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Le Cardinal Philippe Ouédraogo au forum régional pour la paix de Bamako : " La nuit est dense et inquiétante mais le jour se lèvera"

Publié le vendredi 27 mars 2026 à 02h00min

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Le Cardinal Philippe Ouédraogo au forum régional pour la paix  de Bamako :

Un forum régional de plaidoyer et de mobilisation de ressources en faveur de la paix se tient les 26 et 27 mars 2026 à Bamako au Mali. Placée sous le thème « La paix au Sahel et en Afrique de l’Ouest : un appel des leaders religieux et traditionnels à la cohésion sociale par l’action collective », cette rencontre réunit des acteurs clés engagés pour la paix et la stabilité dans la sous-région. Elle s’inscrit dans le cadre de l’Initiative Paix au Sahel (SPI), soutenue techniquement et financièrement par Catholic Relief Services (CRS). Un projet qui mobilise un réseau de conférences épiscopales de cinq pays (Mali, Burkina Faso, Niger, Côted’Ivoire et Ghana) autour d’un objectif commun : promouvoir le développement humain intégral, renforcer la cohésion sociale et contribuer à une paix durable en Afrique de l’Ouest. A l’ouverture du forum ce jeudi 26 mars 2026 matin sous le haut patronage du Ministre malien des Affaires religieuses et du Culte, Mahamadou Koné, le Cardinal Philippe Ouédraogo a appelé les hommes et les femmes de bonne volonté à refuser la résignation et à faire preuve de courage, de constance, de lucidité et de solidarité. L’intégralité de son discours.

DISCOURS DU CARDINAL PHILIPPE OUEDRAOGO.
Eminence,
Excellences, Messeigneurs les Archevêques et Evêques
Chers participants au Forum sur la Paix au Sahel
Mesdames, Messieurs

C’est pour moi un insigne honneur et une espérance de prendre la parole à l’ouverture de ce Forum régional de plaidoyer et de mobilisation des ressources en faveur de la Paix au Sahel et en Afrique de l’Ouest, ici à Bamako.

Avant tout propos, j’exprime ma sincère gratitude au conseil d’administration de l’Initiative Paix au Sahel (SPI) pour l’aimable invitation à prendre part au présent Forum.

Je salue avec déférence toutes les personnes qui se sont rendues disponibles pour cette rencontre de famille. Votre participation a tous traduit quelque chose d’important : malgré la fatigue, malgré les blessures, malgré les inquiétudes qui traversent notre région, nous refusons de considérer la paix comme une cause perdue. Nous sommes une fois de plus réunis pour travailler et rêver ensemble en faveur du Bien Commun.
Ce forum ne doit pas être compris comme une simple rencontre de plus. Il s’inscrit dans un chemin, un dynamisme. Il s’inscrit dans une mémoire. Il s’inscrit surtout dans une responsabilité que nous ne pouvons pas abandonner ;

I – L’INITIATIVE POUR LA PAIX AU SAHEL (SPI)

En rappel : En 2019, à Ouagadougou, une intuition a émergé avec force : celle de ne pas regarder les crises du Sahel comme des urgences isolées, mais comme l’expression d’une blessure profonde appelant une réponse humaine, morale, communautaire, régionale et solidaire. En juin 2019, cette intuition a commencé à prendre une forme plus concrète à travers les premiers échanges élargis avec nos confrères Évêques du Niger et du Mali. Puis, avec l’implication de CRS, ce processus a conduit au forum de lancement de l’Initiative en novembre 2019.

Nous pouvons nous réjouir également que les Conférences épiscopales catholiques du Ghana et de la Côte d’Ivoire aient ensuite adhéré à cette vision, à notre rêve commun, portant désormais cette dynamique à cinq pays. C’est un signe combien important. L’Église est famille – Eglise famille de Dieu - et notre communion en est une expression vivante. Elle nous rappelle qu’aucun pays, aucune communauté, aucune institution ne peut, seule, porter le poids de la paix dans une région si profondément éprouvée. « Un seul doigt ne ramasse pas la farine » enseigne un proverbe de notre sahel

Mais il faut le dire avec simplicité et clarté : L’Initiative Paix pour le Sahel (SPI) est une initiative lancée par les Églises catholiques, née de leur inquiétude pastorale, humaine et morale face aux souffrances des populations de notre région. Pourtant, dès son origine, elle n’a jamais été pensée pour un cercle fermé. Elle est destinée à tous, sans distinction de religion, d’ethnie, d’appartenance sociale, d’orientation politique ou religieuse. Car la paix n’est pas la propriété d’un groupe. Elle est un Bien Commun. Elle ne peut s’obtenir sur terre sans la sauvegarde des biens des personnes, la libre communion entre les êtres humains le respect de la dignité des personnes et des peuples la pratique assidue de la fraternité. Elle est œuvre de la justice et l’effet de la charité (cf., Gaudium et Spes no 78).

Devant l’ampleur des souffrances Humaines, personne ne peut applaudir. Devant les attentes des peuples, personne ne peut prétendre détenir la solution. Nous sommes ici, au contraire, pour reconnaître humblement que la tâche est immense, que les fragilités demeurent nombreuses, et que nous avons encore beaucoup à apprendre les uns des autres, beaucoup à construire ensemble, beaucoup à réparer ensemble dans la solidarité.

