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Il se présente pieds nus à son entretien et se fait embaucher à l’unanimité

Publié le vendredi 27 février 2026 à 21h47min

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Il se présente pieds nus à son entretien et se fait embaucher à l’unanimité

Trempé, pieds nus, en retard de plusieurs minutes, Moussa se présente à l’entretien le plus important de sa vie dans le pire état possible. Mais derrière cette apparence désastreuse se cache une valeur humaine qui va bouleverser le jury. Une histoire bouleversante sur le vrai sens du professionnalisme.

Pendant cinq ans, Moussa a appris à attendre. Attendre les résultats des concours de la fonction publique. Attendre les listes affichées sur des tableaux poussiéreux. Attendre que son nom apparaisse, enfin, entre deux lignes anonymes.

Il n’apparaissait jamais.

Au début, il y avait la déception. Puis la fatigue. Puis cette forme de silence intérieur que connaissent ceux qui continuent sans y croire totalement, mais sans pouvoir s’arrêter non plus.
Il envoyait aussi des candidatures dans le privé. CV rédigé sur un ordinateur emprunté. Photocopies payées à crédit.

Puis, il y a trois mois, quelque chose avait changé. Une entreprise de Ouagadougou avait répondu. Son dossier était retenu. L’entretien est confirmé. Rien d’extraordinaire pour le monde, mais tout pour Moussa.

Le matin du rendez-vous, Moussa se réveille avant l’aube. Il avait tout préparé la veille. Les documents imprimés et classés dans une chemise bleue. La cravate empruntée à son oncle. Les chaussures -ses seules chaussures de ville- achetées lors de sa remise de diplôme il y a cinq ans, usées mais cirées avec soin.

Et la veste. Son ami Amadou la lui avait prêtée sans hésiter. Une belle veste grise, celle qu’il portait lors des cérémonies importantes. Elle est légèrement grande pour Moussa, mais dans le miroir fissuré de leur chambre, le verdict est clair : pas élégant. Mais digne. Et c’est suffisant.

Dans le bus, il répète ses réponses, ses forces, ses faiblesses, sa motivation. Il pense à sa mère qui ne demande plus : « Alors ? », mais qui écoute le ton de sa voix pour comprendre.
L’entretien est à 9 h. À 8 h 32, il descend près du barrage de Tanghin. La ville respire déjà fort : moteurs, klaxons, vendeurs, poussière légère qui s’accroche aux vêtements propres. Moussa marche vite. Quinze minutes d’avance. Pour une fois, il est prêt.

Puis le bruit change. Ce n’est pas un cri long. C’est un bruit court. Un bruit qui coupe. Dans l’eau boueuse, un enfant se débattait. Un petit vendeur ambulant -peut-être dix ans, peut-être moins- qui avait dû glisser en essayant d’éviter un camion. Ses bras battaient l’eau frénétiquement. Sa tête disparaissait, réapparaissait, disparaissait encore. Les gens crient. Personne ne bouge.

Moussa s’arrête. Il voit tout en même temps : l’enfant, sa veste empruntée, l’entretien, les années d’attente, la possibilité de rater encore. Le cerveau calcule. Le corps décide.
Moussa arrache sa veste et la jette sur le sol. Il enlève une chaussure -une seule, il n’a pas le temps pour la seconde- et plonge.

L’eau est froide, épaisse, chargée de boue. Pendant quelques secondes, il ne voit rien. Puis une main minuscule, désordonnée. Il nage sans technique, avec cette énergie que donnent les urgences morales. Il attrape le bras, tire, tousse, glisse, recommence.

Moussa le maintient contre lui et nage vers la berge. Quelqu’un tend la main, le hissa et tire l’enfant. Moussa tremble. L’enfant aussi. Les gens parlent beaucoup maintenant : conseils, reproches, soulagement collectif qui arrive toujours après le courage individuel.

