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Journalisme et IA : « L’esprit critique est, à mon avis, la principale compétence qu’il faut développer pour ne pas se laisser induire en erreur... », analyse Dr Cyriaque Paré

Publié le vendredi 13 mars 2026 à 23h21min

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Journalisme et IA : « L’esprit critique est, à mon avis, la principale compétence qu’il faut développer pour ne pas se laisser induire en erreur... », analyse Dr Cyriaque Paré

« Les métiers de l’information et de la communication à l’épreuve de l’intelligence artificielle » ; c’est sur ce thème que le Club des étudiants en communication et journalisme de l’Institut panafricain d’étude et de recherche sur les médias, l’information et la communication (IPERMIC), université Joseph Ki-Zerbo, tient, du 12 au 14 mars 2026 à Ouagadougou, ses 72 heures. Pour planter le décor, les organisateurs ont fait appel à un spécialiste du numérique et de la communication digitale, Dr Cyriaque Paré, chercheur, fondateur de l’Institut supérieur de la communication et du multimédia (ISCOM, https://web.facebook.com/Iscombf) et du média en ligne Lefaso.net. Une communication inaugurale sur le thème central qui a permis aux participants venus du Burkina et du Niger (pays invité d’honneur) de cerner les enjeux de l’Intelligence artificielle (IA) pour les métiers de journaliste et de communicant.

Pour mieux répondre aux attentes de ce public diversifié, Dr Cyriaque Paré a déroulé sa communication autour de cinq points-clés, à savoir ce que l’IA change réellement, les défis qu’elle pose et les risques majeurs auxquels elle expose, les opportunités qu’elle ouvre, les savoirs qu’elle ne remplacera jamais et les perceptions et attentes des étudiants et enseignants au Burkina.

Ainsi, par une amorce contextuelle, le communicant a relevé que le monde vit une époque où l’Intelligence artificielle (IA) n’est plus une abstraction futuriste, mais une réalité qui transforme presque tous les métiers, y compris ceux de l’information et de la communication. « Aujourd’hui, une machine peut générer un article, créer une image d’illustration, générer une vidéo publicitaire, transcrire une interview, traduire un message dans une autre langue, ou même synthétiser un débat politique, etc. La question, déclenchée par la désintermédiation qui permettait déjà aux citoyens ordinaires de concurrencer les professionnels de l’information sur leur terrain, devient donc pressante : la révolution numérique annoncée par l’IA menace-t-elle l’essence même de ce que nous appelons ‘’métier de journaliste’’ ou ‘’métier de communicant ? », présente le chercheur.

Il a ensuite fait ressortir qu’au plan théorique, l’IA est généralement comprise comme un ensemble de techniques et modèles permettant à des systèmes informatiques de simuler certaines formes d’intelligence humaine : apprentissage, raisonnement, optimisation, reconnaissance de formes et prise de décisions. Une définition partagée dans la littérature sur l’IA et l’économie politique de la communication, qui met l’accent sur l’interaction entre technologie, acteurs et structures sociales, précise Dr Paré.

Au niveau africain, il observe une adoption croissante de l’IA, mais inégale et encore lente. Seuls quelques pays africains ont développé des stratégies nationales d’IA, comme l’Égypte, Maurice ou le Rwanda, ce qui les place en position d’avance relative dans l’écosystème technologique. Quant au Burkina Faso, souligne-t-il, la feuille de route nationale de l’IA devrait être finalisée au cours des prochains mois.

Autre constat, l’Afrique représente moins de 1 % des données d’entraînement mondiales pour les modèles d’IA, malgré près de 20 % de la population mondiale, illustre Dr Paré, citant des sources institutionnelles internationales. Selon un rapport de la Banque africaine de développement, poursuit-il, l’IA pourrait générer jusqu’à 1 000 milliards de dollars de PIB additionnel à l’horizon 2035, si son adoption est inclusive et bien gérée. Au plan économique, on retient que d’autres estimations suggèrent qu’à l’échelle du continent, le marché de l’IA pourrait passer de 4,5 milliards USD en 2025 à plus de 16,5 milliards USD d’ici à 2030, reflétant ainsi l’intérêt grandissant des investisseurs et des acteurs technologiques (cf. Rapport de Mastercard).

