Comédie musicale : « Il s’agit d’un art complet qui exige des compétences multiples », décrit le dramaturge Paul Pingdewindé Zoungrana
Avec la comédie musicale « Une veillée au Sahel », Paul Pingdewindé Zoungrana, dramaturge, comédien, metteur en scène et conteur, rassemble des artistes du Burkina Faso, du Mali et du Niger. Il y raconte l’histoire et les valeurs du Sahel. Paul Pingdewindé Zoungrana se confie à Lefaso.net dans cet entretien.
Lefaso.net : Qu’est-ce qu’une comédie musicale ?
Paul Pingdewindé Zoungrana : Une comédie musicale est un spectacle musical, voire une pièce de théâtre, dont l’expression repose essentiellement sur la musicalité. Lorsque l’on parle de musicalité, il ne s’agit pas uniquement de la musique au sens strict, telle qu’on l’entend habituellement. Elle englobe également une dimension plus abstraite et profonde. Certes, la musique peut inclure le chant, mais elle ne s’y limite pas. La musicalité peut aussi se manifester dans la parole, dans le rythme, dans les intonations et dans la manière de dire les mots. Cette richesse expressive confère à la comédie musicale toute sa beauté. Il s’agit ainsi d’un spectacle qui cherche à raconter des vies et des histoires à travers les corps, les voix, les sonorités et les instruments, en utilisant le langage théâtral.
Selon vous, pourquoi n’est-elle pas aussi vulgarisée au Burkina Faso que d’autres formes d’art ?
Il est vrai que la comédie musicale reste peu vulgarisée. Cela s’explique sans doute par la complexité de sa mise en œuvre. En effet, il s’agit d’un art complet qui exige des compétences multiples. Les interprètes doivent à la fois savoir chanter, jouer la comédie et danser. Cela suppose des acteurs capables de maîtriser le chant, des chanteurs formés au jeu théâtral, ainsi que des danseurs dotés d’un sens aigu de la narration. Une comédie musicale requiert donc une équipe solide, expérimentée et polyvalente.
Par ailleurs, ce type de spectacle implique souvent des productions d’envergure, mobilisant des moyens humains, techniques et financiers importants. Cette exigence explique pourquoi les comédies musicales restent rares et ne se développent pas facilement. Toutefois, il ne s’agit pas d’une démarche inédite. Des expériences ont déjà existé dans notre pays, même si elles demeurent peu nombreuses. Nous sommes convaincus qu’à travers la musique et l’oralité, il est possible de faire davantage rêver. Et grâce à la magie du théâtre, il est également possible de toucher et d’émerveiller plus profondément les populations.
Quelles ont été vos sources d’inspiration pour créer la comédie musicale « Une veillée au Sahel » et comment le projet reflète-t-il la culture et l’histoire du Sahel ?
Le projet est né en 2024 et cela fait aujourd’hui un an que nous travaillons à sa conception. La compagnie Arts en intersection m’a sollicité pour créer un spectacle dans le cadre du projet « Liptako-Gourma ». Ce qui m’a amené à m’interroger sur ce que nous pouvions raconter aujourd’hui, dans un contexte marqué par la crise que traverse notre pays. Je me suis demandé comment l’art pouvait contribuer à consolider la paix, renforcer le vivre-ensemble entre nos différents peuples et raviver nos valeurs endogènes, sans pour autant adopter un discours moralisateur. Cette réflexion m’a conduit à entreprendre un important travail de recherche.
J’ai d’abord mené des recherches documentaires et personnelles, visionné des films, puis engagé des échanges et des dialogues avec des personnes ressources. J’ai notamment travaillé avec un historien burkinabè qui m’a orienté vers des bibliographies et des pistes de réflexion essentielles. Cela m’a amené à revisiter l’histoire, en particulier celle du Liptako-Gourma (NB : il s’agit d’une région historique transfrontalière située entre le Burkina Faso, le Mali et le Niger). Cette région est marquée depuis près de cinq siècles par des tentatives de regroupement autour de nos trois frontières.
