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Émile Lalsaga, poète : « Il faut arrêter de réduire la poésie à la simple notion de "I love you" sur fond de sensations charnelles »

Publié le samedi 21 mars 2026 à 10h03min

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Émile Lalsaga, poète : « Il faut arrêter de réduire la poésie à la simple notion de

De Les Sillons de l’existence à Champ de plume, Émile Lalsaga a construit une poésie qui célèbre l’amour sans jamais taire la douleur. Professeur de français et membre de la Société des auteurs, des gens de l’écrit et des savoirs (SAGES), il revient sur sa vocation poétique forgée à Dori, ses maîtres, ses influences et son combat quotidien pour faire vivre la poésie dans les salles de classe burkinabè. Un entretien qu’il nous a accordé en ligne, à l’occasion de la Journée mondiale de la poésie, célébrée chaque 21 mars.

Lefaso.net : Vous êtes l’auteur de deux recueils de poésie : Les Sillons de l’existence (éditions LE GERSTIC, 2014) et Champ de plume (éditions DAMEL, 2020). Poète inspiré par les thèmes de l’amour et de la douleur, vous êtes membre statutaire de la SAGES. Vous êtes engagé pour la promotion du livre et de l’écriture au Burkina Faso, avec un accent particulier sur le milieu scolaire. Y a-t-il quelque chose que vous souhaitez ajouter à cette brève présentation ?

E. L. : Merci pour l’opportunité. Il faut ajouter que je suis professeur de français et conférencier sur les questions éducatives. Je fais aussi dans l’édition et dans le blogging. Par ailleurs, je suis co-fondateur et président de l’Amicale Entre Profs / Burkina Faso, qui mène des activités comme les Universités du Professeur Burkinabè et la formation pédagogique continue autour des conseils d’enseignement virtuels.

Comment est née votre passion pour la poésie ?

Ma passion pour la poésie est née au lycée provincial de Dori. Après mes études en 2de A, j’ai découvert la beauté de la poésie en 1ʳᵉ A avec mes deux professeurs de français : messieurs Albert Ilboudo et Martin Bado. À travers leurs enseignements, je me suis mis à lire les grands poètes français et africains et à en imiter certains. Dès lors, je prenais donc plaisir à coucher quelques vers sur des bouts de papier lors de mes randonnées sous le soleil ardent de la capitale du Liptako. Pour aiguiser ma curiosité poétique, je ne manquais pas de fréquenter les trois bibliothèques (communale, catholique et protestante) de la ville. Aussi, mon bref séjour dans l’Hexagone où je découvrais d’autres paysages tels que la mer, la neige, les forêts, et mon adoption en terminale A par mon professeur de français, M. Jacques Parkuda (paix à son âme), ont fini par me rassurer que la poésie est en moi et que je suis aussi en elle. Enfin, mes études en lettres ont tout couronné et ce, grâce aux encouragements de papa Salia, mon enseignant de rhétorique et versification puis de poésie africaine et de la diaspora.

Vous souvenez-vous du tout premier poème que vous avez écrit ? Qu’est-ce qu’il disait ?

Oui. Et comme dit plus haut, j’imitais les grands poètes et penseurs. C’était une façon pour moi de trouver mon chemin au contact de plusieurs sensibilités. Je vous laisse découvrir mon premier texte de 2000 sur fond d’imitation, bien sûr avec ses fautes, ses écueils, ses maladresses, mais surtout avec les images amoureuses d’un adolescent qui n’était pas encore majeur. Ah ! Le poète est aussi archiviste…

Y a-t-il un poète ou une œuvre qui a véritablement changé votre rapport à l’écriture ?

Oui. En tournant les pages noircies des différents poètes, j’ai aimé Alfred de Musset pour la sublimation de la douleur marquée par un romantisme exalté, intimiste et parfois tourmenté, dit et écrit dans un lyrisme sincère. Puis, Léopold Sédar Senghor pour la célébration de l’identité nègre et l’exaltation de la beauté féminine africaine. Enfin Me Frédéric Titinga Pacéré pour la densité de ses vers libres sur fond d’un enracinement profond dans la tradition africaine et une forte dimension engagée.

À quel moment avez-vous compris que la poésie ne serait plus seulement un loisir, mais une nécessité ?

