sa fille devant un miroir fissuré. Une grande sœur repliait les manches d’un boubou pour qu’il tombe parfaitement sur le poignet. On entendait des rires, des appels, des conseils lancés d’une pièce à l’autre.

« Redresse-toi. Aujourd’hui, tu représentes la femme. »

Sur les tissus, les mots étaient clairs : Solidarité Féminine 2026.

Un slogan, oui. Mais surtout une promesse.

Sur les réseaux sociaux, les statuts ont commencé à défiler dès l’aube. Des selfies de groupe devant la Place de la Nation. Des vidéos de danses collectives au son des tam-tams. Des messages vibrants, poétiques, militants.

« Aujourd’hui, nous célébrons la force des femmes ! »

« Ensemble, nous sommes invincibles ! »

« Que chaque femme soit respectée, honorée, célébrée ! »

« La sororité n’est pas un mot. C’est un engagement. »

Des messages écrits avec soin, parfois copiés, parfois sincères, mais toujours portés par la même intention : se reconnaître, se soutenir, se célébrer.

Les likes pleuvaient. Les cœurs rouges. Les commentaires enthousiastes. Pendant vingt-quatre heures, nous étions unies. Pendant vingt-quatre heures, nous étions sœurs. Pendant vingt-quatre heures, nous jurions—main sur le cœur—que nous nous soutiendrions toujours, peu importe les circonstances.

Et puis le 9 mars est arrivé. Le même tissu a été soigneusement plié et rangé dans les armoires. Les messages inspirants ont été archivés. Et avec eux, la solidarité.

Laisse-moi te raconter une histoire. Celle de Mariam et Safiatou. Deux noms que j’ai changés. Mais deux femmes que tu connais probablement. Parce que cette histoire se répète partout. Dans chaque famille, dans chaque cercle d’amies, dans chaque groupe WhatsApp.

Mariam et Safiatou se sont rencontrées à l’âge de sept ans. Même classe, même banc, même rêve de devenir « quelqu’un d’important. » Elles ont grandi ensemble, tressé leurs cheveux ensemble, partagé leurs premiers chagrins d’amour. Elles ont pleuré ensemble le jour où Safiatou a perdu sa mère. Ri ensemble quand Mariam a raté son permis de conduire pour la troisième fois.

Elles s’appelaient « jumelles de cœur ». Pas parce qu’elles se ressemblaient, mais parce qu’elles ne se quittaient jamais. Pendant vingt-cinq ans, elles ont été inséparables. Jusqu’au jour où leurs chemins ont bifurqué. Deux vies, deux rythmes, deux choix. Mais visiblement, une seule est tolérée.

Mariam s’est mariée à vingt-quatre ans. Un mariage traditionnel, magnifique. Quatre jours de festivités, quinze pagnes différents, une dot généreuse. Safiatou était demoiselle d’honneur. Elle a dansé jusqu’à l’aube. Pleuré de joie en regardant son amie partir vers sa nouvelle vie.

Deux ans plus tard, quand Mariam est tombée enceinte, Safiatou a organisé la baby shower. Elle a acheté la première grenouillère et passé trois nuits à l’hôpital quand le travail a duré trop longtemps. Quand le bébé est né—un garçon, Dieu merci—Safiatou l’a porté avant même la grand-mère paternelle.

« C’est mon neveu, » disait-elle en souriant, les yeux remplis de larmes. « Mon premier neveu. »
Mariam la serrait dans ses bras.

« Tu seras la prochaine, ma sœur. Je le sais. Dieu t’a préparé quelque chose de magnifique. »

Mais Safiatou a fait un autre choix. Elle a continué ses études jusqu’au Master. Puis un autre. Aujourd’hui, elle travaille, elle voyage, elle construit autre chose. Pas par mépris du mariage. Pas par rejet de la maternité, mais simplement parce que son chemin était différent. Simplement parce que parfois, les choses ne se passent pas selon le calendrier que tout le monde attend. Mais personne ne comprend ça. Personne ne veut comprendre ça.

Les murmures ont commencé doucement. D’abord dans les mariages. Les tantes qui la regardaient avec pitié.

