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Burkina : « Il est temps de reconnaître le potentiel des femmes et des filles comme fondements d’une société plus inclusive et juste », Ezoma Juliette Nathalie Bakyono

Publié le dimanche 8 mars 2026 à 22h20min

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Burkina : « Il est temps de reconnaître le potentiel des femmes et des filles comme fondements d’une société plus inclusive et juste », Ezoma Juliette Nathalie Bakyono

Sociologue et enseignante à l’Institut universitaire de formation initiale et continue (IUFIC) de l’université Thomas Sankara, Ezoma Juliette Nathalie Bakyono inscrit son travail au croisement de la recherche, de l’enseignement et de l’engagement citoyen. Nourrie par les analyses de penseurs comme Pierre Bourdieu et Judith Butler, elle s’intéresse aux dynamiques sociales qui structurent les inégalités, notamment celles liées au genre, aux migrations et aux minorités. Son parcours, marqué par l’observation précoce d’injustices dans son environnement quotidien, l’a conduite à explorer les mécanismes sociaux qui façonnent les rapports de pouvoir et les formes d’exclusion. À travers ses recherches, ses actions communautaires et son engagement à l’Initiative Pananetugri pour le bien-être de la femme dont elle est la présidente, elle plaide pour un leadership transformationnel capable de renforcer l’autonomisation des femmes et des jeunes filles. Dans cet entretien, elle revient sur son parcours, son regard sur les défis sociaux actuels et les leviers nécessaires pour construire une société plus inclusive et équitable.

Lefaso.net : À quel moment les questions d’inégalités et de justice sociale ont-elles pris une place centrale dans votre réflexion ?

Ezoma Juliette Nathalie Bakyono : Les questions d’inégalités et de justice sociale ont pris une place centrale dans ma réflexion à l’université, lorsque j’ai participé à des projets de recherche sur les minorités. Cela m’a ouvert les yeux sur l’ampleur de ces problèmes et la nécessité d’agir. J’ai choisi de concentrer mes travaux sur ces thèmes parce qu’ils sont cruciaux pour comprendre les dynamiques de changement sociétal et les défis contemporains, notamment en ce qui concerne l’égalité des sexes et la migration. En plus ce sont mes centres d’intérêts c’est donc tout naturellement.

Votre sensibilité aux réalités des minorités est-elle née d’expériences personnelles, d’observations de terrain ou d’influences intellectuelles ?

Ma sensibilité aux réalités des minorités provient d’observations directes et d’expériences personnelles. Je pense en particulier aux personnes handicapées, aux aides ménagères souvent appelées "petites bonnes", aux domestiques et aux femmes et filles issues de milieux ruraux. Ces groupes font face à des défis uniques et à des formes spécifiques d’injustice sociale. Mon engagement avec ces communautés m’a permis de comprendre plus profondément leurs luttes, leurs aspirations et les inégalités structurelles qui les affectent. Cela a enrichi ma perspective et renforcé ma volonté d’agir en faveur de leur reconnaissance et de leurs droits.

Comment articulez-vous vos recherches autour des enfants et des femmes dans le contexte burkinabè ?

Dans mes recherches sur le Burkina Faso, j’articule mes travaux autour des défis uniques que rencontrent les enfants et les femmes, en cherchant à mettre en lumière leurs voix et leurs expériences. Travailler sur ces deux sujets ne doit pas être perçu comme réducteur ou comme une forme d’infantilisation des femmes ; au contraire, cela permet de valoriser leurs contributions actives et leur résilience face aux défis sociaux.

En mettant en avant les réalités vécues par ces groupes, mes recherches visent à déconstruire les stéréotypes et à contester les structures patriarcales qui les marginalisent. Aujourd’hui, je considère que les questions liées à la violence de genre, à la précarité économique des femmes et aux droits des migrants sont parmi les plus urgentes à documenter et à déconstruire. ‎Et je peux dire que mon travail de terrain m’a confrontée à des réalités poignantes, notamment les injustices systématiques, ce qui a enrichi ma perspective sur les inégalités et m’a motivée à poursuivre des actions concrètes.

“Ce qui me donne espoir dans un contexte marqué par des défis sociaux et sécuritaires, c’est la résilience et la créativité des communautés. Elles trouvent souvent des moyens de surmonter les obstacles, et leur détermination m’inspire à continuer ma lutte pour la justice sociale”, fait savoir la sociologue

Comment conciliez-vous vie scientifique et engagement militant dans votre posture de chercheure ?

Je m’efforce de concilier ma vie scientifique et mon engagement militant en intégrant mes recherches à des projets d’intervention communautaire, créant ainsi un cercle vertueux entre théorie et pratique. Cela me permet aussi de pouvoir partager avec les apprenantes des cas assez concrets pour soutenir la théorie que nous discutons. Je sensibilise mes étudiant.e.s aux enjeux de genre et de migrations en utilisant des méthodes pédagogiques interactives, telles que des études de cas, des débats et des projets de terrain ainsi que différents supports, papier, audio, visuels.

