Burkina : Investir dans les femmes pour transformer l’Afrique, la vision de Reine Lydia Saloucou
Figure respectée du milieu communautaire burkinabè et africain, Reine Lydia Saloucou a construit son parcours à la croisée de la santé publique, du leadership féminin et de l’innovation sociale. De la recherche à l’action de terrain, des grandes organisations internationales à la création d’une entreprise sociale panafricaine, elle n’a cessé de défendre une conviction : celle selon laquelle le développement ne se décrète pas, il se bâtit avec les communautés, en investissant d’abord dans les femmes.
Sa posture évoque celle d’une femme qui a appris à tenir sa place dans des univers exigeants, souvent masculins, sans se départir des valeurs d’une femme africaine. Reine Lydia Saloucou n’est pas de celles qui font du bruit. Elle trace, construit et relie. Son parcours, pourtant, aurait pu prendre une autre direction. À la fin de ses études en Europe, son ambition n’était pas d’embrasser la santé publique. Elle voulait, selon elle, « changer le narratif sur l’Afrique ». Le déclic survient dans une salle de cours, face à un professeur qui présente le continent sous l’angle exclusif de la pauvreté, à partir de données qu’elle juge dépassées. L’écart entre l’Afrique qu’elle connaît et celle décrite dans les amphithéâtres la heurte profondément. « On ne peut pas construire un pays en répétant qu’on est pauvre », dit-elle souvent aux gens.
Le mot lui paraît réducteur, presque violent. Pour elle, le développement commence par la capacité à contextualiser, à reconnaître les contraintes internes mais aussi les pressions externes qui pèsent sur les trajectoires africaines. Il commence surtout par la confiance dans les capacités locales. Très tôt, elle se forge la conviction que le développement du continent passera par les femmes. Ses travaux universitaires portent sur les groupements féminins, leur résilience, leur aptitude à générer des solutions invisibles aux yeux des décideurs. Elle y voit une énergie structurante, une force souterraine sur laquelle bâtir.
De retour au Burkina Faso, elle travaille sur la scolarisation des jeunes filles et le travail domestique, explorant les liens entre charges précoces et abandon scolaire. Lors d’une présentation à des partenaires, sa rigueur et sa clarté impressionnent. La représentante du Fonds des nations unies pour la population lui propose d’abord une mission de consultance pour évaluer un programme national. Ce sera l’entrée dans le champ de la santé. « C’est de là que j’ai eu envie de travailler sur la question de la santé, mais je ne savais pas que j’allais rester sur cette question, et je me suis rendue compte que travailler sur les questions de santé permettait aussi d’aborder d’autres questions de développement économique. C’était ma première trajectoire, mais aujourd’hui, je reste convaincue que, quel que soit alpha, ayant travaillé longtemps avec les femmes, on parle du développement, on parle du genre, on parle de comment elles peuvent s’imposer, je me dis, le travail est un atout important », explique-t-elle. Reine Lydia Saloucou poursuit son parcours au sein d’organisations engagées dans la lutte contre le VIH, notamment à l’Initiative privée et communautaire (IPC/BF), où elle s’occupe des orphelins et des familles vulnérables. Puis au Population Council, institution de recherche en santé. Plus tard, elle rejoint l’IPPF comme team leader pour l’Afrique de l’Ouest et centrale, basée au Kenya, avant de devenir présidente Afrique de Pathfinder. Elle constate durant ce temps que chaque étape élargit son champ d’action mais l’éloigne aussi progressivement du terrain.
Du leadership international au retour au terrain
Accéder à des fonctions régionales et continentales est une reconnaissance. Elle y exerce une influence stratégique, travaille avec des gouvernements, négocie avec des bailleurs, participe à des réunions de haut niveau. Pourtant, un doute s’installe : à mesure qu’elle monte, le contact direct avec les communautés se distend. « Il y a un moment où l’on peut oublier qui l’on représente », confie-t-elle. L’environnement international impose ses standards, ses logiques, parfois ses priorités. Elle observe aussi les tensions inhérentes au monde des ONG avec la dépendance aux financements, la pression des résultats, la temporalité des projets.
Les ONG, malgré leur engagement, restent tributaires des cycles de financement. Quand l’argent s’arrête, l’action s’interrompt. Elle-même tente d’infléchir certaines orientations. À Pathfinder, elle œuvre pour que des ressources destinées aux organisations non gouvernementales puissent, sous certaines conditions, être réorientées vers les gouvernements afin de créer des fonds plus flexibles, adaptés aux réalités nationales. L’initiative suscite des résistances, parfois de vives oppositions. Cette expérience la convainc que le développement ne peut pas être uniquement piloté de l’extérieur. L’aide est utile, mais elle ne doit pas se substituer aux choix souverains. Elle parle d’illusion lorsqu’elle évoque ses débuts dans les hautes fonctions. Son illusion de pouvoir tout transformer par la seule volonté.