Les cousines qui lui tapotaient l’épaule en soupirant.

« Courage, ma fille. Ton tour viendra. »

Comme si elle était en file d’attente pour acheter du pain. Puis les questions directes.

« Mais qu’est-ce que tu attends exactement ? »

« Tu sais que tu vieillis, hein ? »

« Toujours à l’école ? À ton âge ? »

« Tu te crois supérieure aux autres ? »

« Les diplômes ne te tiendront pas chaud la nuit. »

Et puis, progressivement, imperceptiblement, le regard de Mariam a changé. Au début, Safiatou ne l’a pas remarqué. Ou peut-être qu’elle a choisi de ne pas le remarquer. Mais c’était là. Ce léger froncement de sourcils quand Safiatou parlait de ses projets professionnels. Ce silence gêné quand quelqu’un demandait des nouvelles de sa vie sentimentale. Cette façon de changer de sujet un peu trop vite.

Et puis un jour—un mardi matin que Safiatou n’oubliera jamais—Mariam a annoncé sa deuxième grossesse. Photo d’échographie dans le groupe WhatsApp familial. Emojis de cœur. Annonce joyeuse. Safiatou a immédiatement répondu :

« Félicitations ma sœur !!! Je suis tellement heureuse pour toi !!! »

Trois points d’exclamation. Parce qu’il en faut toujours trois pour paraître suffisamment enthousiaste. Mais son cœur saignait. Pas de jalousie. Pas de ressentiment. Juste une douleur sourde, indéfinissable.

Elle était heureuse pour Mariam. Sincèrement. Mais elle était aussi fatiguée. Fatiguée d’être celle pour qui « tout viendra en son temps. » Fatiguée d’être celle qu’on regarde avec compassion. Fatiguée d’être celle dont on parle à voix basse.

Elle a appelé Mariam le soir même. Elle voulait passer la féliciter en personne, lui apporter un cadeau, boire du bissap ensemble comme avant. Mariam a hésité.

« Euh... en fait, ce soir je ne peux pas. Demain non plus. On se voit la semaine prochaine, d’accord ? »

La semaine prochaine est devenue deux semaines. Puis un mois. Les appels restaient sans réponse pendant des heures. Les messages étaient lus mais ignorés. Les invitations poliment déclinées.

« Je suis fatiguée avec la grossesse. »

« Les enfants sont malades. »

« Mon mari a besoin de moi ce week-end. »

Toujours une excuse. Toujours raisonnable. Toujours impossible à contester. Mais Safiatou comprenait. Oh, elle comprenait parfaitement.

Et puis le bébé est né. Une fille, belle comme le jour. Peau dorée, grands yeux noirs. Les photos ont envahi les réseaux sociaux. Des centaines de cœurs. Des dizaines de commentaires.

« Mashallah ! »

« Que Dieu la protège ! »

« Voilà une vraie femme. »

« Elle a réussi sa vie. »

« Dieu merci, elle a accompli sa mission. »

Safiatou a liké, commenté et partagé. Mais elle n’a pas été invitée à la cérémonie de baptême. Pas officiellement exclue. Non, ce serait trop direct, trop cruel. Juste... oubliée. Ou peut-être que Mariam s’est dit que Safiatou ne voudrait pas venir. Que ce serait trop difficile pour elle. Qu’elle se sentirait mal à l’aise entourée de toutes ces femmes mariées avec leurs enfants. Ou peut-être—et c’est ce qui fait le plus mal—peut-être que Mariam avait honte. Honte d’être vue avec une amie de trente-trois ans qui n’était toujours « personne. »

Trois semaines plus tard, Safiatou est tombée sur un post Facebook publié par Mariam. Une longue série de photos. Elle et ses « vraies sœurs. » Ses amies mariées. Ses amies mères. Toutes ensemble autour du berceau du bébé. Toutes souriantes. Toutes rayonnantes.

La légende dit ceci :
« Entourée de mes sœurs qui me comprennent. De celles qui marchent sur le même chemin que moi. De celles qui savent ce que c’est de porter la vie. Merci d’être là pour moi dans cette nouvelle étape. #MamanDeuxFois #BénédictionsSurBénédictions #Sororité »

#Sororité.