La poésie n’est pas réductible à l’art pour l’art. Écrire, c’est se dévoiler et c’est prendre déjà position face aux adversités et aux menaces de la vie. La poésie devient donc une nécessité le jour où elle cesse d’être un choix. Elle devient une fidélité à soi-même, une manière d’exister et parfois, la seule façon de ne pas se perdre. N’est-ce pas pour cela que j’affirmais dans l’avant-propos de mon premier recueil Les Sillons de l’existence que « la poésie est la seule manière pour moi de ressentir les vibrations intenses d’être intensément vivant ? »

Combien d’œuvres avez-vous déjà publiées ?

J’ai déjà publié deux recueils de poèmes. Les sillons de l’existence en 2014. Je dois la publication de ce recueil, qui m’a révélé au monde grâce aux bons soins de mon défunt frangin Arsène Flavien Bationo. Je profite de votre page pour lui faire un clin d’œil poétique et surtout stratégique. Puissent les anges lui chanter toujours des vers du poète Lalsaga dans son repos éternel. Quant à Champ de plume, qui porte la préface « maternelle » de la première romancière du Burkina Faso, en l’occurrence Mme Monique Ilboudo, il a été édité en 2020 sur fonds propres, sans crédit (rires, ce sont les termes du moment) et réédité en 2024 grâce au soutien du BBDA.

Avez-vous des rituels d’écriture ou attendez-vous que l’inspiration surgisse ?

Je n’ai pas de rituel préétabli. Je peux écrire à tout moment mais le poète et la nuit sont deux âmes sœurs. Déjà, dans mon poème intitulé Le plaisir de poétiser, j’écrivais :
En ces nuits de douceur infinie
Où le silence habite la ville endormie,
(…)
Le poète assis défait les mots.
Belle aventure où la plume glisse,
L’encre barbouille les pages immaculées.
(…)
L’inspiration est volupté,
L’écriture est viatique.
Des murmures qui s’échappent,
Le beau se construit.
(…)

À travers cet extrait, on voit clairement que la douceur et la tranquillité de la nuit permettent une communion avec les muses. Écrire devient donc un espace de (re)création isolé, un temps « hors du temps » qui sont propices à la concentration et à la contemplation.

Travaillez-vous longtemps vos textes, ou la spontanéité prime-t-elle ?

Après les premiers jets de vers, tout texte poétique est travaillé. Pour la publication d’un livre, je retourne souvent mes vers comme l’on mélange de la salade dans une bassine pour un meilleur assaisonnement. Mais il m’arrive d’écrire de façon spontanée sur ma page Facebook intitulée La Poésie de l’Amour et de la Douleur.

Quels sont les thèmes qui reviennent le plus souvent dans votre œuvre ?

Dans mes œuvres, je chante l’Amour et j’écris/je crie sur la Douleur comme les deux faces d’une même pièce. Ce principe de dualité est systématique dans ma poésie. Je dévoile le monde dans ses laideurs et dans ses beautés, j’interpelle l’humanité, ses héros et ses traîtres, je chante la joie de vivre, l’Amour et je dénonce les injustices.

Y a-t-il des poèmes que vous n’avez jamais pu finir, ou que vous avez choisi de garder pour vous ?

Oui je peux commencer un texte et me bloquer. Dans ce cas, l’inspiration n’y est pas. L’envie de dire quelque chose est là mais il manque un déclic, cette sorte de sensation intérieure qui fait couler les mots. Sans cette sensation, tout est grippé. Et cela m’arrive quand on me demande d’écrire pour quelqu’un que je ne connais pas ou sur quelque chose que je n’ai pas senti ou ressenti. Cela devient donc une sorte de mimétisme qui demande souvent du temps afin que les génies (muses) parlent au poète.

Pour vous, qu’est-ce que la poésie aujourd’hui ?

La poésie est un art du langage. Mais, au-delà de cette expression du beau, elle reste une arme de combat et de libération pour un monde plus juste.

La poésie a-t-elle encore une place dans une société saturée par l’image et les réseaux sociaux, ou justement y trouve-t-elle un nouveau souffle ?

Oui, la poésie reste un art valable. Face à notre monde qui consomme de plus en plus les gadgets de la technologie moderne, la poésie peut se réinventer pour se repositionner. En plus des recueils à éditer, les poètes pourraient y associer des livres audios ou de la poésie audiovisuelle.