Analysant le premier point de sa communication, à savoir ce que l’IA change réellement dans les métiers de journaliste et de communicant, le fondateur de l’ISCOM a expliqué qu’en matière de production et d’automatisation, elle permet de générer automatiquement des articles (brèves sportives, bilans financiers, résumés de rapports), traduire de façon instantanée des contenus et de traiter de grandes masses de données textuelles ou visuelles (datajournalisme).

L’IA a également révolutionné les pratiques communicationnelles, offrant aux agences et aux départements de communication, la possibilité d’une analyse automatisée des réseaux sociaux, de campagnes personnalisées grâce aux algorithmes et d’optimisation des messages en temps réel (selon la logique de la communication itérative).

« D’un point de vue académique, l’IA s’inscrit dans une perspective dite socio-technique : ce n’est pas seulement une technologie, mais un ensemble d’interactions entre les techniques, les organisations et les sociétés. Ainsi, l’IA se comprend à travers des théories comme celle de l’économie politique des médias qui interroge les rapports entre structure médiatique, pouvoir et technologie ; les ‘’platform studies’’ qui étudient le rôle des plateformes numériques dans la production et la circulation de l’information, pour ne pas dire la plateformisation de l’information », détaille-t-il avant de préciser que ces approches permettent de comprendre les effets de l’IA, non seulement comme progrès technique, mais aussi comme transformation sociale et épistémologique.

Sur les défis que pose l’IA et les risques majeurs auxquels elle expose, le fondateur de Lefaso.net cite d’abord la fragmentation du travail. En effet, scrute-t-il, l’automatisation peut réduire le besoin de certaines tâches routinières, mais elle ne remplace pas l’analyse de terrain. « Les applications peuvent améliorer l’efficacité, mais elles introduisent aussi des risques d’uniformisation de l’information, voire de paresse chez les professionnels de l’information et de la communication sans éthique. Et selon des recherches académiques, les zones à faible infrastructure numérique risquent d’être exclues du bénéfice de l’IA, accentuant les fractures sociales et économiques », avertit le communicant.

Perceptions et attentes d’étudiants et d’enseignants en information et communication

Il évoque ensuite la crise de crédibilité, en ce sens que l’usage de l’IA peut accélérer la désinformation, en particulier via les deepfakes, les contenus automatisés polarisants, les manipulations politiques, les biais algorithmiques, etc. Ce qui, de son avis, remet en question la confiance du public envers les médias qui se laisseraient prendre à ce jeu.

Enfin, une fracture numérique et une fracture des compétences ; l’Afrique reste en retard en termes de formation, d’infrastructures et de capacité de recherche dans l’IA, contribuant à une faible représentation dans les domaines scientifiques de pointe. « Les biais algorithmiques sont aussi accentués par cette fracture numérique, car l’insuffisance de données africaines nourrissant les IA favorisent les hallucinations. Il nous faut donc produire des données pour nourrir les IA et leur permettre de donner des réponses contextualisées », exhorte le chercheur.

On retient de cette communication inaugurale qu’en dépit de tout, l’IA présente des opportunités pour les journalistes et les communicants. En effet, en tant que moteur d’analyse et de productivité, l’IA peut aider à synthétiser des corpus documentaires volumineux ; détecter des tendances émergentes pouvant faire l’objet d’articles pertinents ; produire des bases de données de faits vérifiables.

L’IA suscite également de nouvelles professions et, partant, de nouveaux profils, comme le data journaliste, l’analyste d’éthique algorithmique, le stratège de contenu numérique, le consultant en transformation digitale.
L’IA offre, en outre, des opportunités en matière de formation, d’interdisciplinarité et d’innovation, et pour Dr Paré, les jeunes communicants et journalistes doivent être à l’avant-garde de ces savoirs.

