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Droits des femmes : « Aucun discours ne doit leur faire croire qu’elles sont de trop », Bénédicte Bailou, militante féministe et députée à l’ALT

Publié le dimanche 8 mars 2026 à 22h54min

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Droits des femmes : « Aucun discours ne doit leur faire croire qu’elles sont de trop », Bénédicte Bailou, militante féministe et députée à l’ALT

Juriste spécialisée en droit des personnes, militante féministe et aujourd’hui députée à l’Assemblée législative de transition, Bénédicte Bailou est une figure engagée de la défense des droits des femmes au Burkina Faso. À travers son parcours professionnel, son engagement dans la société civile et la création du mouvement citoyen FEMIN-IN, elle œuvre à renforcer la participation des femmes et des filles dans les espaces de décision et à lutter contre les violences basées sur le genre. Nourri par l’écoute des réalités vécues par de nombreuses femmes confrontées aux inégalités, son engagement s’est progressivement construit à la croisée du droit, du militantisme et de l’action publique. Dans cet entretien, elle revient sur les origines de son combat, les défis qui persistent pour l’égalité de genre et la nécessité de bâtir un mouvement féministe capable de transformer durablement les normes sociales et les politiques publiques. Et pour elle, aucun discours ne doit faire croire à l’autre moitié du ciel qu’elle est de trop.

Lefaso.net : Vous êtes juriste spécialisée en droit des personnes. Comment ce domaine du droit vous a-t-il conduite à vous intéresser particulièrement aux droits des femmes ?

Bénédicte Bailou : En travaillant sur le droit des personnes, j’ai très vite constaté que ce sont les femmes et les filles qui subissent le plus d’atteintes à leur dignité, à leur intégrité et à leurs capacités à décider pour elles-mêmes. Les dossiers que je rencontrais (violences conjugales, mariages précoces, difficultés d’accès à la justice ou à la santé) montraient que le droit n’est pas neutre et que les inégalités de genre traversent toutes les sphères de la vie. C’est ce décalage entre les protections prévues par les textes et la réalité vécue par les femmes qui m’a conduite à faire des droits des femmes le cœur de mon engagement professionnel et militant.

À quel moment avez-vous pris conscience que votre engagement dépasserait le cadre juridique pour devenir un combat féministe ?

Cette prise de conscience s’est faite progressivement, à force d’écouter des récits de femmes et de jeunes filles pour qui le problème n’était pas seulement l’absence de loi, mais aussi le poids des normes sociales et du patriarcat. J’ai compris que défendre les droits des femmes ne se limitait pas à plaider des dossiers, mais impliquait de questionner les rapports de pouvoir, les stéréotypes et la place accordée aux femmes dans la société. C’est à ce moment-là que je me suis reconnue pleinement comme féministe et que j’ai assumé de porter un discours politique en faveur de l’égalité et de la justice de genre, y compris dans l’espace public.

Comment décririez-vous aujourd’hui la femme que vous êtes devenue à travers ces engagements ?

Je me décrirais comme une femme engagée, consciente de ses privilèges mais aussi de ses responsabilités envers celles qui n’ont pas toujours la possibilité de prendre la parole. -Mon parcours m’a appris à être résiliente, à transformer la colère face aux injustices en énergie de mobilisation et en propositions concrètes. Je suis aussi une femme en apprentissage permanent, qui accepte de se remettre en question, de se former et de se nourrir des expériences des autres pour faire avancer une cause qui nous dépasse toutes individuellement.

L’idée de créer FEMIN-IN serait née après un programme de leadership féminin en 2017. Qu’est-ce qui, à ce moment précis, a déclenché votre envie d’agir concrètement ?

En créant FEMIN-IN, je portais la vision d’un mouvement citoyen féministe capable de faire émerger une nouvelle génération de femmes et de filles politiques, présentes dans les espaces de décision et non plus seulement en coulisses. Je souhaitais que FEMIN-IN soit une organisation qui travaille avec les communautés et pour elles, en partant des réalités des femmes, notamment les jeunes, les rurales et les plus marginalisées. L’ambition était aussi de contribuer à l’enracinement d’un mouvement féministe burkinabè structuré, ancré dans le contexte local et capable d’influencer les politiques publiques.

Ce programme de leadership m’a permis de prendre confiance en moi, de mieux nommer les discriminations que j’observais autour de moi, et de réaliser que d’autres jeunes femmes partageaient les mêmes frustrations et les mêmes aspirations. J’y ai compris que le leadership n’est pas seulement individuel, mais qu’il doit se mettre au service d’un changement collectif, notamment pour la place des femmes en politique et dans les espaces de décision. L’idée de FEMIN-IN est née de cette conviction : si nous voulons changer le narratif sur la représentation des femmes au Burkina, il fallait créer un espace dédié pour accompagner, former et rendre visibles les jeunes femmes engagées.

En février dernier, l’honorable députée a interpellé le gouvernement pour faire la lumière sur les mécanismes de contrôle, les normes applicables et les actions concrètes mises en œuvre pour protéger les utilisatrices face aux risques sanitaires liés à certaines protections hygiéniques, notamment celles importées.

