Portrait de femme : Maïmouna Guembré, 30 ans de carrière dans l’industrie de la métallurgie au Burkina
Première femme métallurgiste du Burkina Faso, l’ingénieure Maïmouna Guembré a bâti, en plus de 30 ans de carrière, une trajectoire authentique dans l’industrie minière ouest-africaine. Des laboratoires de traitement de minerai aux postes de direction dans les grandes compagnies aurifères, elle s’est imposée dans un univers réputé rude et largement masculin. Derrière son apparence et son ton calme se cache une personne qui a appris à transformer la pierre brute en métal précieux, loin des clichés sexistes.
Malgré le contraste vestimentaire, Maïmouna Guembré se déplace toujours sac à dos sur l’épaule, comme celui d’une scientifique toujours prête à repartir sur le terrain. Rien, à première vue, ne trahit les décennies qu’elle a passées dans les entrailles industrielles des mines d’or. Pourtant, derrière cette femme discrète se cache l’une des figures les plus anciennes de la métallurgie minière au Burkina Faso. Depuis plus de 30 ans, cette ingénieure travaille à comprendre, analyser et transformer la matière brute. Son domaine d’expertise est le traitement des minerais.
Un travail de précision où science, technique et rigueur se conjuguent pour extraire l’or caché dans la roche. « Quand j’ai vu que, dans une tonne de terre, il y a parfois moins d’un gramme d’or, et que par la magie de la métallurgie on arrive à récupérer ce métal et à couler des lingots, j’ai été émerveillée », se souvient-elle. Ces premiers moments vécus dans une mine burkinabè au début de son parcours universitaire allaient pourtant orienter toute sa vie.
La fascination des cailloux
Au départ pourtant, rien ne destinait particulièrement Maïmouna Guembré à devenir métallurgiste. Comme beaucoup d’étudiants passionnés de sciences, elle s’oriente vers le département de géologie de l’université de Ouagadougou, alors appelé Institut supérieur polytechnique. À l’époque, les effectifs sont encore importants en première année. Mais plus les études avancent, plus la sélection s’opère. « En deuxième année de biologie-géologie, nous n’étions que 17 étudiants, et seulement deux filles », raconte-t-elle, ajoutant que cette rareté des filles n’a pas échappé à leurs enseignants. « Notre professeur disait souvent que la classe était encadrée par deux fleurs. »
Dans cet univers dominé par les hommes, Maïmouna Guembré ne se contente pas d’être présente, mais elle y excelle. Passionnée par les sciences de la terre, elle termine majore de sa promotion. Cependant, le véritable déclic survient lors d’un stage de fin de cycle à la mine de Poura, la seule exploitation aurifère industrielle du Burkina Faso à l’époque. La jeune étudiante découvre alors l’envers du décor minier avec les laboratoires d’analyse, les installations de traitement du minerai, les circuits industriels où la roche est concassée, broyée puis transformée pour libérer les particules d’or qu’elle renferme. « J’ai eu l’occasion de visiter les différents départements de la mine, dont le laboratoire de métallurgie. J’ai été fascinée par le processus de traitement du minerai », dit-elle, comme une révélation à l’époque. Ce qui attire son attention n’est pas seulement l’or lui-même, mais la complexité scientifique qui permet de le récupérer. Car dans l’industrie minière, le métal précieux n’apparaît pas comme dans les films.
Il est souvent disséminé en quantités infimes dans la roche. Elle explique donc que la métallurgie consiste précisément à le libérer. « Le minerai est d’abord concassé puis broyé. Il subit ensuite différents procédés physiques ou chimiques destinés à séparer l’or de la gangue minérale. La métallurgie, c’est préparer le minerai, le traiter physiquement ou chimiquement et récupérer le métal au bout du process. » Parfois, ajoute-t-elle, la récupération s’effectue par des procédés physiques, comme les tables à secousses ou le lavage utilisé dans l’orpaillage traditionnel. Dans d’autres cas, des procédés chimiques comme la lixiviation ou la cyanuration permettent d’extraire l’or dissous dans une solution. Un travail de précision où chaque paramètre compte.
Pour Maïmouna Guembré, cette science appliquée est une véritable aventure intellectuelle. Pourtant, autour d’elle, tout le monde ne comprend pas cette passion. « Au départ, beaucoup de personnes de mon entourage me prenaient pour une folle. Ils me demandaient ce qu’une femme pouvait bien aimer dans des cailloux », raconte Maïmouna en souriant. L’image de la mine reste associée à un travail physique, rude, souvent éloigné de l’univers féminin tel qu’on l’imagine dans la société. Mais elle persiste. Après ses études à Ouagadougou, elle poursuit sa formation en France. À l’université Nancy I, elle obtient une maîtrise en géologie fondamentale et appliquée, avant de se spécialiser en valorisation des minerais à l’Institut national polytechnique de Lorraine.
