Le meilleur cadeau de la Saint-Valentin
Des semaines avant la Saint-Valentin, Adjoua fit un rêve qu’elle n’arrivait pas à comprendre. Mais ce qu’elle ignorait, c’est que ce rêve allait se réaliser de la plus inattendue, la plus romantique, et la plus inoubliable des manières.
Ils sont ensemble depuis trois ans, deux mois, et onze jours. Et ça, c’est assez long pour connaître par cœur l’odeur de l’autre quand il a faim. Assez long pour deviner son humeur au bruit de ses clés. Assez long pour qu’un « je reviens » ressemble parfois à une promesse, et parfois à une fuite.
Mais qui compte, vraiment ?
Elle compte. Adjoua compte. Chaque jour, chaque semaine où rien ne change, chaque conversation qui se termine sans la conversation.
Elle l’aime à en mourir. Ce n’est pas une expression. C’est un diagnostic clinique. Si l’amour pouvait tuer, Adjoua serait morte depuis longtemps, terrassée par la façon dont Koffi rit quand il pense qu’elle ne regarde pas, par la manière dont il dit son prénom comme si c’était une prière, par ces petits gestes stupides qui ne devraient rien signifier mais qui signifient tout.
La façon dont il enlève ses lunettes quand il l’écoute vraiment. La façon dont il commande toujours deux cafés—un pour maintenant, un pour dans vingt minutes—parce qu’il sait qu’elle oublie toujours de boire le premier.
La façon dont il se tait pendant exactement trois secondes avant de répondre à ses questions difficiles, comme s’il pesait chaque mot sur une balance invisible.
Et elle sait que Koffi l’aime aussi. Personne ne peut simuler ce genre d’amour. Personne ne peut faire semblant de la regarder comme Koffi la regarde. Comme si elle était la seule personne réelle dans un monde de silhouettes floues.
Ils s’aimaient donc au superlatif. Le problème, c’est que Koffi aimait aussi autre chose : les transitions. Il avait toujours une étape devant lui, comme un panneau « DÉTOUR » posé au milieu de la route.
D’abord, il devait finir sa thèse. Ensuite, trouver un poste stable. Ensuite, il se “poser”. Ensuite, il “respirer”. Ensuite, il “voir”.
Et pendant qu’il voyait, elle vieillissait. Pas dans son corps, mais dans sa patience.
Chaque fois qu’une amie annonçait ses fiançailles, elle souriait avec une joie impeccable, puis elle rentrait chez elle avec une question qui lui grattait le cœur comme une étiquette mal coupée : « Et moi ? »
Elle ne voulait pas le forcer. Elle ne voulait pas être “celle qui met la pression”. Elle ne voulait pas devenir une publicité ambulante pour bagues de fiançailles. Mais elle ne voulait pas non plus se réveiller un matin à trente-cinq ans avec un amour solide et zéro direction.
Alors elle a choisi la seule arme qu’une femme intelligente utilise quand elle ne veut pas faire peur à un homme : l’humour. Et l’art de l’humour, c’est de poser une bombe en la faisant passer pour une blague.
Ce jour-là, ils étaient dans leur restaurant préféré. Le genre de restaurant où le serveur ne vous demande plus ce que vous voulez. Il vous regarde et dit :
— « Comme d’habitude ? »
Elle aimait ce lieu parce qu’il sentait la routine heureuse : la nourriture chaude, le rire des tables voisines, et cette sensation de “nous” qui vous donne l’impression que le monde peut s’écrouler ailleurs, pas ici.
Ils mangeaient leur plat habituel. Il la taquinait comme d’habitude. Elle riait comme d’habitude. Mais dans sa tête, une petite voix faisait les cent pas, comme une mère avant un examen :
« Aujourd’hui. Aujourd’hui, tu lances la graine. »
Elle posa sa fourchette. Le regard de l’homme se leva aussitôt. Parce qu’un homme amoureux sait : quand une femme pose sa fourchette en plein milieu, ce n’est pas la faim. C’est un message.
— Chéri… dit-elle doucement.
— Hmm ? répondit-il, déjà un peu inquiet, mais essayant de rester séduisant.
Elle prit son air le plus innocent. Celui qui dit : « Je suis une petite fille » alors que dans le cerveau, c’est déjà « stratégie militaire. »
— Hier nuit… j’ai fait un rêve.
Il sourit. Les rêves, c’est le territoire où les hommes se sentent en sécurité : ça n’exige rien. Ça ne demande pas de dates. Ça ne demande pas de bagues.
— Ah oui ? Quel genre de rêve ?
Elle se pencha, comme si elle allait lui confier un secret important.
— J’ai rêvé qu’on m’offrait une boîte cadeau… très belle, très élégante.
Il hocha la tête, amusé.
— Et alors ?
— J’ouvre cette boîte… et dedans… il y avait une autre boîte.
— D’accord…
— J’ouvre la deuxième boîte… et dedans… une troisième.
Il fit un petit rire.
— Ça commence à être un rêve d’emballage.