FEMIN-IN travaille notamment sur la participation citoyenne des femmes et des filles. Pourquoi cet axe vous semble-t-il stratégique pour transformer la société ?

La participation citoyenne est stratégique parce qu’une société ne peut pas se prétendre révolutionnaire si la moitié de sa population est tenue à l’écart des décisions qui la concernent. Quand les femmes et les filles participent pleinement à la vie publique, elles apportent d’autres priorités, d’autres façons de faire, et elles mettent sur la table des sujets souvent invisibilisés, comme les violences basées sur le genre (VBG) ou la santé reproductive et mentale. Renforcer la participation citoyenne, c’est donc agir sur les causes profondes des inégalités et non seulement sur leurs conséquences.

Quels obstacles majeurs empêchent encore les femmes burkinabè de participer pleinement à la vie publique et citoyenne ?

Les obstacles sont à la fois culturels, économiques, politiques et sécuritaires. -On retrouve le poids des stéréotypes de genre qui enferment les femmes dans des rôles domestiques, le manque de ressources financières, le faible accès à l’éducation politique et la violence, y compris en ligne, envers les femmes qui s’exposent. S’y ajoutent des cadres institutionnels encore peu favorables à la représentation des femmes, et un contexte sécuritaire qui freine la mobilité et la participation de nombreuses citoyennes.

Après des années d’engagement dans la société civile, est-ce que vous pensez que le fait d’être députée à l’Assemblée facilite votre engagement ?

Le mandat de députée me donne une plateforme institutionnelle pour porter, au cœur du processus législatif, des préoccupations que je défendais déjà dans la société civile. Cela facilite l’accès à certains espaces de décision, permet de proposer des textes, d’interpeller le gouvernement et de participer directement à l’élaboration des lois. Mais il exige aussi de rester à l’écoute des organisations et des communautés dont je porte la voix, afin que cette représentation reste fidèle et ancrée dans le terrain.

 « Je me rappelle que d’autres avant nous se sont battues pour obtenir les droits dont nous bénéficions aujourd’hui », souligne Bénédicte Bailou  
 

Vous avez contribué à interpeller sur plusieurs sujets liés aux femmes. Mais quelles causes liées aux droits des femmes cherchez-vous particulièrement à porter dans cette institution ?

Je porte en priorité les questions de lutte contre les violences basées sur le genre, d’accès à la justice pour les survivantes et d’amélioration des dispositifs de prise en charge. Je travaille également sur la participation politique des femmes, l’égalité d’accès aux ressources et aux opportunités économiques, ainsi que sur la prise en compte des besoins spécifiques des femmes dans les politiques publiques, notamment sanitaires. Mon objectif est que les lois et les budgets reflètent véritablement les réalités des femmes et contribuent à réduire les inégalités structurelles.

En tant que consultante sur les questions de genre et de violences basées sur le genre, quel regard portez-vous sur l’évolution de ces problématiques au Burkina Faso ?

On observe à la fois des avancées et des résistances. Les VBG sont davantage nommées, documentées et condamnées publiquement, et des mécanismes de prise en charge se renforcent, mais dans le même temps, les violences restent très répandues et les backlash contre les féministes et les défenseuses des droits sont bien réels. Pour moi, cela montre que le travail mené dérange des rapports de pouvoir profondément ancrés, et qu’il faut continuer à investir dans la prévention, l’éducation et la transformation des normes sociales.

Qu’est-ce qui nourrit votre détermination dans un combat souvent exigeant et parfois controversé ?

Ma détermination est nourrie par les femmes et les filles que je rencontre, par leurs histoires de courage, mais aussi par leur aspiration à une vie digne et sans violence. -Je me rappelle que d’autres avant nous se sont battues pour obtenir les droits dont nous bénéficions aujourd’hui, et que nous avons la responsabilité de poursuivre cette chaîne de solidarité. Enfin, je reste convaincue que le féminisme offre une grille de lecture et d’action capable de transformer en profondeur nos sociétés pour le bénéfice de toutes et de tous.

Quel héritage aimeriez-vous laisser dans la lutte pour les droits des femmes au Burkina Faso ?

 Je souhaite aussi que FEMIN-IN et d’autres organisations féministes deviennent des espaces de référence, durables, qui continuent à former et à accompagner de nouvelles générations de militantes et de femmes leaders. Si, à travers mon travail, davantage de femmes se sentent légitimes à prendre la parole, à se présenter, à décider, alors je considérerai que nous avons déjà changé une partie du récit national.

Qu’avez-vous comme message à donner aux femmes et aux filles ?

Je voudrais dire aux femmes et aux filles qu’elles ont de la valeur, qu’elles ont des droits et qu’elles ont toute leur place dans la construction de notre pays. Qu’aucun discours ne doit faire croire aux femmes qu’elles sont « de trop » dans la politique, dans les espaces publics ou dans les rêves qu’elles portent pour elles-mêmes. Je les invite à se former, à se soutenir entre elles, à refuser les violences et à occuper les espaces, parce que c’est en étant nombreuses et solidaires que nous ferons évoluer les mentalités et les pratiques.

Entretien réalisé par Farida Thiombiano
Lefaso.net

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