De nombreux projets et expériences antérieures constituent ainsi une base solide sur laquelle nous avons pu nous appuyer pour nourrir notre réflexion contemporaine. Parallèlement, j’ai échangé avec des économistes, des enseignants-chercheurs, ainsi que d’autres artistes, afin d’élargir les sources et les regards. Un travail approfondi a également été mené avec le compositeur musical professionnel Marcel Balboné, qui assure la création musicale du spectacle. Ensemble, nous avons recherché ce qui unit nos trois pays sur le plan musical : les instruments communs, les formes d’oralité partagées et les éléments culturels qui nous rassemblent. Cette recherche nous a conduits, entre autres, aux Kundé et à diverses percussions traditionnelles.
À partir de là, j’ai engagé un processus de casting dans les trois pays concernés. Il me semblait essentiel qu’un seul pays ne parle pas au nom des autres, mais que chacun soit représenté et puisse se raconter à travers ses réalités, son histoire et ses valeurs immatérielles. Cette diversité a constitué une autre source majeure d’inspiration pour la construction du spectacle. En complément des sources traditionnelles, nous avons également commandé des textes à des auteurs contemporains afin de questionner les problématiques actuelles du Sahel. Quatre auteurs ont ainsi été sollicités : Jeanne Diama du Mali, Édouard Lompo du Niger, Tony Ouédraogo du Burkina Faso, ainsi que moi-même, pour assurer la cohérence dramaturgique de l’ensemble.
Le projet s’est ainsi nourri à la fois de la tradition et de la modernité. Dans la distribution des rôles, j’ai veillé à réunir des artistes capables de porter la tradition, notamment à travers le chant et les instruments, mais aussi des danseurs maîtrisant à la fois les danses traditionnelles, la danse contemporaine et le hip-hop. Cette fusion des formes d’expression reflète notre identité plurielle et notre époque. Au fond, la question centrale de notre démarche était la suivante : comment interroger notre culture afin qu’elle devienne un outil de construction nationale ? C’est autour de cette interrogation que s’est articulé tout notre travail de recherche. Une fois la matière réunie, il a fallu mobiliser les moyens nécessaires pour rassembler les artistes au Burkina Faso pendant deux mois et donner vie à ce spectacle.
Quels sont les principaux objectifs de la comédie musicale ? S’agit-il de sensibiliser, de divertir, ou de valoriser le patrimoine culturel de la région ?
Nous poursuivons de nombreux objectifs, d’autant plus que produire un spectacle aujourd’hui est particulièrement difficile. Le soutien à la création artistique est de plus en plus limité dans nos pays, qui traversent une situation de guerre. Face à ce contexte, il nous revient, en tant qu’artistes, de contribuer à notre manière à cet effort collectif. Notre principale contribution réside dans la sensibilisation des populations. Il s’agit d’éveiller les consciences, de renforcer le sentiment patriotique et de raviver les valeurs communes, sans adopter un ton moralisateur.
À travers l’art, nous cherchons à susciter le questionnement, car c’est aussi par l’éclairage et la réflexion que l’on peut lutter contre le radicalisme et l’enrôlement des jeunes dans le terrorisme. Informer, interpeller et éveiller les esprits constituent ainsi notre premier objectif : permettre aux populations de participer activement au combat pour la nation. Le deuxième objectif consiste à interroger la manière dont l’art et la culture peuvent contribuer à faire nation.
La culture est un levier essentiel de l’éducation, notamment pour les jeunes générations. À travers ce spectacle, qui revisite l’histoire, nous transmettons des savoirs, nous créons un intérêt commun autour de la quête de la paix et nous invitons à dépasser les clivages ethniques pour construire une nation. Au-delà même des frontières nationales, il s’agit d’encourager une conscience sahélienne partagée. Un autre objectif fondamental est la valorisation de nos langues. Le projet réunit au moins une dizaine de langues, parmi lesquelles le dogon, le bambara, le zarma, le fulfuldé, le mooré, le gourounsi ou encore le bissa.
Le Liptako-Gourma est une région d’une grande richesse linguistique, culturelle et musicale, mais aussi riche en patrimoine immatériel. Cette diversité, nous avons voulu la mettre en lumière. Toutefois, notre démarche ne vise pas le folklore ni l’exotisme. Il ne s’agit pas de présenter des danses traditionnelles pour leur simple dimension spectaculaire, mais de montrer ce qui nous fonde et nous rassemble, avec authenticité, respect et dignité. Enfin, un objectif plus discret, mais qui me tient particulièrement à cœur, est de démontrer que nous pouvons travailler ensemble.
