Les médias traditionnels et l’insurrection populaire d’octobre 2014 au Burkina Faso
Cet article de vulgarisation est tiré de l’ouvrage Cyriaque Paré (2025), Médias, réseaux sociaux et l’insurrection populaire d’octobre 2014 au Burkina Faso. Retour sur un mouvement social, Ouagadougou, Mercury Éditions.
L’insurrection populaire d’octobre 2014 au Burkina Faso est souvent racontée à travers les images des foules, les slogans scandés dans les rues de Ouagadougou et la chute spectaculaire d’un régime vieux de vingt-sept ans. Mais derrière la mobilisation populaire se cache une autre dynamique, plus discrète mais tout aussi déterminante : le rôle joué par les médias traditionnels dans la maturation, l’accompagnement et la gestion du soulèvement.
Presse écrite, radios et télévisions ont été au cœur de la séquence insurrectionnelle. Ils ont informé, mobilisé, parfois apaisé, parfois cristallisé les tensions. À tel point que les nouvelles autorités de la Transition, à commencer par le lieutenant-colonel Yacouba Isaac Zida puis le président Michel Kafando, ont publiquement salué leur contribution et appelé les journalistes à poursuivre leur mission avec responsabilité.
À partir d’une analyse approfondie des productions médiatiques avant, pendant et après l’insurrection, cet article propose une lecture accessible du rôle joué par les médias traditionnels dans ce moment historique, en mettant en lumière leurs apports, leurs limites et les enjeux démocratiques qu’ils soulèvent.
Méthodologie
La chute du régime de Blaise Compaoré n’est pas le fruit d’un seul facteur. Elle résulte d’une conjugaison de dynamiques politiques, sociales et citoyennes, dans lesquelles les médias ont occupé une place centrale.
Dès lors, plusieurs questions s’imposent : comment les médias ont-ils contribué à la maturation des consciences citoyennes ? Quels contenus ont-ils diffusés pour structurer l’opinion publique autour du rejet de la modification de l’article 37 de la Constitution ? Ont-ils joué un rôle de mobilisation, de médiation, voire de régulation dans un contexte de forte tension politique ? Comment ont-ils accompagné la période post-insurrectionnelle et les premiers pas de la Transition ? Répondre à ces questions permet de comprendre pourquoi l’insurrection d’octobre 2014 fut aussi une victoire symbolique de l’espace public médiatique, conquis progressivement au fil des années.
La méthodologie utilisée repose sur une analyse qualitative des contenus produits par les médias que nous avons sélectionnés. Notre échantillon pour la presse écrite se compose de quatre journaux : deux quotidiens (Sidwaya, pro-gouvernemental et L’Observateur Paalga, privé indépendant) et deux hebdomadaires (Bendré, privé, opposé au pouvoir et L’Opinion, privé et proche du pouvoir). La période de l’étude va du 1er octobre au 15 novembre 2014. Notre étude s’est limitée à l’analyse des articles de la rubrique « Politique » de ces journaux. Les indicateurs que nous avons retenus sont le genre journalistique pratiqué, le positionnement par rapport aux principales questions, à savoir la mise en place du sénat et la modification de l’article 37 pour la période pré-insurrection, la mise en place de la Transition et sa conduite par un civil pour la période post-insurrection.
En ce qui concerne les radios, notre étude porte menée entre le 23 octobre et le 7 novembre 2014 porte sur trois médias – RTB Radio (publique), Omega FM et Horizon FM (privées). Nous nous sommes intéressés aux journaux parlés et aux émissions interactives. BF1, Canal 3, TVZ Africa sont les télévisions auxquelles nous nous sommes intéressé dans cette recherche.
1. La presse écrite a joué un rôle d’éveil des consciences et de structuration du débat politique
Dans les mois qui ont précédé l’insurrection, la presse écrite burkinabè a joué un rôle clé dans la structuration du débat public autour de deux questions centrales : la mise en place du Sénat et la modification de l’article 37 permettant à Blaise Compaoré de briguer un nouveau mandat.
L’analyse de quatre journaux (Sidwaya, L’Observateur Paalga, Bendré, L’Opinion) révèle des positionnements éditoriaux clairement différenciés, reflétant les clivages politiques du moment. Les quotidiens ont privilégié le compte rendu, afin de suivre le rythme des événements, tandis que les hebdomadaires ont fait un usage plus marqué du commentaire et de l’éditorial, offrant un recul critique sur l’actualité.
1.1. L’Observateur Paalga et Bendré : des voix critiques assumées
Du côté de la presse privée indépendante et d’opposition, notamment L’Observateur Paalga et Bendré, la dénonciation du projet de révision constitutionnelle est constante.
À travers éditoriaux, commentaires et tribunes citoyennes, ces journaux alertent sur les risques de déstabilisation sociale, dénoncent la personnalisation du pouvoir et appellent à la vigilance démocratique.
Ces prises de position répétées ont contribué à légitimer la contestation et à nourrir une opinion publique de plus en plus hostile au projet de référendum.
1.2. Sidwaya et L’Opinion : entre légalité et défense du pouvoir
À l’inverse, Sidwaya, quotidien d’État, adopte une posture plus prudente, oscillant entre défense de la légalité du référendum et appels au calme.
L’Opinion, proche du régime, soutient sans réserve la modification constitutionnelle, dénonçant les manifestations comme des dérives violentes et, plus tard, présentant le départ de Blaise Compaoré comme un acte de sagesse.
