Quand la fiscalité devient un test de credibilité budgétaire
Joëlle TRAORÉ est docteure en droit fiscal de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Elle est spécialisée en fiscalité internationale et africaine, avec une expertise sur les flux financiers illicites, les réformes fiscales mondiales et la mobilisation des ressources nationales. Elle a collaboré avec des institutions africaines et internationales sur les questions de gouvernance fiscale en Afrique.
Lorsqu’on évoque la crédibilité budgétaire d’un État, le débat se concentre encore souvent sur le niveau de la dette ou sur le respect des équilibres macroéconomiques. Sur le terrain, pourtant, ce ne sont plus ces indicateurs qui retiennent en priorité l’attention des partenaires financiers internationaux.
Ce qui est désormais scruté de près, c’est la capacité réelle d’un État à mobiliser durablement ses propres ressources. Autrement dit, sa fiscalité.
Un basculement discret dans la lecture des trajectoires africaines
Ce changement d’approche apparaît clairement à travers plusieurs trajectoires africaines récentes.
En mai 2023, le Ghana obtient l’approbation d’un programme du Fonds monétaire international (FMI) d’un montant de trois milliards de dollars, dans un contexte de crise aiguë de la dette et de restructuration financière. Quelques jours plus tard, la Côte d’Ivoire bénéficie elle aussi d’un programme du FMI, d’environ trois milliards et demi de dollars, mais dans une situation macroéconomique très différente, sans crise de dette ni rupture de trajectoire budgétaire. Le Kenya, pour sa part, a engagé dès 2021 un programme avec le FMI, prolongé et réévalué à plusieurs reprises jusqu’en 2024.
Trois pays, trois situations budgétaires distinctes. Pourtant, un point commun se dégage nettement : dans les échanges avec les bailleurs, la fiscalité est devenue un signal central de crédibilité.
Au-delà des chiffres : ce que les bailleurs cherchent à évaluer
Les partenaires financiers ne s’arrêtent plus au niveau des recettes fiscales observé à un instant donné. Leur attention se porte d’abord sur la capacité d’un pays à traduire des engagements fiscaux en résultats concrets et durables.
Au Ghana, le programme de 2023 s’inscrit dans une logique de reconstruction. Après une perte de crédibilité sévère sur les marchés, les autorités s’engagent à élargir l’assiette fiscale, à réduire certaines exonérations et à renforcer l’administration fiscale. Pour le FMI, l’enjeu dépasse largement la liste des mesures annoncées : il s’agit d’apprécier la capacité du pays à rétablir une trajectoire crédible de mobilisation des recettes après plusieurs années de fragilisation budgétaire.
Fiscalité et soutenabilité à moyen terme : le cas ivoirien
En Côte d’Ivoire, la lecture est sensiblement différente. Le pays ne négocie pas sous la contrainte d’une restructuration de dette, mais dans une logique de consolidation et de transformation économique.
Le programme met l’accent sur la mobilisation des recettes domestiques non comme une réponse à l’urgence, mais comme un pilier du financement du développement. La fiscalité y est interprétée comme un indicateur de soutenabilité à moyen terme et de capacité de l’État à accompagner sa croissance sans dépendre excessivement de l’endettement.
Quand l’exécution devient déterminante : l’expérience kényane
Le cas du Kenya permet d’aller encore plus loin dans l’analyse. Les revues successives du programme engagé en 2021 montrent que la crédibilité ne se joue plus sur l’annonce des réformes fiscales, mais sur leur mise en œuvre effective, leur calendrier et leur acceptabilité politique.
Les reports répétés ou les difficultés d’exécution pèsent désormais autant que la qualité technique des mesures elles-mêmes.
La fiscalité comme révélateur des capacités de l’État
Dans ce contexte, la fiscalité est devenue un véritable test de capacité.
Il s’agit d’abord d’une capacité administrative : qualité des systèmes d’information, fiabilité des données, aptitude à contrôler, à recouvrer et à rembourser, notamment en matière de TVA.
Il s’agit ensuite d’une capacité politique. Une réforme fiscalement ambitieuse mais politiquement inapplicable envoie un signal négatif, même si elle est techniquement bien conçue sur le papier.
Un contexte global de marges budgétaires réduites
Ce recentrage sur la fiscalité s’explique aussi par l’évolution du contexte global. Entre 2010 et 2022, le ratio médian de dette publique rapportée au PIB en Afrique subsaharienne est passé d’environ 32 % à près de 57 %. Les marges budgétaires se sont réduites, les conditions financières se sont durcies, et l’aide publique au développement est devenue plus contrainte.
Dans ce nouvel environnement, les bailleurs privilégient les États capables de sécuriser leurs ressources internes.
Une nouvelle grille de lecture budgétaire
La fiscalité n’est donc plus perçue comme un simple outil technique. Elle est devenue un révélateur de la solidité de l’État, de la cohérence de ses choix budgétaires et de sa capacité à tenir ses engagements.
Les trajectoires du Ghana, de la Côte d’Ivoire et du Kenya ne montrent pas qu’il existe un modèle fiscal unique à suivre. Elles montrent que la crédibilité budgétaire se construit désormais dans l’écart entre ce qui est promis et ce qui est effectivement mis en œuvre.
La question centrale n’est plus seulement de savoir si une réforme est adoptée, mais si elle est appliquée, suivie et intégrée dans une trajectoire budgétaire lisible.