Ce mot. Ce maudit mot que nous avions toutes scandé trois semaines plus tôt en portant le même pagne. Safiatou a fermé l’application, s’est assise sur le bord de son lit, et pour la première fois depuis des années, elle a pleuré. Pas parce qu’elle n’avait pas d’enfant. Pas parce qu’elle n’était pas mariée. Mais parce que la personne qui avait juré de l’aimer « peu importe quoi » venait de lui dire—publiquement, sans même s’en rendre compte—qu’elle n’était plus digne de faire partie de sa vie.

Mais attends. Parce que l’histoire ne s’arrête pas là. Parce que dans ce jeu-là, personne ne gagne.
Deux ans plus tard, quelque chose a changé. Mariam voulait reprendre le travail. Avait postulé pour un poste dans une ONG internationale. Les commentaires sont arrivés immédiatement.

« Pourquoi tu veux travailler ? Ton mari ne gagne pas assez ? »

« Et tes enfants ? Qui va s’occuper d’eux ? »

« Une femme mariée doit rester à la maison. »

« Tu n’es pas satisfaite de ce que tu as ? »

Et devine qui menait cette chorale de jugement ?

Les mêmes femmes qui, trois ans plus tôt, avaient critiqué Safiatou pour ne pas être mariée. Mariam a pleuré cette nuit-là. Pour la première fois, elle a compris. Elle a compris ce que Safiatou vivait depuis des années. Elle a compris qu’il n’y a pas de bonne réponse. Pas de chemin accepté. Pas de choix qui échappe au jugement. Mariée ou célibataire. Mère ou non. Au foyer ou au travail. On sera toujours jugée, toujours mesurée, toujours trouvée insuffisante.

Et tu sais ce que Mariam a fait ? Elle a appelé Safiatou. Après trois ans de silence. Après trois ans de distance. Elle a appelé. Et elle a pleuré. Et elle a dit :

« Je suis désolée. J’ai été aveugle. J’ai été cruelle. Je t’ai mesurée à ma propre vie et j’ai oublié de te voir pour qui tu étais. »

Et Safiatou—qui avait toutes les raisons de raccrocher, de refuser, de rester dans sa douleur—a écouté. Parce que c’est ça, la vraie sororité. Pas l’absence d’erreurs, mais le courage de les reconnaître.

Alors dis-moi : à quel moment la vie est devenue une course ? À quel moment on a décidé que toutes les femmes devaient suivre le même calendrier ? Même âge pour se marier. Même délai pour avoir un enfant. Même définition de la réussite. Comme si nos vies étaient des copies conformes. Comme si Dieu travaillait avec un chronomètre.

Parce que vois-tu, ma sœur, voici la vérité que personne ne veut entendre : ce que les commentaires ne voient jamais, c’est ce que chaque femme porte en silence. Ils ne voient pas les nuits où Safiatou rentre seule, fatiguée de devoir toujours se justifier. Ils ne voient pas les appels de sa mère, remplis d’inquiétude silencieuse.

Ils ne voient pas ce rendez-vous médical qu’elle garde pour elle. Ce mot du docteur. Ce silence en sortant du cabinet.

Ils ne voient pas non plus les fausses couches dont on ne parle jamais. Les traitements de fertilité qui vident les comptes bancaires. Les prières murmurées dans le noir.

Ils ne voient pas les choix impossibles, les sacrifices invisibles, les batailles qu’on mène seule parce qu’on a trop honte de demander de l’aide. Ils ne voient rien, mais ils parlent quand même.

Une femme qui rabaisse une autre femme ne fait pas avancer notre cause. Elle la détruit. Chaque fois que tu compares deux femmes—l’une mariée, l’autre non ; l’une mère, l’autre pas ; l’une « accomplie, » l’autre « encore en attente »—tu renforces exactement les chaînes que nous prétendons vouloir briser au nom de l’esprit du 8 mars.

Tu dis au monde que notre valeur dépend de notre ventre. Tu dis au monde que notre légitimité dépend d’un homme. Tu dis au monde qu’une femme seule est une femme incomplète.