La question du Sahel ne doit pas rester uniquement politique ; elle doit également être sociale, culturelle et artistique. Les artistes de cet espace doivent pouvoir collaborer, circuler et bénéficier de cadres favorables à la création commune. C’est dans cet esprit que j’ai tenu à associer des artistes du Mali et du Niger à ce projet. L’enjeu, à terme, est que le spectacle puisse circuler dans les trois pays. Pour l’instant, les moyens financiers font défaut, mais cet objectif demeure fondamental : permettre à cette œuvre de vivre au-delà des frontières et de créer un véritable échange entre nos peuples.
Combien d’artistes sont impliqués dans cette production et quelles disciplines sont représentées ?
Sur scène, le spectacle réunit quinze artistes. Cependant, le projet mobilise près de trente-huit personnes. Dans notre métier, on distingue l’équipe artistique et l’équipe technique. Les quinze personnes visibles sur scène sont celles qui jouent, dansent et chantent. Mais derrière cette performance se trouve un important travail mené par les équipes en charge de la lumière, du son, de la création des costumes, de la création musicale, ainsi que de nombreux autres aspects techniques. À cela s’ajoute une équipe d’organisation conséquente, indispensable à la bonne conduite du projet.
À quel public s’adresse cette comédie musicale ?
Le spectacle s’adresse en particulier aux scolaires et aux étudiants, mais plus largement à l’ensemble de la population. Le choix du Théâtre populaire Désiré Bonogo répond à cette volonté d’ouverture : il s’agit d’un espace capable d’accueillir entre 2 000 et 3 000 spectateurs. Notre ambition est claire : avoir un impact réel. Nous ne souhaitons pas proposer un spectacle confidentiel destiné à un public restreint. Il s’agit de toucher largement les populations de Ouagadougou, de Bamako, de Niamey ainsi que les communautés étrangères vivant au Burkina Faso, avec lesquelles nous partageons un même espace de vie. L’objectif est de rassembler ces différents publics afin de construire le vivre-ensemble.
Toutefois, il nous semble essentiel de ne pas mener un projet d’une telle envergure sans accorder une attention particulière aux jeunes publics, qui représentent l’avenir. C’est dans cette optique qu’un volet pédagogique a été intégré au projet. Nous avons ainsi approché les établissements scolaires et prévu des représentations spécifiques le mercredi à 18 h 30, destinées aux élèves. À l’issue de chaque séance scolaire, des temps d’échanges sont organisés afin de permettre aux élèves de poser des questions et de dialoguer avec l’équipe artistique. Lors de la dernière représentation, le Prytanée militaire du Kadiogo était présent. Nous espérons accueillir d’autres établissements lors des prochaines séances.
Quels impacts espérez-vous générer pour les communautés et envisagez-vous de renouveler l’événement dans d’autres régions ou villes du Burkina Faso ?
L’impact recherché est multiple. Le premier consiste à renforcer, à travers ce spectacle, le sentiment de cohésion entre les différentes communautés. Cet objectif est essentiel. Il s’agit d’éclairer les publics, de leur permettre de mieux comprendre les enjeux actuels et de réduire les risques d’enrôlement, contribuant ainsi à la lutte contre le radicalisme violent et à la promotion de la paix. Cet impact sociétal s’inscrit naturellement dans la durée. À cela s’ajoute un impact artistique et professionnel. Le projet permet l’emploi de plus de trente personnes, favorise la mobilité des artistes et redonne de l’espoir dans un contexte difficile. Il participe également à la professionnalisation du secteur culturel et à la création d’un contenu original et pérenne.
Le spectacle fera par ailleurs l’objet d’une captation audiovisuelle. Un film en sera tiré et diffusé sur les chaînes de télévision, ce qui permettra de toucher un public beaucoup plus large, potentiellement des millions de personnes, et d’amplifier ainsi son impact en faveur de la paix. Enfin, nous nourrissons l’ambition de faire circuler ce spectacle au Mali, au Niger et, à terme, dans d’autres pays du Sahel. La réalisation de cet objectif dépend de l’obtention de moyens financiers et logistiques supplémentaires.
Propos recueillis par Samirah Bationo
Lefaso.net