Cette pluralité de positions montre que la presse écrite fut un espace de confrontation idéologique, contribuant à politiser les citoyens et à cristalliser les oppositions.
2. Les radios comme moteur de la mobilisation populaire
Au Burkina Faso, la radio demeure le média le plus accessible et le plus influent, en raison du faible taux d’alphabétisation et de la diversité linguistique. On peut même la considérer comme le média central dans un pays à tradition orale. À la veille de l’insurrection, les radios publiques et privées deviennent de véritables forums démocratiques, où s’exprime la colère populaire.
Des émissions interactives telles que Ça va, ça ne va pas (Horizon FM), Raquiré (Savane FM) ou À vous la parole (RMO FM) offrent aux citoyens un espace inédit d’expression directe.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : à l’approche des 30 et 31 octobre 2014, la majorité des appels enregistrés sur certaines radios portent sur l’article 37 et la contestation du pouvoir.
Les auditeurs dénoncent, interpellent, appellent à l’action. La radio devient un amplificateur de la mobilisation, synchronisant parfois ses programmes avec des médias internationaux comme la BBC ou RFI.
Cette libération de la parole pose néanmoins des défis. Certaines émissions flirtent avec la diffamation ou la radicalisation des discours, obligeant le Conseil supérieur de la communication (CSC) à rappeler les règles professionnelles.
L’expérience de 2014 conduira d’ailleurs à l’adoption, en 2015, d’une charte de bonne conduite des émissions interactives, illustrant la nécessité de concilier liberté d’expression et cohésion sociale.
3. Les télévisions : entre pouvoir symbolique et reconfiguration de l’espace public
La Radiodiffusion Télévision du Burkina (RTB) occupe une place singulière. Média d’État longtemps perçu comme la voix du régime, elle devient, pendant l’insurrection, un enjeu stratégique majeur. Le saccage de la RTB le 30 octobre 2014 est un acte hautement symbolique : il exprime le rejet d’un système d’information jugé verrouillé et instrumentalisé par le pouvoir. Ses propres agents dénonceront même quelques mois plus tard ce qu’ils ont qualifié d’immixtion du gouvernement » dans leur travail.
Pendant les événements, la RTB est successivement envahie, suspendue, puis réinvestie par différents acteurs politiques et militaires cherchant à s’approprier sa légitimité symbolique.
Cette séquence montre à quel point la télévision est un acteur politique à part entière, dont le contrôle conditionne la reconnaissance du pouvoir. Et qu’elle apparaisse comme un point névralgique dans le dispositif de sécurité pour les différents régimes est éloquente.
À côté de la RTB, des chaînes privées comme BF1 ou Canal 3, TVA Africa offrent des espaces de débat plus ouverts, accueillant opposants, société civile et experts.
Si leur audience reste majoritairement urbaine, elles participent à l’élargissement de l’espace public et à la diversification des points de vue. Avec plus tard l’arrivée de la TNT et/ou la montée sur les bouquets satellitaires de ces chaînes, leurs audiences se sont prodigieusement élargies, au-delà des populations urbaines.
4. Après l’insurrection : accompagner la Transition sans attiser les tensions
Dans les semaines qui suivent la chute du régime, les médias sont appelés à jouer un rôle délicat : accompagner la Transition tout en évitant l’escalade des tensions. Ainsi, le 22 janvier, le chef de l’État désigné de la Transition, Michel Kafando, rencontre les patrons de presse, pour les féliciter pour le travail accompli pendant l’insurrection populaire et pour les inviter à accompagner le gouvernement. « Heureusement que la presse fait du bon travail et elle doit continuer à le faire en appuyant la Transition car, c’est maintenant que nous entamons la phase principale qui va consister à organiser les différentes échéances qui doivent conduire à l’organisation des élections qui verront l’installation de nouvelles autorités et qui feront du Burkina Faso, un modèle » dira-t-il, dans un compte rendu de Lefaso.net en date du 22 janvier 2015.
Nous notons ainsi que les quotidiens ont privilégié les comptes rendus, les radios ont insisté sur la réconciliation nationale, et les télévisions se sont ouvertes progressivement à un pluralisme plus affirmé.
Au lendemain immédiat de l’insurrection populaire, si les positions divergeaint sur la question centrale qui était de savoir s’il faut un civil ou un militaire à la tête de la Transition, une constante est demeuré : la reconnaissance du rôle clé des médias dans la préservation de la paix sociale.
Conclusion
L’insurrection populaire d’octobre 2014 au Burkina Faso fut autant un événement politique qu’un moment médiatique majeur. Qu’il s’agisse de la presse écrite, des radios ou des télévisions, tous ces médias traditionnels ont contribué à éveiller les consciences, structurer le débat public, amplifier la mobilisation et accompagner la Transition.
Mais cette expérience rappelle aussi la responsabilité immense des médias en période de crise.
Ils peuvent être des leviers de libération démocratique, mais aussi des vecteurs de tension s’ils ne sont pas encadrés par une éthique professionnelle solide.
Le cas burkinabè montre enfin que la consolidation démocratique passe nécessairement par des médias libres, pluralistes, responsables et ancrés dans les réalités citoyennes.
Car lorsqu’un peuple se met en mouvement, ce sont souvent les médias qui donnent forme, sens et mémoire à l’histoire en train de s’écrire.
Par Cyriaque Paré (INSS/CNRST, Burkina Faso)
cyriaque.pare@gmail.com
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