Observez-vous une évolution dans la manière dont les jeunes générations perçoivent ces questions et comment sensibilisez-vous vos étudiants aux enjeux de genre, de migrations et de droits humains ?

J’observe une évolution positive dans la façon dont les plus jeunes générations perçoivent ces questions, avec une plus grande ouverture et un désir de justice sociale. Toutefois, certaines discussions ou conversations restent marquées de stéréotypes. Après aussi, je me dis que la déconstruction est progressive. Déjà même chez les personnes sensibilisées à ces questions ce n’est pas évident donc je me dis et avec beaucoup d’optimisme les choses vont évoluer. En tout cas c’est ce que j’espère. J’espère qu’ils développeront une pensée critique et un engagement envers les injustices sociales, les incitant à devenir des acteurs et actrices de changement. Mon engagement va au-delà de l’université, en participant à des initiatives communautaires et en collaborant avec des organisations de la société civile pour défendre les droits humains.

Qu’est-ce qui vous a conduite à penser l’Initiative Pananetugri pour le bien-être de la femme ?

L’Initiative Pananetugri pour le bien-être de la femme est née de la nécessité d’unir les efforts pour améliorer les conditions des femmes, en leur offrant des ressources et des espaces de leadership. J’aborde la question de l’autonomisation en créant des programmes de mentorat et des espaces où les jeunes filles peuvent exprimer leurs talents et ambitions. J’ai été inspirée par des histoires de jeunes femmes qui, grâce à la formation et au soutien, ont réussi à créer des entreprises et à changer leur communauté.

Quels freins majeurs observez-vous encore dans l’accès des jeunes femmes aux espaces de décision ? Et selon vous, quelles stratégies seraient les plus efficaces pour réduire durablement les inégalités structurelles ?

Les freins majeurs que j’observe incluent les normes culturelles restrictives, le manque d’accès à l’éducation et aux ressources, ainsi que des structures décisionnelles souvent dominées par les hommes. ‎Je pense que l’éducation, le soutien aux initiatives locales et la promotion de politiques inclusives sont des stratégies essentielles pour réduire durablement les inégalités structurelles. Il est crucial d’impliquer les communautés dans la création de solutions adaptées à leurs besoins. Je définis le leadership transformationnel comme la capacité de motiver et d’inspirer d’autres personnes à réaliser leur potentiel et à agir pour le bien commun. Dans le contexte actuel, il est pertinent car il encourage l’innovation, la collaboration et une prise de décision éthique et inclusive.

Si vous deviez transmettre un message aux jeunes filles burkinabè aujourd’hui, que serait-il ?

Si je devais transmettre un message aux jeunes filles burkinabè aujourd’hui, ce serait de croire en elles-mêmes et en leur potentiel. Elles doivent savoir qu’elles ont la capacité d’influencer leur avenir et celui de leur communauté, et qu’aucun rêve n’est trop grand. Je crois fermement en l’importance de la solidarité et de l’unité entre les différentes générations de femmes. Ensemble, nous pouvons travailler à l’édification d’un avenir plus équitable. Je suis également ouverte à de nouvelles collaborations et idées qui pourraient enrichir notre engagement collectif pour le changement.

Selon Ezoma Juliette Nathalie Bakyono, il est parfois difficile de jongler entre mes engagements académiques, mes projets communautaires et ma vie personnelle, mais je m’efforce de me fixer des limites claires et de prioriser mes valeurs.

Quel est votre message aux femmes à l’occasion du 8 mars 2026 ?

Le thème de cette année nous rappelle que la contribution des femmes et des filles au vivre-ensemble n’est pas simplement essentielle, elle est « indispensable ». Les femmes et les filles ne sont pas seulement des victimes des conflits ; elles sont des agents de changement, elles sont porteuses de solutions et de résilience. Leur créativité, leur empathie et leur force sont des atouts majeurs pour la consolidation de la paix et surtout la guérison des fractures sociales. En leur offrant des espaces de prise de décision et en valorisant leur participation dans les dialogues communautaires, nous pouvons bâtir un avenir où chaque voix compte, où chaque action participe à l’harmonie collective.

Il est temps, si ce n’est pas encore le cas, de reconnaître le potentiel des femmes et des filles comme fondements d’une société plus inclusive et juste. Engager les femmes dans les processus décisionnels, promouvoir leur éducation et leur autonomisation, c’est investir dans « notre avenir commun ». Célébrons cette journée en nous engageant à faire entendre et à soutenir les voix des femmes et des filles. Leur participation est non seulement un droit, mais une condition sine qua non pour un avenir serein et prospère.

Entretien réalisé par Farida Thiombiano
Lefaso.net

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