Insécurité et emploi : Près de 600 000 PDI et membres des communautés hôtes restent économiquement actifs malgré la crise
Malgré le déplacement forcé et l’insécurité persistante, près de 600 000 personnes issues des ménages déplacés et hôtes restent économiquement actives dans les zones étudiées au Burkina Faso. C’est l’une des principales révélations de l’Enquête socioéconomique et de protection des personnes déplacées internes et des communautés hôtes (ESEP-PDI) 2024. Elle a été publiée en mai 2025 par l’Institut national de la statistique et de la démographie (INSD) en partenariat avec le Haut-commissariat des nations unies pour les réfugiés (HCR). L’enquête a été menée dans six régions du Burkina Faso, à savoir le Goulmou (ex-Est), le Nakambé (ex-Centre-est), le Nazinon (ex-Centre-sud), le Nando (ex-Centre-ouest), le Djôrô (ex-Sud-ouest) et les Tannounyan (ex-Cascades).
L’étude révèle une forte résilience économique, mais dans un environnement dominé par l’informel, l’auto-emploi et les emplois peu qualifiés, où les Personnes déplacées internes (PDI) demeurent particulièrement vulnérables.
L’enquête évalue la population active à 594 928 personnes, contre 383 558 individus inactifs ou sans emploi, dont 276 976 au sein des ménages hôtes et 106 582 parmi les ménages de personnes déplacées internes (PDI). Ces chiffres révèlent qu’en dépit du déplacement forcé, une part importante des ménages concernés demeure engagée dans une activité économique. Loin d’illustrer une inactivité généralisée, ils mettent en évidence la contribution effective des PDI au dynamisme économique local, bien que celle-ci s’exerce le plus souvent dans des secteurs informels et précaires.
Une structure de l’emploi dominée par l’informel et l’auto-emploi
La lecture des catégories socioprofessionnelles met en évidence une forte prédominance de l’informalité. Les travailleurs familiaux constituent le groupe le plus important avec 256 146 personnes, dont 203 008 au sein des ménages hôtes et 53 138 parmi les ménages PDI. Ils sont suivis de près par les travailleurs pour compte propre, au nombre de 245 096, répartis entre 183 665 chez les hôtes et 61 431 chez les PDI. Ces deux catégories, qui totalisent à elles seules plus d’un demi-million de personnes, illustrent la prédominance des activités familiales et de l’auto-emploi.
Elles témoignent d’une économie de survie mais aussi d’une capacité d’adaptation à travers notamment le commerce de proximité, l’artisanat, l’agriculture, et les petits services.
À l’inverse, les catégories les plus qualifiées demeurent très marginales. On ne dénombre que 1 071 cadres supérieurs et 9 833 cadres moyens ou agents de maîtrise, dont seulement 442 au sein des ménages de PDI. Cette faible représentation des profils qualifiés parmi les déplacés, illustre les ruptures brutales de trajectoires professionnelles engendrées par la crise sécuritaire.
Les PDI surreprésentées dans les emplois peu qualifiés
L’étude souligne une forte concentration des PDI dans les emplois les plus précaires et faiblement qualifiés. Sur les 28 328 ouvriers ou employés non qualifiés recensés, 11 779 appartiennent aux ménages PDI ; sur 10 069 manœuvres, 3 501 sont des déplacés ; et parmi les 3 636 aides ménagères, 1 671 relèvent également des PDI. Ces données traduisent une insertion économique largement cantonnée à des segments à faibles revenus et à faible qualification. Le déplacement contraint conduit ainsi de nombreux ménages à accepter, dans l’urgence de la survie, des activités souvent en deçà de leurs compétences initiales.
Apprentis et stagiaires : une dynamique à fort potentiel
Un indicateur attire toutefois l’attention, 13 625 stagiaires ou apprentis rémunérés, dont 5 188 sont issus des ménages PDI. Ce chiffre traduit une volonté d’apprentissage et de reconversion. Dans un contexte où les trajectoires ont été brutalement interrompues, la formation professionnelle peut constituer un levier stratégique d’intégration socioéconomique.
Entre résilience et vulnérabilité multidimensionnelle
Au-delà de l’emploi, l’analyse s’appuie sur un Indice de pauvreté multidimensionnelle (IPM), mesure composite des privations socio-économiques. Cette approche dépasse la simple dimension monétaire pour intégrer l’accès à l’éducation, à la santé, au logement et aux services de base. L’objectif de l’étude est clair : fonder la coordination des actions humanitaires sur des données probantes, afin d’améliorer l’efficacité des réponses en faveur des PDI et des communautés hôtes.
Car la crise ne frappe pas seulement les déplacés. Les ménages hôtes, qui absorbent une pression démographique et économique supplémentaire, voient aussi leurs ressources fragilisées.
Un outil d’aide à la décision publique
L’ESEP-PDI 2024 s’impose comme un véritable outil d’aide à la décision en mettant en évidence la forte dépendance des ménages à l’économie informelle, la marginalisation des PDI dans les emplois qualifiés et la prédominance de l’auto-emploi et du travail familial, tout en révélant le potentiel des dispositifs de formation et d’apprentissage. Dans un contexte sécuritaire et humanitaire complexe, ces enseignements plaident pour le renforcement de programmes de formation professionnelle adaptés aux réalités locales, l’amélioration de l’accès au crédit pour les travailleurs indépendants, la mise en œuvre de politiques d’inclusion économique spécifiquement orientées vers les PDI, ainsi que l’appui accru aux communautés hôtes afin de prévenir les tensions sociales et consolider la cohésion.
Une enquête à lire avec rigueur méthodologique
L’INSD précise que les résultats de cette étude réalisée au 4e trimestre 2024 auprès de 2 156 ménages, ne sont pas extrapolables à l’ensemble des régions, mais uniquement aux localités sélectionnées dans l’échantillon. Les appellations régionales utilisées dans les tableaux et graphiques le sont « par commodité » a-t-il indiqué.
Malgré ces limites, l’ESEP-PDI 2024 offre une radiographie précieuse du marché du travail en contexte de crise. Elle montre qu’au Burkina Faso, même déplacée, une large part de la population continue de produire, d’apprendre et de chercher à s’insérer économiquement, souvent dans la précarité, mais avec une résilience manifeste.
À l’heure où la stabilisation et la reconstruction économique s’imposent comme priorités nationales, ces résultats constituent un socle incontournable pour bâtir des réponses plus justes, mieux ciblées et durablement efficaces. Car derrière chaque statistique se dessine une trajectoire humaine, celle d’un pays qui malgré l’épreuve, continue de travailler, d’apprendre et d’espérer.
Hamed Nanéma
Lefaso.net