Cependant, relativise également le communicateur, l’IA ne remplacera jamais certains savoirs, notamment l’expérience du terrain, l’intégrité morale dans l’utilisation des technologies et dans la production de l’information (ce sera toujours de la responsabilité de l’utilisateur), le jugement éthique qui fait appel au comportement personnel dans l’utilisation de ces outils, la compréhension des contextes humains. « Les IA se nourrissent de données et il faut des gens pour aller sur le terrain pour collecter ces données. Même si certaines se trouvent déjà sur les plateformes numériques. Le cœur de notre métier, que l’on soit journaliste ou communicant, reste profondément humain. L’esprit critique est, à mon avis, la principale compétence qu’il faut développer pour ne pas se laisser induire en erreur en tant que journaliste, garant de l’information, référence dans la société en matière en bonne information. L’esprit critique, c’est l’une des compétences dont il faut doter nos étudiants », souligne Dr Paré.

Le dernier axe de la communication a consisté en la présentation des résultats d’une enquête de perceptions et d’attentes menée auprès de 117 étudiants et 18 enseignants en information et communication au Burkina. Cette démarche pratique révèle que, chez les étudiants, 51% disent avoir un niveau moyen, dans la connaissance des outils d’IA générative (ChatGPT, Midjourney, etc.). 83% des étudiants enquêtés disent utiliser l’IA pour rédiger des textes, 81% pour générer des images et 75% pour la traduction.

En termes d’impact, 60% pensent que l’IA va transformer profondément leurs métiers et 24% estiment qu’elle n’aura qu’un impact limité. Aussi, 51% pensent que l’IA est utile et qu’il faut de ce fait l’introduire dans la formation en journalisme et communication tandis que 35% trouvent qu’elle est indispensable.

Sur tout autre aspect, l’enquête révèle que 59% des étudiants sont moyennement d’accord que l’IA risque de réduire la capacité à réfléchir par soi-même, 23% partagent totalement l’idée selon laquelle, l’IA risque de réduire la capacité à réfléchir par soi-même tandis 17% ne sont pas du tout d’accord avec cette perception.
Sur l’utilisation des propositions générées par l’IA, 46% disent les retravailler en profondeur, 26% les modifient partiellement et 23% disent les utiliser uniquement comme source d’inspiration.

Sur la capacité à évaluer la fiabilité des informations produites par l’IA, 47% des étudiants disent en être capables à certains degrés, 31% se disent en être capables et 21% disent n’en être pas capables.

En ce qui concerne les attentes pédagogiques, 39% veulent un module spécifique consacré à l’IA, 23% souhaitent des ateliers pratiques, 21% veulent un encadrement strict de son usage, 13% un encadrement transversal dans tous les cours.

Pour les travaux effectués avec l’IA, 41% souhaitent évaluer la justification de son usage ; 40% souhaitent une autorisation de l’IA avec une déclaration obligatoire ; 13% souhaitent que l’IA soit autorisée sans déclaration et 5% souhaitent que l’IA soit interdite totalement.

Quant aux principales craintes à propos de l’IA, elles sont relatives au risque de fake news et de deepfakes produits à grande échelle, au danger que le journaliste ne soit plus capable de réfléchir par lui-même, à la perte d’emploi et à l’uniformisation de la production journalistique.

Au niveau des enseignants, on retient entre autres, que neuf enseignants pensent que l’IA va reconfigurer profondément le journalisme tandis que neuf autres estiment qu’elle est un outil parmi d’autres. Cependant, ils s’accordent presque tous sur la nécessité de la transformation des curricula avec l’introduction de l’IA.
Sur les principaux risques liés à l’IA, treize répondants (sur les 18 enquêtés) citent la baisse de l’effort intellectuel et quatre voient la dépendance cognitive et ensuite le plagiat.

Au terme de cette présentation inaugurale, on retient que l’ « IA n’est pas une menace définitive pour les métiers, mais un outil puissant qui peut amplifier les capacités..., pour peu que l’on apprenne à l’utiliser avec éthique, créativité et sens critique. “La question n’est plus : L’IA va-t-elle remplacer les journalistes et les communicants ? Mais plutôt : Les journalistes et communicants qui maîtrisent l’IA remplaceront-ils ceux qui l’ignorent ? », a mis en exergue Dr Cyriaque Paré, justifiant la pertinence de ces 72 heures.

O.L
Lefaso.net

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