Open Data : Avec une demande notée 6 à 7 sur 10, l’Afrique francophone fait face à des données trop enfermées dans des PDF
Santé, agriculture, climat, gouvernance, éducation, genre. Dans six secteurs clés, la demande de données progresse fortement en Afrique francophone. Un rapport d’étude menée dans 7 pays auprès de 746 acteurs mené par Dr Gounténi Daniel Lankoandé, analyste économique du développement, révèle que les données sont devenues indispensables à la décision publique et au plaidoyer. Mais sur le terrain, l’accès reste limité, les formats peu exploitables et l’offre largement en décalage avec les besoins.
Longtemps perçues comme une affaire de techniciens, les données sont désormais au cœur des politiques publiques et des débats citoyens. En Afrique francophone, une étude menée en 2025 vient confirmer cette tendance, chiffres à l’appui. Elle concerne 7 pays d’Afrique francophone (Bénin, Burkina Faso, Djibouti, Maroc, Île Maurice, République centrafricaine et Tchad) et analyse la demande de données dans six secteurs stratégiques. Elle s’appuie sur une cartographie couvrant 21 pays francophones, complétée par 746 acteurs identifiés comme demandeurs de données et 52 entretiens avec des responsables publics, des experts et des acteurs de terrain.
Une demande forte presque partout dans tous les domaines
L’étude indique que la demande de données est élevée dans tous les secteurs étudiés. Sur une échelle de 0 à 10, elle est évaluée entre 6 et 7. La santé arrive en tête avec un score de 7/10, suivie de près par l’agriculture, le climat, l’éducation, la gouvernance et le genre, tous notés 6/10. Cette quasi-uniformité montre que les données ne sont plus l’apanage de quelques domaines techniques. Elles sont devenues transversales, nécessaires aussi bien pour planifier une campagne de vaccination que pour suivre l’exécution d’un budget communal ou documenter les violences basées sur le genre.
Dans le secteur de la santé, les acteurs interrogés pour l’étude réclament avant tout des données épidémiologiques actualisées, des statistiques sur la couverture vaccinale et la disponibilité des infrastructures sanitaires. En agriculture, la demande porte sur les rendements, les prix des marchés, l’accès aux intrants et au crédit. Les acteurs du climat recherchent des données sur les précipitations, les risques climatiques et les émissions de gaz à effet de serre.
Derrière ces scores se cachent des profils d’acteurs très différents. L’étude identifie six grandes catégories de demandeurs, avec en tête les institutions publiques. Ministères, directions techniques et collectivités locales représentent une part importante des utilisateurs, notamment dans la santé, l’éducation et l’agriculture. Les organisations internationales jouent également un rôle central, surtout dans les pays en situation de fragilité. En République centrafricaine et au Tchad, elles constituent parfois la principale source de données, compensant les limites des systèmes nationaux.
Les organisations de la société civile se distinguent par une utilisation transversale des données. Elles croisent les chiffres de santé, de genre et de gouvernance pour nourrir le plaidoyer et interpeller les décideurs. Les médias, encore peu nombreux dans l’écosystème des données, manifestent un intérêt croissant, notamment pour les enquêtes sur les finances publiques ou les enjeux climatiques.
Le secteur privé, plus présent au Maroc et à l’Île Maurice, recherche avant tout des données à valeur économique directe avec les tendances de marché, les risques sanitaires ou climatiques et les données logistiques.
Les données existent… mais ne servent pas
Si la demande est forte, l’étude met néanmoins en lumière un paradoxe. Les données existent souvent, mais elles sont difficilement exploitables. Le principal obstacle selon l’étude sont les formats. Dans la majorité des secteurs et des pays étudiés, les données sont encore publiées sous forme de rapports PDF, de tableaux scannés ou de documents fermés. Or, les acteurs interrogés expriment une préférence nette pour des formats ouverts et réutilisables, comme le CSV, le JSON, le XML ou les API. Ce décalage est particulièrement marqué dans la santé et la gouvernance, où les données sont nombreuses mais rarement exploitables pour l’analyse ou le suivi en temps réel. En agriculture et en climat, la demande pour des données géospatiales progresse, mais l’offre reste très limitée. Le résultat est que des chiffres sont produits, mais restent enfermés dans des fichiers qui dorment sur des serveurs, loin des besoins des utilisateurs.
L’étude met également en évidence de fortes disparités entre les pays. « Le Burkina Faso et le Bénin disposent de systèmes statistiques relativement structurés et d’institutions actives dans la production de données. Le Maroc et l’Île Maurice se distinguent par une meilleure intégration du numérique et une implication plus marquée du secteur privé. La République centrafricaine et le Tchad, en revanche, dépendent largement des organisations internationales pour produire et diffuser les données », apprend-t-on du rapport. Mais même dans les pays les plus avancés, l’accès reste problématique. Données payantes, procédures administratives lourdes, plateformes peu fonctionnelles, l’étude déplore que la disponibilité réelle des données soit inférieure à la demande exprimée.
Dans le détail, l’étude identifie des écarts importants entre les besoins et l’offre. En santé, les données manquent de granularité locale et arrivent souvent avec retard. En agriculture, les données sont trop agrégées pour répondre aux réalités des producteurs. En gouvernance, l’accès aux données budgétaires locales reste limité. Le secteur du genre illustre particulièrement ces lacunes. Malgré une forte demande, les données restent rarement désagrégées par sexe, âge ou territoire, rendant difficile l’analyse fine des inégalités et des violences.
Cette étude établit que le problème n’est plus la sensibilisation à l’importance des données, mais leur mise à disposition effective. Les acteurs ne demandent pas seulement plus de chiffres, mais des données accessibles, compréhensibles et réutilisables. Elle appelle ainsi à une harmonisation des cadres juridiques sur l’open data, au renforcement des capacités des administrations, à la mutualisation des plateformes et à des financements plus durables. Autant de leviers pour combler l’écart entre une demande désormais bien installée et une offre encore insuffisante.
Pour finir, ce rapport d’étude estime qu’en Afrique francophone, la demande est là. « Reste à ouvrir les données pour qu’elles cessent d’être des documents dormants et deviennent de véritables outils de transformation. » L’étude a été financée par la Communauté d’Afrique francophone des données ouvertes (CAFDO) dans le cadre de son projet « Yirwa » en collaboration avec l’équipe de Open Burkina.
Farida Thiombiano
Lefaso.net