Le Scribe du Mandingue : Vie, Œuvre et Paradoxes du Père Charles Bailleul (1927-2026)
L’histoire de la linguistique africaine est jalonnée de figures singulières, mais peu ont atteint la stature de « monument » avec autant de discrétion et de ténacité que le Père Charles Bailleul du Babilen Koulibaly. Son décès, à l’âge de 98 ans, ne marque pas seulement la fin d’une vie de dévotion religieuse, mais l’achèvement d’un cycle héroïque pour la lexicographie mandingue. Collaborateur infatigable, il a passé ses dernières heures, comme il a passé ses soixante dernières années : penché sur la structure des mots, obsédé par la précision du sens, et porté par une foi inébranlable en la dignité des langues africaines.
I. L’ancrage historique : De la mission à la science
Arrivé au Mali dans les années 1960, Charles Bailleul appartient à cette génération de missionnaires-linguistes qui, à l’instar des pères blancs, ont compris que l’évangélisation ne pouvait faire l’économie d’une immersion profonde dans la culture et la langue de l’autre. Cependant, Bailleul a rapidement dépassé le cadre strictement utilitaire de la mission pour embrasser une rigueur scientifique qui fera de lui l’un des « quatre dinosaures » de la linguistique mandingue, aux côtés de Gérard Dumestre, Valentin Vydrine et Denis Creissels.
Dès 1987, alors que nous entrions à l’Université de Ouagadougou sous l’égide du Professeur Bakary Coulibaly, son dictionnaire était déjà la boussole de tout étudiant en linguistique. Il ne s’agissait pas seulement d’un outil de traduction, mais d’un acte de reconnaissance : en codifiant le bambara avec une telle précision, Bailleul l’extrayait du statut de « dialecte » pour lui rendre sa superbe de langue de civilisation.
II. L’œuvre lexicographique : Un dictionnaire-monde
La contribution majeure de Bailleul reste sans conteste son Dictionnaire Bambara-Français. Publié dans sa forme définitive par les éditions Donniya en 2007, cet ouvrage est le fruit d’une vie d’écoute.
1. La précision sémantique
Contrairement à ses prédécesseurs (comme Jean Dard, Moussa Tarawalé et Mgr Molin), Bailleul ne se contentait pas d’équivalences approximatives. Il traquait le mot juste, celui qui rend compte de la réalité socioculturelle du pays mandingue. Ses entrées ne sont pas de simples définitions ; elles sont des fenêtres ouvertes sur la pharmacopée, la parenté, l’agriculture et la cosmogonie bamanan.
2. Le « Cours pratique de bambara »
Bailleul comprenait que la langue est un organisme vivant. Son Cours pratique a permis de stabiliser une grammaire souvent perçue comme fuyante par les non-locuteurs. Il a su théoriser sans jargonner, rendant la complexité de la syntaxe mandingue accessible aux chercheurs comme aux profanes.
III. Le débat sur la notation des tons : Une question de perspective
C’est ici que notre rencontre de 2011 au colloque du CNRS/LLACAN à Paris prend tout son sens. Ce moment de tension intellectuelle entre le « vieux maître » et le jeune linguiste africain est crucial pour comprendre l’évolution de la discipline.
Bailleul, dans une approche pragmatique héritée de son groupe de lettrés en caractères latins, considérait la notation des tons comme une « surcharge ». Pour lui, l’écriture devait être fluide, presque simplifiée pour l’œil habitué à la linéarité latine. Cependant, notre interpellation — « Gênant pour qui ? » — souligne le biais colonial ou, du moins, eurocentré de cette vision.
L’aveu de Bailleul, reconnaissant n’avoir pas pensé à ceux qui n’ont pas d’habitudes d’écriture préalable, est la preuve de sa grandeur d’âme. Il n’était pas un dogmatique. C’était un chercheur capable de reconnaître que ses choix méthodologiques étaient le produit de son propre tableau clinique et culturel. Ce débat sur les tons reste, encore aujourd’hui, au cœur des problématiques d’alphabétisation et de standardisation des langues africaines : doit-on écrire pour ceux qui savent déjà lire (le français) ou pour ceux qui découvrent l’écrit par leur propre langue ?
IV. L’ascèse technologique : L’amour de la langue avant soi
L’anecdote de 2012 concernant le programme d’informatisation des langues d’Afrique de l’Ouest est sans doute la plus révélatrice de la psychologie de Charles Bailleul. À 85 ans, alors qu’il aurait pu prétendre à un confort légitime, il choisit de sacrifier son audition — son lien physique avec le monde des sons — pour acquérir un ordinateur.
Ce geste est une métaphore de sa vie : s’effacer soi-même pour que la langue mandingue puisse entrer dans l’ère numérique. En devenant l’un des principaux informateurs du projet, il a permis d’alimenter les bases de données qui servent aujourd’hui aux traducteurs automatiques, aux recherches computationnelles et... à l’Intelligence Artificielle en gestation dans les langues africaines dont le mandingue. Il a compris, avant beaucoup d’autres, que si une langue ne dispose pas d’un ancrage numérique solide, elle risque de devenir une « langue de musée ».
V. L’héritage : Une flamme à entretenir
Le Père Bailleul nous laisse une œuvre colossale, mais il nous laisse aussi une responsabilité. Son dictionnaire ne doit pas être un point final, mais un point de départ.
1. La question de la tonologie : Suite à nos échanges, le défi pour la nouvelle génération de linguistes mandinguistes est d’intégrer pleinement la réalité tonale dans les outils numériques sans sacrifier la lisibilité.
2. La lexicographie dynamique : Le mandingue évolue. Le travail de Bailleul doit être continuellement mis à jour pour intégrer les néologismes urbains, les termes techniques et les évolutions sociétales du Mali et du Burkina Faso.
3. Le dialogue des savoirs : Son humilité face à vos critiques montre la voie d’une collaboration décomplexée entre chercheurs du Nord et du Sud, où l’autorité ne repose plus sur l’âge ou le statut, mais sur la quête commune de la vérité linguistique.
Conclusion : Le repos du guerrier
Charles Bailleul est décédé à l’hôpital, mais son esprit demeure dans les bibliothèques d’Afrique et d’Europe, et surtout dans la bouche de ceux qui, grâce à lui, ont appris à aimer le bamanankan. Il n’était pas seulement un lexicographe ; il était un pont entre deux mondes, un homme qui a compris que pour entrer dans l’âme d’un peuple, il fallait d’abord apprendre à nommer son univers.
Le « vieux » est parti, mais son dictionnaire, lui, ne mourra jamais. Comme le dit le proverbe mandingue : « Mɔgɔ bɛ bi la, ŋa i kɛwali tɛ la » (L’homme passe, mais ses actes restent).
Professeur Mamadou Lamine SANOGO
Directeur de recherche en sociolinguistique
Responsable du Laboratoire Langue, Éducation, Lettres Arts et Communication -LEAC
Institut des Sciences des Sociétés (INSS)
Centre National de la Recherche Scientifique et Technologique (CNRST)