Et c’est un mensonge. Un mensonge que nous nous répétons depuis si longtemps qu’il est devenu vérité. La vraie sororité n’est pas un pagne qu’on porte une fois par an. Ce n’est pas un hashtag. Ce n’est pas un post Facebook avec des emojis de cœur.

La vraie sororité, c’est regarder ta sœur—celle qui n’a pas encore ce que tu as—et refuser de la mesurer à ce manque.

C’est reconnaître que son chemin n’est pas le tien, que son timing n’est pas le tien, que ses choix—ou ses circonstances—ne diminuent en rien sa valeur.

C’est l’inviter à la table même quand elle est la seule sans alliance. C’est célébrer tes victoires sans transformer sa vie en faire-valoir. C’est comprendre que sa douleur n’est pas ton trophée.

C’est retenir un commentaire quand tout le monde parle. C’est défendre une femme quand elle n’est pas là pour se défendre. C’est tendre la main même quand tu ne comprends pas son choix.

Safiatou n’a jamais complètement pardonné. Pas parce qu’elle est rancunière, mais parce que certaines blessures laissent des cicatrices. Elle et Mariam se parlent aujourd’hui, se voient parfois, mais ce n’est plus pareil. Ça ne le sera jamais. Parce que perdre une amie à cause de ton statut social, c’est comprendre que tu n’as jamais été aimée pour toi-même. Tu as été aimée pour ta capacité à te fondre dans le moule.

Alors voici ma question pour toi, ma sœur : Combien de Safiatou as-tu créées dans ta vie ?
Combien de femmes as-tu regardées avec pitié parce qu’elles ne correspondaient pas au timing attendu ?
Combien de fois as-tu murmuré des commentaires sur celle qui « prend trop de temps » ?

Combien de fois as-tu mesuré la valeur d’une femme à la fertilité de son ventre plutôt qu’à son cœur ?

Combien de fois as-tu exclu une semblable parce qu’elle ne correspondait plus à ta définition de « normale » ?
Et surtout : combien de fois as-tu fait tout cela en portant un pagne marqué « Solidarité Féminine » ?

Le 8 mars reviendra l’année prochaine. Les tissus seront commandés. Les robes seront cousues. Les photos seront prises. Les messages inspirants seront publiés. Mais si nous voulons vraiment célébrer les femmes—vraiment—alors arrêtons de mentir.

Arrêtons de prétendre que nous nous soutenons mutuellement quand nous sommes les premières à nous détruire.

Arrêtons de célébrer la « force des femmes » tout en imposant des critères impossibles de ce qu’une femme devrait être.

Arrêtons de parler de sororité comme d’un slogan marketing et commençons à la vivre comme une éthique.
Parce que la vraie révolution ne viendra pas des discours. Elle viendra du jour où nous cesserons de définir la valeur de nos sœurs par leur statut matrimonial. Elle viendra du jour où nous comprendrons que chaque femme est complète, exactement telle qu’elle est, à ce moment précis de sa vie. Mariée ou non. Mère ou non. Diplômée ou non. Elle est entière et mérite d’être vue, respectée, honorée. Pas seulement le 8 mars, mais tous les jours.

Alors la prochaine fois que tu verras une femme de trente-cinq ans sans alliance ; la prochaine fois que tu verras une femme mariée depuis cinq ans sans enfant ; la prochaine fois que tu verras une femme qui a choisi ses études plutôt qu’un mariage précoce, faites ce que je fais. Avant de parler, avant de juger, avant de comparer, demande-toi :
Quelle bataille invisible porte-t-elle en ce moment ? Quelle douleur cache-t-elle derrière son sourire ? Quel courage lui faut-il pour continuer à avancer malgré le poids du regard des autres ?

Qu’est-ce que je peux faire exactement pour ne pas alourdir ce qu’elle endure déjà ?

Et puis tais-toi. Ou mieux encore : soutiens-la. Sans conditions, sans jugement, sans attendre qu’elle corresponde à ton calendrier. Parce que le jour où une femme arrêtera de mesurer une autre femme, ce jour-là seulement, on pourra dire que la sororité existe.

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 Naya Sankoré 
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