Dans plusieurs de nos pays, les communautés vivent encore sous le poids de la peur, de l’insécurité, du déplacement forcé, de la pauvreté, de la méfiance, des fractures sociales et du découragement. Des familles entières vivent dans l’incertitude. Des jeunes grandissent dans des horizons rétrécis. Des femmes portent en silence des charges familiales considérables. Des communautés locales continuent de résister, parfois avec très peu de moyens, dans la précarité, parfois dans une grande solitude.

II. LA NUIT EST DENSE ET INQUIETANTE, MAIS LE JOUR SE LEVERA !

En n’en point douter, nous ne sommes pas réunis à Bamako pour décrire la nuit comme si elle devait durer pour toujours. Nous sommes ici pour rappeler que l’obscurité n’a pas le dernier mot. Nous sommes ici pour refuser la résignation. Nous sommes ici pour maintenir vivante la possibilité de l’avènement du jour : l’obscurité de la nuit fait toujours place à la lumière du jour. C’est cela notre espérance.

Le jour se lèvera ! Il se lèvera non pas par facilité, ni par simple désir, mais parce que des femmes et des hommes accepteront de tenir leur place et de jouer leur rôle. Il se lèvera si nous restons fidèles à ce que nous avons reçu comme mission. Il se lèvera si nous faisons preuve de courage, de constance, de lucidité et de solidarité.

L’Église, pour sa part, sait qu’elle ne remplace ni les États, ni les institutions publiques, ni les responsabilités politiques. Telle n’est pas sa vocation. Mais elle sait aussi qu’elle ne peut pas détourner le regard lorsque la dignité humaine est blessée, lorsque les pauvres paient le prix le plus lourd, lorsque les liens de fraternité se défont, lorsque l’espérance se fragilise.

« Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, les pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du christ et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leurs cœurs ». (Cf. Gaudium et Spes, 1).

Une des missions essentielles de l’Eglise consiste à éclairer les consciences, de soutenir l’espérance, d’encourager les chemins de réconciliation, et de rappeler sans relâche que toute personne humaine possède une dignité inaliénable. En rappelant le précepte « Tu ne tueras pas » (Mt 5,21) notre Seigneur demande le respect absolu de toute vie humaine qui est sacrée et doit être respectée

La vision initiale de l’Initiative Paix au Sahel (SPI)s’inscrit parfaitement dans les perspectives de la parabole du BON SAMARITAIN (Mt 10, 30-37) qui demande à être proche de tout homme qui est sur notre chemin, confronté à la souffrance, à la pauvreté … Et l’Evangile du jugement dernier (Mt 25, 31-46) invite à manifester une charité fraternelle par des gestes concrets face aux souffrances humaines multiformes.

Si SPI perd de vue les plus vulnérables, SPI perd son cap, son ADN

Si SPI s’éloigne des réalités vécues par les communautés blessées, SPI s’affaiblit et s’affadit
Si SPI devient seulement un cadre de discours, SPI trahit sa raison d’être, sa mission essentielle.

Nous devons donc rester vigilants. Nous devons résister à la tentation des approches trop éloignées du terrain, trop abstraites, trop satisfaites d’elles-mêmes. La paix dont nous parlons doit rejoindre les villages, les quartiers, les familles, les jeunes, les femmes, les personnes déplacées, les communautés fragilisées, les victimes invisibles.

III. TOUS, APPELES A COLLABORER POUR UN MONDE MEILLEUR.

Chers amis, osons dire avec clarté : nous sommes tous des ouvriers envoyés dans le champ du service de la protection de la dignité humaine. Aucun de nous n’en est propriétaire. Aucun de nous n’en a le monopole. Mais aucun de nous, aucune instance socio-politique ou religieuse n’a non plus le droit de s’en désintéresser.
Ce champ appelle des convictions, mais aussi des voies et moyens.
Il appelle des paroles justes, mais aussi des engagements concrets.
Il appelle la compassion, mais aussi l’organisation dans l’unité
Il appelle l’humilité, mais aussi la fermeté.

C’est précisément pour cela qu’éclatent avec évidence l’importance et la nécessité du Forum de Bamako
Nous ne sommes pas réunis seulement pour analyser, mais nous motiver pour agir.
Nous ne sommes pas réunis seulement pour nommer et lister les besoins, mais pour chercher les voies et moyens d’une réponse plus cohérente.

Nous ne sommes pas réunis seulement pour plaider, mais pour consolider une alliance plus crédible et une collaboration effective au service de la paix.

Dans cette perspective, nous voudrions ici adresser un appel respectueux, mais clair, aux partenaires techniques et financiers, ainsi qu’à tous ceux qui disposent d’une capacité d’influence.

