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Après 47 entretiens ratés, c’est son plus grand défaut qui lui ouvre enfin la porte

Publié le vendredi 30 janvier 2026 à 23h00min

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Après 47 entretiens ratés, c’est son plus grand défaut qui lui ouvre enfin la porte

« Quel est votre plus grand défaut ? » Quand un recruteur vous pose cette question, il n’attend pas une confession ni une pirouette. Il observe autre chose : votre lucidité, votre intelligence sociale, votre rapport à la vérité. Et souvent, sans le savoir, les candidats s’éliminent eux-mêmes.

L’histoire qui suit est celle d’un homme qui a tout fait de travers, qui a raté quarante-sept entretiens, qui a dit la vérité au pire moment possible et qui, contre toute attente, a décroché le job. Voici l’histoire de Dramane et de la question qui a changé sa vie.

Ce jour-là, il avait plu sur la ville. Pas la petite pluie timide qui tambourine poliment sur les tôles. Non. Une vraie pluie de saison, violente, obstinée. Le genre de déluge qui transforme les rues en rivières et les entretiens d’embauche en épreuves de survie.

Dramane arrive devant les bureaux de Sahel Consulting Group trempé jusqu’aux os. Ses chaussures -les seules chaussures correctes qu’il possède encore- font un bruit de serpillière mouillée à chaque pas.

Son costume -emprunté à son cousin qui fait deux tailles de moins- lui serre les épaules comme un étau. Il a 32 ans. Un diplôme en gestion des ressources humaines. Et dix-huit mois de chômage qui pèsent sur lui comme une dette qu’il ne peut pas rembourser.

Cet entretien -le quarante-huitième en dix-huit mois- est peut-être sa dernière chance. Sa mère ne lui pose même plus de questions. Elle se contente de le regarder avec ce mélange de pitié et d’inquiétude qui fait plus mal qu’une gifle.

La salle d’attente sent le café froid et l’espoir moisi. Dramane s’assoit. La chaise en plastique gémit. Pas parce qu’elle est fragile. Parce qu’elle a déjà vu passer trop de candidats pleins d’espoir.

L’horloge au mur fait un bruit de métronome sadique.

Tic. Tac. Tic. Tac.

Chaque seconde qui passe est une seconde de plus sans salaire, sans dignité, sans réponse à la question que tout le monde lui pose : « Alors, tu as trouvé quelque chose ? »

Une assistante en tailleur impeccable sort d’un bureau et appelle son nom. Dramane se lève. Ses genoux craquent. Il a l’impression d’avoir cent ans.

La salle de conférence est glaciale. Climatisation à fond, malgré la pluie dehors. Trois personnes sont assises derrière une longue table en bois sombre.

À gauche : une jeune femme en lunettes, genre responsable RH fraîchement sortie d’une formation LinkedIn, bloc-notes ouvert, stylo prête à noter chaque mot, chaque hésitation, chaque signe de faiblesse.

Au centre : le directeur général, la cinquantaine, costume trois-pièces, montre qui coûte probablement plus cher que tout ce que Dramane possède, sourire professionnel qui ne monte pas jusqu’aux yeux.

À droite : un homme plus âgé, conseiller technique ou quelque chose du genre, qui regarde Dramane comme un entomologiste examine un insecte particulièrement ennuyeux.

Dramane s’assoit. La chaise grince. Bien sûr qu’elle grince. Les vingt premières minutes sont un ballet prévisible.

Parlez-nous de vous. Dramane récite son CV pour la quarante-huitième fois. Diplôme. Stage. Compétences. Motivation. Les mots sortent de sa bouche comme des prisonniers en permission surveillée.

Pourquoi voulez-vous travailler chez nous ? Dramane explique qu’il admire la vision de l’entreprise, sa contribution au développement du Sahel, blablabla. Il ne se souvient même plus s’il y croit.

Les trois jurés hochent la tête, notent, échangent des regards. Puis le directeur général se penche en avant, les mains croisées, sourire carnassier.

« Maintenant, dites-moi, Dramane… quelle est votre plus grande faiblesse, votre plus grand défaut ? »
Dramane a entendu cette question quarante-sept fois. Et à chaque fois, il a essayé de jouer le jeu.

Entretien #12 : "Je suis un peu trop perfectionniste."
Résultat : rejeté. La RH lui a dit que sa réponse manquait d’authenticité.
Entretien #23 : "J’ai du mal à déléguer parce que j’aime bien tout contrôler."
Résultat : rejeté. On lui a expliqué qu’ils cherchaient quelqu’un de plus collaboratif.
Entretien #31 : "Je suis parfois trop exigeant avec moi-même."
Résultat : rejeté. Aucune explication. Juste un email froid trois semaines plus tard.
Entretien #47 : "Je manque d’expérience dans certains domaines."
Résultat : rejeté. On lui a dit qu’il ne semblait pas assez confiant.
Quarante-sept tentatives. Quarante-sept échecs. Et aujourd’hui, quelque chose en lui casse. Peut-être la pluie. Peut-être la fatigue. Peut-être les dix-huit mois d’humiliation accumulée.
Dramane regarde le directeur droit dans les yeux. Et il dit la vérité.
« Mon honnêteté. »
Silence.

« C’est mon honnêteté. C’est ma plus grande faiblesse. C’est mon plus grand défaut. À cause d’elle, il y a beaucoup de portes qui se ferment devant moi. »

La jeune RH fronce les sourcils. Le conseiller technique lève un sourcil. Le directeur général penche la tête, amusé, comme si Dramane venait de raconter une blague dont il n’a pas compris la chute.

Puis il sourit. Ce sourire condescendant que Dramane connaît par cœur. Le sourire de quelqu’un qui pense que vous êtes un idiot sympathique.