Dans les organisations qu’elle a dirigées, Reine Lydia veille aux recrutements, encourage les candidatures de femmes à des postes de responsabilité, crée des espaces d’échanges réguliers entre collaboratrices. Non pour promouvoir des femmes par principe, mais pour les aider à reconnaître leurs compétences. Elle sait combien l’erreur féminine est moins tolérée que celle d’un homme. Elle connaît les soupçons qui pèsent sur les femmes en position d’autorité. « Comme on pense que toute femme, pour arriver là où elle est, a dû passer par des compromis, il faut montrer ses principes », exprime-t-elle. Dans sa vision, l’émancipation ne peut pas être dissociée du travail. Le travail donne la dignité, permet d’occuper une place dans la société, de négocier dans le couple, de décider pour sa santé ou celle de ses enfants.
Elle identifie trois défis majeurs dans le domaine communautaire. « Le premier, c’est vraiment comment y accéder. Je veux dire, même au niveau familial, comment la décision est prise pour aller vers la santé. Et cette décision n’est pas toujours du fait de la femme. Et donc, dans l’organisation de la famille, on peut voir qui a vraiment le pouvoir de la décision pour pouvoir décider, dans un premier temps, à pouvoir aller vers, à dire : "ok, ça c’est sérieux, ou ça, vraiment, je dois rapidement prendre ça en compte". Le deuxième défi, c’est le défi d’avoir des structures de santé qui sont proches des populations, que les gens ne fassent pas des kilomètres pour aller trouver des soins. C’est vrai qu’on a les agents de santé communautaire, etc., mais je trouve qu’en Afrique de l’Ouest, nous sommes très frileux pour faire vraiment de la délégation à ces agents de santé qui peuvent vraiment beaucoup nous apporter. Pour moi, le troisième élément le plus important, c’est la qualité des services, c’est-à-dire comment on accueille les gens quand ils vont au centre de santé, comment on les écoute et comment on prend du temps pour pouvoir leur donner le service et aussi leur donner envie de revenir », détaille-t-elle.
Elle plaide pour une délégation plus audacieuse aux agents de santé communautaires, avec des mécanismes de contrôle adaptés aux contextes locaux. Elle rappelle que l’expérience du patient, l’écoute, le respect, le temps accordé conditionnent la confiance et la fidélité au système. Mais une question la taraude au-delà du secteur sanitaire : pourquoi l’Afrique ne produit-elle pas ses propres médicaments à grande échelle ? Elle connaît la complexité du sujet, les lobbies, les normes internationales, les intérêts économiques. Pourtant, elle refuse d’en faire une fatalité. « Difficile ne veut pas dire impossible », répète-t-elle. Pour elle, tout est affaire de volonté politique et de stratégie collective.
ABAFA Innovation, investir plutôt qu’assister
Après des années au sein de grandes structures internationales, Reine Lydia Saloucou fait le choix de créer ABAFA Innovation. Le nom résume l’ambition : « Africa by Africans for Africa ». Elle ne souhaite ni reproduire le modèle classique des ONG, ni se limiter à une entreprise commerciale traditionnelle. Elle cherche une voie intermédiaire, celle de l’entreprise sociale. Pour elle, le développement ne commence pas par l’argent, mais par la conviction que c’est possible. Trop souvent, dit-elle, on aborde les communautés avec des projets prédéfinis, en supposant savoir mieux qu’elles ce dont elles ont besoin. Elle veut inverser la logique ; c’est partir de ce que les femmes font déjà, structurer, renforcer, mutualiser, pour passer d’une richesse individuelle à une richesse collective. ABAFA repose sur l’investissement dans les femmes, l’intégration de la technologie et la promotion d’une culture de contribution nationale.
Reine Lydia ne conçoit pas le développement sans amour de son pays. Elle interroge la finalité des trajectoires individuelles de chaque Burkinabè. Au-delà du salaire, de la réussite personnelle, qu’a-t-on apporté à la nation ? Elle rêve d’un Burkina Faso capable d’accueillir d’autres pays venus apprendre de ses expériences. Aux femmes, Reine Lydia donne des conseils, selon l’éducation qu’elle a reçue. Élevée par sa grand-mère, elle a grandi avec cette phrase : « Tu es née pour être quelqu’un. » Cette affirmation a façonné sa confiance. Elle encourage donc les jeunes à se mettre en mouvement, à accepter l’échec comme une étape d’apprentissage, à ne pas laisser les autres briser leurs initiatives. « Personne n’a deux têtes », aime-t-elle rappeler. Si d’autres réussissent, c’est que c’est possible. Il faut apprendre, essayer, tomber, se relever. L’échec n’est pas une fin, mais un correctif, une école de rigueur.
Et dans un paysage communautaire burkinabè souvent marqué par la dépendance aux projets, elle propose d’investir plutôt que d’assister, de structurer plutôt que de substituer, de croire avant de financer.
Farida Thiombiano
Lefaso.net