La paix a besoin de ressources. Pas seulement de paroles favorables. Pas seulement d’adhésions de principe. Elle a besoin d’un investissement réel, patient, cohérent, durable. Financer la paix, ce n’est pas soutenir une idée abstraite. C’est aider des communautés à ne pas sombrer. C’est renforcer la prévention. C’est appuyer la cohésion sociale. C’est soutenir la médiation, l’écoute, la résilience locale, la reconstruction de la confiance et cela dans une double dimension ad intra (localement) et ad extra (au plan international)

Nous savons tous qu’il est souvent plus coûteux de réparer l’effondrement que de soutenir à temps les forces de stabilité et de fraternité. Voilà pourquoi la paix doit être considérée non comme une dépense secondaire, mais comme une responsabilité stratégique et humaine de grande importance.

Nous adressons un cri de cœur un appel fort à nos États, à nos institutions, à nos communautés religieuses, à nos organisations locales et à tous les acteurs de terrain.

Aux États, nous voudrions dire : la paix véritable et durable se fortifie par la justice, par l’écoute, la réconciliation, par l’équité, par la protection des plus fragiles et par une proximité réelle avec les populations. En outre, à la suite du pape Paul VI nous confirmons que « le développement est le nouveau nom de la paix » (cf. Populorum Progressio, no 76) il s’agit d’un développement intégral de l’homme pressenti comme un passage des conditions de vie moins humaines, à des conditions de vie plus humaines. Cela implique non seulement les dimensions purement économiques et techniques, mais aussi l’acquisition de la culture, le respect de la dignité des autres, la reconnaissance des valeurs suprêmes et de DIEU qui en est la source et le terme. (Cf. Op.cit. n 21)

Aux communautés religieuses, nous voudrions dire : que la paix est un don de Dieu et le fruit des efforts des hommes. D’où la nécessité d’invoquer l’auteur de la paix, le prince de la paix. La responsabilité des Communautés religieuses est grande. Elles doivent rester au service, proches des souffrances réelles, disponibles pour le dialogue, attentives à ne jamais alimenter les fractures, mais à soutenir les chemins d’unité, de guérison, de réconciliation et de justice.

Aux organisations locales et communautaires, nous voudrions dire : votre travail est précieux. Très souvent, vous êtes les premiers à entendre la douleur, les premiers à percevoir les tensions, les premiers aussi à tenir allumée une petite lampe d’espérance là où beaucoup ne voient plus d’issue. Soyez toujours sel et levain dans la patte !

Aux jeunes, nous voudrions dire : vous n’êtes pas condamnés à hériter seulement des crises de notre région. Vous êtes appelés à devenir des acteurs et des bâtisseurs lucides d’un avenir plus juste et plus fraternel. Les jeunes d’aujourd’hui sont la société de demain.

Jouez donc pleinement votre rôle en apportant votre dynamisme, votre créativité et vos perspectives nouvelles.

Aux femmes, nous voudrions dire avec gratitude et respect : dans nos sociétés blessées, vous portez souvent l’essentiel sans bruit. Vous tenez les familles, vous portez la mémoire, vous soutenez la vie, vous empêchez parfois que le tissu humain ne se déchire complètement. Dans la famille comme dans la communauté, la femme joue un rôle d’équilibre. Elle éduque, soigne, accompagne et soutient. Par sa capacité à écouter, à concilier et à créer du lien, elle favorise la paix et la cohésion sociale.

IV. MESDAMES ET MESSIEURS,

En Guise de conclusion,
Ensemble, faisons du Forum de Bamako non un simple rendez-vous, mais un tremplin, un point d’appui. Un point d’appui pour plus de fidélité à la vision de départ. Un point d’appui pour plus de cohérence entre nos paroles et nos choix. Un point d’appui pour une mobilisation plus sérieuse des ressources, des consciences et des volontés.

La paix au Sahel et en Afrique de l’Ouest ne sera ni automatique, ni importée, ni imposée de l’extérieur. Elle devra être patiemment construite, protégée, consolidée, avec les peuples et à partir des réalités concrètes de leurs vies.
Et nous devons le faire aussi pour ceux qui viendront après nous. Les générations futures méritent d’hériter d’un environnement de paix, de vie et d’épanouissement. Elles méritent que nous posions aujourd’hui, les conditions d’un développement humains authentique, d’une civilisation de l’amour, condition sine qua non d’un monde meilleur.
Oui, la nuit est dense et préoccupante. !
Mais le jour se lèvera !!!
Qu’il se lève sur des peuples non abandonnés.
Qu’il se lève sur des communautés réconciliées.

Qu’il se lève sur des institutions plus justes et fraternelles
Qu’il se lève sur une région qui retrouve la force de protéger les plus vulnérables.
Qu’il se lève sur des femmes et des hommes qui auront accepté, humblement mais résolument, de jouer leur rôle.

A la suite de Martin Luther King nous sommes appelés à rêver ensemble, car « lorsque je rêve tout seul, c’est un rêve. Mais lorsque tous rêvent de la même chose, c’est la réalité » (cf. I have a dream, Washington ,28 Août 1963)

Alors, allons donc de l’avant, jamais en arrière, toujours en eau profonde- DUC IN ALTUM - pour l’émergence de communautés humaines reconciliées dans la justice, dans la paix véritable et durable.

Philippe Cardinal Ouedraogo
Archevêque émérite de Ouagadougou

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