Quel est selon vous le rôle du poète dans la cité ? Est-ce celui de témoin, de lanceur d’alerte ou de donneur d’émotions ?

Le poète reste un témoin privilégié de son époque. Par ses vers, il chante les merveilles de son temps, il pointe de sa plume les injustices du moment et appelle à relever les défis existentiels.

La poésie doit-elle être engagée, ou perd-elle quelque chose quand elle se met au service d’une cause ?

La poésie est toujours au service d’une cause. Elle ne perd jamais son âme. Elle reste l’expression de sentiments profonds souvent difficiles à dire sans le verbe poétique. Elle va au-delà du simple langage des humains. Et comme l’a dit Jean Ferrat : « Le poète a toujours raison, qui voit plus haut que l’horizon et le futur est son royaume. »

Croyez-vous que la poésie peut réellement changer les mentalités, transformer quelque chose dans celui qui lit ?

Du moment où elle touche à tous les sujets de l’existence en magnifiant le beau et en éveillant les consciences, la poésie aide à changer les mauvais comportements et à décloisonner les mentalités. Lire de la poésie, c’est voyager dans un univers d’intenses émotions pour découvrir le beau qui apaise, les vers qui interpellent, c’est se soigner ou se réinventer en trouvant un autre chemin pour se reconstruire dans l’âme.

Comment transmettre l’amour de la poésie aux nouvelles générations ? Est-ce l’affaire de l’école, des poètes eux-mêmes, des deux ?

Transmettre l’amour de la poésie, c’est transmettre tout simplement l’amour de la lecture aux plus jeunes. Les programmes scolaires portent déjà l’enseignement de la poésie dans nos classes. Mais ne faudra-t-il pas aussi convier de temps en temps des poètes dans les établissements pour des activités littéraires orientées sur la poésie ?

Enfin, il faudra déconstruire l’idée selon laquelle le poète n’est qu’un simple rêveur, un beau parleur et arrêter de réduire la poésie à la simple notion de « I love you » sur fond de sensations charnelles. Un texte poétique fait jouir les méninges et vibrer l’âme. On sent une sorte d’extase inouïe qui augmente la qualité de vie et le bonheur d’exister. Comme on le dit chez nous, c’est bongal, c’est fort (rires).

Quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui voudrait écrire ses premiers vers, mais ne sait pas par où commencer ?

Mon conseil est le suivant : écrire des vers n’est pas une fonction f(x) à étudier selon une démarche mathématique. Écrire des vers, c’est laisser exploser ses sentiments. C’est une décharge émotionnelle qu’on partage au monde et avec tout le monde. Il faut donc laisser couler, via son stylo ou son clavier, ce que l’on ressent face à une situation donnée. C’est pur et c’est sans détour.

À l’occasion de la Journée mondiale de la poésie, qu’avez-vous prévu ?

Oui, le 21 mars de chaque année, l’UNESCO permet à l’humanité de célébrer la journée mondiale de la poésie. Qu’est-ce que le poète de l’Amour et de la Douleur a prévu ? Rien de spécial. Je suis membre de la SAGES et notre association publiera un message officiel. Aussi, il y a cette interview à moi accordée par LeFaso.net qui sonne comme ma modeste contribution à la célébration de cette journée. Par ailleurs, je disais plus haut que l’amicale des Profs dont je suis le président animait des conseils d’enseignement virtuels. Celui de français auquel j’appartiens marque généralement une halte chaque 21 mars pour parler de l’enseignement/apprentissage de la poésie dans nos classes mais aussi découvrir des poètes en herbe via un « quartier libre » d’écriture poétique dans son groupe WhatsApp fort de plus de mille membres.

Y a-t-il un point que vous aimeriez partager avec nos lecteurs et qui n’a pas été abordé ?

À vos lecteurs je dis ceci : même si tout le monde ne peut pas être poète ou poétesse, ensemble restons poétiques. Juste dire soyons positifs malgré les défis et les adversités, soyons vrais malgré l’exaltation de l’avoir et du m’as-tu-vu. Bonne continuation au portail LeFaso.net et bonne escapade poétique à vos lecteurs.

Entretien réalisé par Fredo Bassolé
Lefaso.net

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