Sénégal/Violences policières à l’UCAD : La politique de rupture d’Ousmane Sonko sonne comme un vieux refrain contre la jeunesse
Le gouvernement du parti des Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’équité et la fraternité (PASTEF), dirigé par le chef du parti, Ousmane Sonko, fait face à sa première crise sociale à l’Université Cheick Anta Diop (UCAD) de Dakar. En début de semaine, le 9 février 2026, des manifestations d’étudiants réclamant des arriérés de bourse ont entraîné des heurts violents avec la police (Brigade d’intervention polyvalente) ayant abouti à la mort de l’étudiant en deuxième année de médecine, Abdoulaye Ba. Ce n’est vraiment pas là, quelque chose d’inédit au Sénégal. Des grèves, des échauffourées entre forces de l’ordre et manifestants, et même des morts d’étudiants, l’UCAD en a connus d’autres. Ce qui est nouveau pour les étudiants, c’est le pouvoir en place, qui jadis était du même côté des barricades qu’eux. Ils en attendaient beaucoup de lui, ils n’avaient pas imaginé que ce pouvoir pourrait s’en prendre à eux et leur tenir le même discours que ses prédécesseurs. Pourquoi le PASTEF est-il en train de perdre une partie de la jeunesse ? Pourquoi les nouveaux tenants du pouvoir ne renouvellent-ils pas le discours face aux étudiants ?
Le rapport d’autopsie qui a fuité dans la presse sénégalaise confirme ce que les étudiants avaient dit des conditions dans lesquelles leur camarade est mort. « L’autopsie met en évidence de multiples traumatismes graves. Il est notamment fait état d’une contusion thoraco-abdominale postéro-latérale gauche et d’une commotion cérébrale ayant entraîné une hémorragie sous-durale diffuse modérée… » Il a subi de multiples traumatismes avec des côtes cassées ayant abouti à un hémothorax, une rupture de la rate et une hémorragie rénale… C’est assurément une mort des suites de violences que le jeune homme de 20 ans, qui faisait des études de médecine pour sauver des vies humaines et soulager des douleurs, a eue. L’émotion est grande dans le pays. Le président de la République et son Premier ministre ont exprimé leurs condoléances à la famille éplorée, à la communauté universitaire et au peuple sénégalais. Ils ont condamné la violence et demandé que la lumière sur les conditions de son décès et la justice soient faites. Mais cette mort d’un étudiant vient mettre fin à la virginité répressive du jeune parti au pouvoir qui, pour la première fois, a du sang sur les mains. C’est un traumatisme que de se regarder dans le miroir et de voir l’image de l’autre, celui qui a fait tuer des manifestants pour que vous ne parveniez pas au pouvoir. Diomaye et Sonko doivent se déciller, il y a en eux quelque chose de Macky Sall. Symboliquement, le PASTEF a un traumatisme à sa gouvernance. Comment, en deux ans de pouvoir, il se retrouve à avoir les réflexes des pouvoirs qu’il a convaincus face à la jeunesse qui l’a soutenu durant son combat pour accéder au pouvoir ? Le parti doit se poser des questions sur sa gestion du pouvoir, le temps perdu par les deux leaders pour une bataille d’autorité stérile et vaine qui n’a pas fait avancer les dossiers face au lourd passif de la dette dont ils ont hérité.
Abdoulaye Ba, victime de l’endettement du pays ?
Encore une fois on se demande pourquoi certaines autorités politiques africaines aiment tant la violence, l’usage de la force face aux étudiants ? Quand est-ce que les pouvoirs africains accepteront que l’université est un sanctuaire où l’État ne peut intervenir sans y être invité ? L’université est un centre de réflexion, lieu de débats et de controverses intellectuelles où la liberté est une condition essentielle autant pour les professeurs que pour les étudiants. Cette donnée est ce qui fonde les franchises universitaires. Les autorités sénégalaises prétendent qu’elles ne concernent pas le campus social qui, pourtant, se trouve au même endroit où les activités pédagogiques et de recherche se mènent.
Comparer le campus social à un quartier de Dakar, c’est nier l’autorité des responsables des œuvres universitaires sur le site, et que le critère pour y être hébergé est le statut d’étudiant. En s’en prenant aux responsables des amicales d’étudiants, on ne s’attaque pas aux revendications des étudiants qui disent que sans le paiement des arriérés de bourse, ils ne peuvent pas payer les tickets de restauration. En fermant la cité et en jetant à la rue les étudiants, comment ceux-ci feront-ils pour se loger et reprendre les cours ? Les problèmes sur les arriérés de bourse et la nouvelle réforme des conditions d’attribution des bourses ne pouvaient-ils pas se résoudre par le dialogue avec les étudiants ? Les étudiants sont considérés comme la crème intellectuelle de la jeunesse pour faire des études supérieures, mais dès qu’ils demandent des améliorations de leurs conditions de vie et d’études, les pouvoirs – et le dernier à le montrer est le PASTEF – trouvent qu’ils ne sont pas responsables, pas assez intelligents pour savoir ce qui ne va pas et manipulés par les partis d’opposition.
Le pouvoir sur ce plan n’innove pas, il dit presque mot pour mot ce que les autres avant lui ont dit des luttes estudiantines : c’est la faute aux autres. Concernant la bourse, le problème n’est pas simple parce que les étudiants le reconnaissent : c’est à cause du retard du calendrier universitaire, qui n’est pas de leur fait, que les étudiants de Master I n’ont pas pu s’inscrire, donc 13 mois sans bourse et sans cours. Pourquoi ne pas être pédagogue et expliquer que le pays fait l’effort de consacrer près de 100 milliards de FCFA en bourses pour les étudiants au pays et à l’étranger ? Le Sénégal donne à 158 000 étudiants une bourse sur les 286 000 inscrits dans les universités publiques et privées du pays et ils ne sont pas nombreux les pays, sur le continent, à pouvoir le faire. Le Premier ministre a un travail d’explication et de mobilisation pour convaincre le peuple sénégalais de l’effort à faire pour faire face à l’endettement du pays. Si ce travail ne se fait pas dans la négociation, d’autres conflits vont naître puisqu’il y a un déficit budgétaire avec cette dette colossale à payer.
Sana Guy
Lefaso.net