Elle leva un doigt.
— Attends. Ce n’est pas fini.
Il se tut. Parce qu’il sentait venir quelque chose. Quand une femme dit « attends », ce n’est pas pour demander patience. C’est pour préparer une chute.
— Dans la troisième… il y avait une quatrième boîte.
Elle marqua un silence. Il avala sa salive. Son cerveau, déjà, imaginait : une bague, un bracelet, un collier, un diamant tellement gros que même la lumière demande pardon.
Elle termina, avec une douceur chirurgicale :
— Et dans la quatrième boîte… il y avait un magnifique collier… un bracelet assorti… et une bague. Un gros diamant.
Il la regarda. Puis il regarda son assiette. Puis il la regarda encore. Dans son regard, il y avait ce mélange étrange : « Je t’aime » + « Je sens le piège ».
— Hmm… dit-il en se frottant le menton, comme un philosophe.
Elle attendit. Son cœur battait, mais son visage était calme. Elle avait posé son piège avec du velours. Maintenant, elle voulait voir s’il allait tomber dedans en douceur.
Il prit son temps. Il joua la scène. Puis il dit, en souriant :
— Tu veux savoir ce que ça signifie ?
Elle fit semblant de réfléchir, les yeux brillants.
— Oui…
Il se pencha à son tour, complice :
— Alors… tu dois attendre la Saint-Valentin.
Et il éclata de rire. Elle rit aussi. Parce que c’était encore possible. Ils continuèrent à manger. Ils parlèrent. Ils plaisantèrent. Ils s’embrassèrent comme si leurs lèvres venaient d’être inventées. Mais à l’intérieur d’elle, quelque chose s’était mis en marche : une machine silencieuse. Quatre boîtes. Saint-Valentin. Une bague. Son imagination, elle, n’attend pas. Elle construit déjà le film.
Les semaines passèrent. Et la Saint-Valentin se mit à arriver comme une saison. Le 1er février, elle était légère. Le 7 février, elle était nerveuse. Le 10 février, elle commença à « remarquer des signes ».
Un message un peu plus tendre que d’habitude ? Un regard un peu trop long ? Un « tu sais… » qu’il n’achevait pas ? Tout devenait suspect. Elle se surprit même à regarder ses mains plus longtemps que nécessaire.
Les mains, quand on attend une bague, deviennent soudain très importantes. On les lave mieux. On les hydrate. On les regarde comme on regarde une maison avant un invité : « Sois présentable, on ne sait jamais. »
La veille, elle dormit mal. Elle avait ce mélange : joie + peur + humiliation anticipée. Car la Saint-Valentin, ce n’est pas juste une fête. C’est un tribunal. Et parfois, on s’y condamne soi-même en imaginant.
Le jour arriva. Il l’appela, très calmement :
— Ce soir, on sort.
Son cœur fit un saut. Elle prit le temps de se préparer comme on se prépare pour rencontrer son destin : longuement, minutieusement, avec un sérieux presque religieux.
Et quand il arriva, il était trop élégant. Pas « je sors avec toi ». Non. « Je sors avec une intention. »
Elle sentit son estomac se serrer. Ils retournèrent au même restaurant. Le serveur sourit. Les tables étaient pleines. La lumière était douce. Tout semblait complice.
Après le repas, l’homme posa sa main sur la sienne.
— Tu te souviens de ton rêve ?
Elle eut un petit frisson.
— Bien sûr.
— Celui avec… les boîtes.
Elle hocha la tête.
Elle ne parlait presque plus. Son corps faisait tout : respirer, trembler, espérer.
Il sourit.
— Tu as compris ce que ça veut dire ?
Elle avala.
— Non…
Il sortit alors une boîte de sa poche. Une vraie boîte. Bien emballée. Ruban impeccable. Silence parfait. Le temps ralentit. Dans sa tête, les tambours jouaient déjà : Voilà. Ça y est. Voilà.
Il la lui tendit.
— Tiens.
Elle prit la boîte comme on prend un œuf : doucement, religieusement. Elle l’ouvrit. À l’intérieur… une autre boîte. Son souffle se coupa. Elle ouvrit la deuxième. Une troisième. Elle sentit ses mains devenir chaudes. Le restaurant disparaissait autour d’elle. Il n’y avait plus que ses doigts, les boîtes, et sa vie qui changeait.
Elle ouvrit la troisième. Une quatrième. Son cœur battait comme un tambour de village. Elle ouvrit la quatrième. Et là… elle découvrit un petit livre avec un titre imprimé en grosses lettres, sans pitié, sans émotion, sans excuses :
« COMMENT INTERPRÉTER LES RÊVES. »
Alors, dites-moi, cher lecteur : si vous étiez Adjoua, que feriez-vous ?
━━━━━━━━━
Envie de lire mes prochaines histoires dès leur parution ?
Ou de découvrir en avant-première des extraits exclusifs de textes inédits ?
👉 Écrivez-moi à : nayasankore@gmail.com
Naya Sankoré
━━━━━━━━━