« La vérité d’une mine se trouve dans le lingot »
Diplôme en poche, Maïmouna Guembré revient au Burkina Faso avec une conviction : la science du traitement des minerais sera son terrain d’action. Elle retourne d’abord à Poura pour son stage probatoire. « J’ai passé presque tout mon temps au laboratoire à faire des essais de traitement pour améliorer les paramètres de récupération. » Peu après, elle rejoint le projet d’une petite mine dans la région du Sahel. L’exploitation n’en est alors qu’à ses débuts au Burkina à l’époque. « Tout était à construire. Les installations métallurgiques devaient être testées, les procédés validés, les circuits industriels ajustés. J’ai participé aux essais, à l’installation de l’usine de traitement et aux premières étapes du projet », indique l’ingénieure.
Six mois plus tard, l’entreprise décide de l’embaucher. Le début d’une carrière qui ne quittera plus l’industrie minière. Au fil des années, Maïmouna Guembré gravit les échelons. À la compagnie de certaines mines d’or du Burkina, elle devient cheffe du service de traitement des minerais avant d’être nommée cheffe du département de production semi-industrielle. Sa réputation de spécialiste rigoureuse du traitement des minerais se consolide rapidement. Dans une mine, dit-elle souvent, les résultats parlent d’eux-mêmes. « La vérité d’une mine se trouve dans le lingot. » Autrement dit, tout le travail technique réalisé dans les laboratoires et les usines se vérifie à la fin du processus : dans le métal qui sera récupéré.
En 2008, elle franchit une nouvelle étape : celle de l’entrepreneuriat. Elle crée la Société de valorisation de minerais d’or, une structure spécialisée dans l’analyse et le traitement des minerais. Quelques années plus tard, son expertise est sollicitée par une compagnie où elle occupe le poste de directrice générale adjointe et supervise pendant près d’une décennie les différentes phases du projet d’études de faisabilité, l’obtention du permis d’exploitation, la construction de la mine et le démarrage de la production.
Aujourd’hui, elle poursuit son parcours au sein d’un groupe de mines extractives où elle travaille sur la réhabilitation et la fermeture des mines, un volet essentiel pour une exploitation minière plus responsable. Malgré cette carrière exceptionnelle, Maïmouna Guembré refuse de se considérer comme une pionnière. « Je ne sais même pas si je suis vraiment la première femme métallurgiste du Burkina. Et aujourd’hui, il y a beaucoup de jeunes femmes qui font ce métier. » Mais pour ces nouvelles générations, elle reste une référence. De nombreuses étudiantes la contactent régulièrement pour lui demander conseil.
« Si tu veux travailler sur un site minier, il faut au moins accepter de planifier ta maternité »
Si Maïmouna Guembré encourage les jeunes femmes à investir les métiers des mines, elle ne cache pas pour autant la réalité de cet univers professionnel. Derrière l’image souvent associée à la richesse de l’or se cachent en effet des contraintes importantes, notamment pour les femmes qui souhaitent y faire carrière. Dans l’industrie minière, explique-t-elle, la question de l’organisation de la vie personnelle est centrale. « La mine est un monde à part. Il faut contextualiser sa vie pour pouvoir y travailler », souligne l’ingénieure métallurgiste.
Les sites miniers sont généralement éloignés des centres urbains et fonctionnent selon des rotations de travail continues. Les équipes se relaient jour et nuit afin d’assurer une production ininterrompue. Pour les femmes, la conciliation entre carrière et maternité peut donc représenter un défi supplémentaire. « Si tu veux travailler sur un site minier, il faut au moins accepter de planifier ta maternité », explique-t-elle sans détour. Selon elle, l’organisation familiale est aussi un élément déterminant pour maintenir une trajectoire professionnelle stable dans ce secteur où la performance et la disponibilité sont fortement exigées. Les entreprises minières, rappelle-t-elle, fonctionnent selon des impératifs économiques stricts. « Lorsqu’un poste reste vacant trop longtemps, il peut rapidement être confié à quelqu’un d’autre. »
Cela ne signifie pas, précise-t-elle, que les femmes ne peuvent pas réussir dans ce milieu. Au contraire, insiste-t-elle, plusieurs compagnies mettent aujourd’hui en place des dispositifs pour favoriser leur présence. Mais cela suppose d’accepter certains sacrifices. « On pense souvent que la mine est un endroit où l’on gagne de l’argent, mais on ne voit pas toujours les sacrifices qu’il y a derrière », observe-t-elle. Travail physique, éloignement prolongé de la famille, horaires en rotation et pression de production font partie du quotidien. « Il faut vraiment aimer ce métier pour s’y épanouir », dit-elle. À celles qui envisagent de s’y engager, son conseil est de s’armer de courage, de s’organiser et surtout de cultiver une véritable passion pour cet univers particulier. Car, malgré les contraintes, elle l’affirme avec conviction : si c’était à refaire, elle choisirait à nouveau la mine comme lieu de travail.
Farida Thiombiano
Lefaso.net