« Eh bien, franchement, je ne pense pas que l’honnêteté soit une faiblesse. Je dirais plutôt que c’est une force, une qualité que tout employeur aimerait voir chez les gens qu’il recrute. »

La jeune RH hoche la tête avec enthousiasme. Le conseiller technique sourit, satisfait. Tout le monde est d’accord. L’honnêteté, c’est merveilleux. L’honnêteté, c’est ce qu’on cherche.

« Monsieur le DG, avec tout le respect que je vous dois, je me fous complètement de ce que vous pensez ou ne pensez pas. Je me connais. Et je suis en train de vous dire que l’honnêteté est mon défaut. »

Temps mort. Le climatiseur ronronne. La pluie martèle les fenêtres. Les trois jurés fixent Dramane comme s’il venait de se déshabiller sur la table.

La jeune RH lâche son stylo. Le conseiller technique ouvre la bouche, la referme, la rouvre. Aucun son ne sort.
Le directeur général cligne des yeux plusieurs fois, comme un homme qui vient de recevoir une gifle invisible. Puis -et c’est là que ça devient intéressant- il éclate de rire. Un rire franc, profond, viscéral. Le genre de rire qui secoue les épaules et fait monter les larmes aux yeux. Il rit tellement fort que la jeune RH le regarde, paniquée, comme si son patron venait de perdre la raison.

Le conseiller technique reste figé, bouche ouverte, poisson hors de l’eau. Et Dramane ne sait plus quoi faire. Il vient de saboter son quarante-huitième entretien. Il devrait se lever, s’excuser, partir. Mais le directeur continue de rire.

Finalement, le directeur se calme, s’essuie les yeux, respire profondément, puis il regarde Dramane avec quelque chose qui ressemble à du respect.

« Vous savez quoi, Dramane ? »

Dramane attend, pétrifié.

« Vous êtes le premier candidat en trois ans qui me dit quelque chose de vrai. »
Silence.

« Le premier. »

Le directeur se penche en arrière, les mains derrière la tête.

« Savez-vous combien de personnes j’ai interviewées qui m’ont dit qu’elles étaient ’trop perfectionnistes’ ? Trop passionnées ? Trop dévouées ? Des conneries. Toutes. Des réponses toutes faites qu’ils ont trouvées sur Google la veille. »

Il pointe Dramane du doigt.

« Mais vous. Vous me dites ’je me fous de ce que vous pensez.’ Et vous savez quoi ? C’est exactement le genre d’honnêteté dont j’ai besoin dans cette boîte. »

Dramane met trois secondes à réaliser ce qui vient de se passer. La jeune RH le regarde comme s’il venait de remporter le loto. Le conseiller technique secoue la tête, incrédule.

Le directeur général se lève, tend la main.

« Bienvenue chez Sahel Consulting Group, Dramane. On a besoin de gens qui disent la vérité. Même quand ça fait mal. Vous commencez lundi. »

Dramane se lève, serre la main, sort du bureau, traverse la salle d’attente où trois autres candidats attendent, terrorisés. Il franchit les portes vitrées. Dehors, il pleut toujours. Mais Dramane s’en fout. Il a un emploi après dix-huit mois, quarante-huit entretiens et une dose de crise de sincérité. Il appelle sa mère depuis un abribus.
« Maman. J’ai trouvé. »

Elle pleure. Il pleure aussi, un peu. Puis il raccroche et reste là, sous la pluie, à regarder les voitures passer. Et pour la première fois en dix-huit mois, Dramane Ouédraogo sourit.

Six mois plus tard, Dramane est nommé chef de projet junior chez Sahel Consulting Group. Ce n’est pas un poste de rêve. Il ne gagne pas une fortune. Mais il travaille, il apprend, il grandit.

Un matin, son directeur -celui qui l’a embauché après le fameux « je me fous de ce que vous pensez »- l’appelle dans son bureau.

Dramane s’attend au pire. Mais le directeur sourit.

« Dramane, je voulais te dire quelque chose. »

« Oui, monsieur ? »

« Tu sais pourquoi je t’ai embauché ce jour-là ? »

Dramane hésite.

« ... À cause de ma réponse sur l’honnêteté ? »

« Non. »

Le directeur se penche en arrière.

« Je t’ai embauché à cause de ce qui s’est passé après. »

Dramane fronce les sourcils.

« Après ? »

« Oui. À la fin de l’entretien, je t’ai posé une dernière question. Tu t’en souviens ? »

Dramane fouille dans sa mémoire.

Ah oui. La question piège.

« Vous m’avez demandé : ’Et si on vous demande de mentir à un client pour protéger l’entreprise, vous feriez quoi ?’ »

« Exactement. Et tu sais ce que tu as répondu ? »

Dramane se souvient.

« J’ai dit : ’Je refuse de mentir. Mais je peux reformuler la vérité de manière stratégique.’ »

Le directeur hoche la tête.

« C’est là que j’ai su que tu étais différent. Tu n’as pas paniqué. Tu n’as pas menti. Tu n’as pas récité une réponse toute faite. Tu as réfléchi. Et tu m’as donné une réponse honnête qui n’était pas stupide. »
Il sourit.

« C’est rare, Dramane. Très rare. »

Dramane ne sait pas quoi dire.

Alors il dit simplement :

« Merci, monsieur. »

Le directeur se lève, tape sur l’épaule de Dramane.

« Continue comme ça. L’honnêteté n’est pas une faiblesse. Mais l’honnêteté sans intelligence, ça oui. »
Alors, dites-moi, cher lecteur : si vous, vous étiez ce DG, auriez-vous recruté Dramane ? Répondez honnêtement. Mais pas trop quand même.
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 Naya Sankoré 
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