On frappe le dos du petit. Il tousse, il respire, il pleure. Il est vivant.
Moussa se relève, dégoulinant. Sa chemise blanche est maintenant marron. Son pantalon colle à ses jambes. Il a perdu une chaussure dans l’eau. L’autre, encore à son pied, suintait. La veste d’Amadou gisait dans la poussière, à moitié piétinée par la foule.

Moussa regarde l’heure. Il est 9 h 02. L’entretien est à l’autre bout de la ville. Il aurait pu
rentrer. Aurait dû rentrer. Mais certaines décisions créent une cohérence intérieure dont on ne peut plus sortir.
Il ramasse la veste, l’enfila malgré les tâches, remet sa chaussure unique et se met à marcher -à courir -vers l’arrêt de bus. Dans le bus, les regards oscillent entre amusement et gêne. Personne ne demande. Lui non plus ne parle pas.

À 9 h 41, il pousse la porte de l’entreprise. La réceptionniste lève les yeux, surprise polie qui bascule vers l’incompréhension. Moussa explique qu’il a un entretien. Elle hésite, puis appelle.
Dans la salle, trois personnes attendent depuis longtemps. Cinq minutes plus tard, une femme en tailleur impeccable apparut et les rejoint. La directrice des ressources humaines. Son regard balaya Moussa de haut en bas -les vêtements trempés, le pied nu, la veste souillée- et son visage se durcit. Elle parle la première.

 Vous êtes en retard. Et vous vous présentez dans cet état ?
Sa voix n’est pas cruelle. Elle est administrative. Ce qui, parfois, est plus dur.
Moussa ouvre la bouche. Les mots sortent simplement. Pas héroïques. Pas structurés. Une histoire racontée comme on raconte un retard banal : un enfant. L’eau. Le plongeon. Le temps perdu.
La DRH soupire légèrement, cette fatigue professionnelle face aux imprévus humains. Mais le directeur général, lui, ne parle pas tout de suite. Il regarde les chaussures, le pantalon humide, les mains encore tremblantes. Puis il dit :

 Entrez. Racontez ça depuis le début.

Dans la salle de conférence, face au jury silencieux, Moussa raconte, plus lentement cette fois. Les détails reviennent : la main, la peur, l’odeur de l’eau, le moment où il a compris qu’il serait en retard et qu’il y allait quand même.

Dans la pièce, quelque chose se déplace. Pas de grands mots. Pas de morale. Juste une évidence qui s’installe : certaines qualités ne se déclarent pas dans un CV. Elles apparaissent quand quelqu’un regarde sa montre et décide que la vie de quelqu’un compte plus.

Le silence dure quelques secondes de trop. Puis le directeur général referme son stylo et parle.
 Moussa, en cinq minutes, vous nous avez montré quelque chose qu’aucun CV ne peut révéler. Vous avez montré qui vous êtes quand personne ne vous regarde. Quand il n’y a rien à gagner et tout à perdre.

Il jeta un coup d’œil aux autres membres du jury.

 Nous cherchons des compétences. Mais surtout, nous cherchons du caractère. Et je crois que nous venons de le trouver.

Il tendit la main.

 Bienvenue dans l’équipe.
La DRH hoche la tête.
 On peut former des compétences. Le reste… c’est plus rare.

Moussa resta immobile. Il entendit les mots, mais ils semblaient venir de très loin.
 Je... vous voulez dire...
 Vous commencez lundi, dit le directeur général en souriant. Et cette fois, venez avec deux chaussures.

Quelque chose explosa dans la poitrine de Moussa. Pas de la joie. Quelque chose de plus grand, de plus ancien : la dignité. Celle de savoir que parfois, perdre ce que tu veux te donne ce dont tu as besoin. Que l’honneur n’est pas ce que tu portes, mais ce que tu fais quand personne ne te regarde. Et que les miracles arrivent rarement quand tu les attends, mais toujours quand tu les mérites.

Ce jour-là, Moussa n’a pas choisi entre sa vie et celle d’un inconnu. Il a choisi la personne qu’il voulait être. Le reste a suivi.
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 Naya Sankoré 
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