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Burkina/Entrepreneuriat : Partir à l’aventure pour revenir servir son pays, le pari réussi de Kader Yoada

Publié le dimanche 11 janvier 2026 à 22h29min

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Burkina/Entrepreneuriat : Partir à l’aventure pour revenir servir son pays, le pari réussi de Kader Yoada

Autodidacte, travailleur acharné et profondément attaché à son pays, Kader Yoada est parti chercher les ressources nécessaires à ses projets pour revenir bâtir son pays. De son Ganzourgou natal à l’Italie, il a fait de nombreux travaux sans se décourager. Aujourd’hui à la tête d’une chaîne de supermarchés à Ouagadougou, son parcours est celui d’un homme qui a fait du travail une philosophie et du retour au pays un acte de foi.

Le bureau où Kader Yoada accueille ses convives est niché au cœur de l’une de ses supérettes. À l’entrée de la bâtisse, à travers la vitre, on aperçoit les rayonnages alignés, les clients qui entrent et sortent et le ballet des employés en uniformes. À première vue, Kader Yoada donne une apparence calme et posée avec un regard très souvent pensif. Derrière l’image que l’on aperçoit de ce PDG des alimentations Naco International se cache une histoire faite d’aventure, de sueur, de patience et de difficultés. Né dans le département de Tanama, dans la province du Ganzourgou, il grandit dans un environnement rural, modeste, où l’ingéniosité et la débrouille ne sont pas des options mais des nécessités. Très tôt, il s’initie au commerce, sans théorie ni formation académique, mais avec l’instinct de ceux qui observent, essaient et apprennent sur le tas. Au village, il fait et vend un peu de tout : recharge de téléphones à une époque où cela relevait presque de l’exploit technique, vente d’incassables, de fourreaux, de biscuits, de chewing-gums. Il gère même un vidéoclub à l’époque et se lance dans le prêt-à-porter. Sa première “boutique” tient sur un tabouret en bois, installé non loin de sa mère qui fait de la restauration. Une scène banale dans les villages mais qui sera fondatrice d’un commerce plus grand.

Cette précocité professionnelle et entrepreneuriale n’est pas guidée par un rêve de richesse rapide selon Kader Yoada. Elle répond à un besoin de faire, de créer quelque chose par soi-même. « Toutes ces petites activités que je vous ai citées, c’est au village que je les ai faites », insiste-t-il. Malgré tout, très vite, l’idée « d’aller à l’aventure » s’impose à lui comme une étape importante. L’Italie sera cette étape. En 2007, grâce à l’appui d’un oncle, Kader Yoada arrive en Italie. À peine quelques jours après y avoir posé le pied, il se rend compte que le décor ne correspond pas à l’imaginaire qu’il a nourri depuis le Burkina. Il observe, il analyse, et très vite il projette son retour au pays.

« J’ai aussi travaillé dans les sites d’orpaillage pendant un moment », indique Kader Yoada

« Je suis venu avec un objectif », dit-il. Celui de travailler, économiser, puis rentrer investir au Burkina Faso et créer des emplois. Dès le départ, il voit son séjour comme temporaire. Les débuts sont rudes, raconte-t-il. Sans papiers complets, il prend la direction de Naples, une des grandes villes du pays. Là-bas, il découvre la réalité la plus brute de l’immigration économique. La cueillette des tomates sous le soleil, les mains plongées dans la terre, le dos courbé des heures durant. Les grosses caisses à remplir, une à une, sans machines, sans raccourcis. Puis, il s’adonne à la maçonnerie où il porte des matériaux pour monter et descendre des escaliers jusqu’à des niveaux d’étage élevés, toute la journée. Un travail de force, répétitif, éprouvant. Un travail épuisant mais qui le rapproche de son objectif. « Quel que soit le boulot, quand tu trouves, tu vas faire », résume-t-il. En Italie, il apprend que le temps n’existe plus en dehors du travail. « Pas de week-ends, pas de loisirs. Les jours ouvrables à l’usine, les week-ends dans les champs, parfois sur les collines », se souvient-il. Cette absence de répit, loin de le briser, forge chez lui la conviction que rien ne s’obtient sans effort.

Après six mois à Naples, il rejoint Brescia une fois ses papiers régularisés. La situation s’améliore, mais l’objectif reste le même. Chaque fin de mois, il économise. L’argent gagné là-bas ne doit pas dormir en Europe. Il doit construire quelque chose ici. « Quand je travaillais, j’avançais là-bas, mais j’avançais aussi au pays », explique-t-il simplement. Dès 2010, les premiers investissements prennent forme. Une parcelle, une construction, puis une petite boutique de vente de produits divers. La gestion est confiée à son frère, pendant que lui continue de faire la navette. De 2011 à 2013, il se prépare méthodiquement à un retour définitif. Mais il souligne que rien n’est improvisé. Revenir sans base solide serait un pari risqué. En 2013, il rentre pour de bon. Vivre en Italie est derrière lui. Désormais, tout se joue au Burkina Faso. Kader Yoada est lucide et il sait ce qu’il quitte. Un système mieux organisé, des revenus stables et un confort relatif. Mais il sait aussi ce qu’il veut construire. « Si nous tous on décide de rester là-bas, qui va construire notre pays ? », interroge-t-il sérieusement. Pour lui, le développement n’est pas un concept abstrait, mais une responsabilité collective. « Les pays européens sont organisés parce que leurs fils les ont bâtis. Il appartient donc aux Burkinabè de faire de même pour leur propre pays », ajoute l’entrepreneur.

Son entreprise a été sacrée meilleure alimentation du Burkina lors de la 2ᵉ édition des Prix de l’Excellence et de l’entrepreneuriat burkinabè en 2024

Un retour porteur

De cette conviction naît progressivement « NACO ». D’abord une alimentation, puis plusieurs, jusqu’à devenir une chaîne de supermarchés reconnue. Aujourd’hui, le nom circule, s’impose dans le paysage commercial. Un succès qui repose selon lui sur des années de rigueur, de présence quotidienne sur le terrain, et une compréhension fine des réalités locales. L’aventure n’est pourtant pas exempte d’épreuves. En 2023, un incendie frappe l’un des sites. Beaucoup doutent. Certains vont jusqu’à dire qu’un Burkinabè ne peut pas relever un tel défi, insinuant qu’un étranger aurait repris l’affaire. Ces paroles, dit-il, le blessent, mais renforcent aussi sa détermination. « Ce que les étrangers peuvent faire au Burkina, nous aussi on peut le faire », martèle-t-il. Le redémarrage après l’incendie était une façon pour lui de prouver que la compétence et la résilience locale existent.

Aujourd’hui, Kader Yoada emploie de nombreuses personnes. Des familles dépendent directement de ses entreprises. Cette dimension sociale donne un sens supplémentaire à son parcours. « Grâce à moi, il y a pas mal de gens qui comptent sur moi à la fin du mois », dit-il sans emphase, mais avec conscience de la responsabilité. Créer de l’emploi, pour lui, est aussi important que réussir soi-même. Dans le commerce, les difficultés sont constantes. La gestion des ressources humaines, notamment, est un défi permanent. Il parle sans détour des déceptions, des collaborateurs malhonnêtes, des moments de découragement. Mais il refuse de s’y attarder. Ces obstacles font partie du chemin. L’essentiel est de s’organiser, de s’entourer des bonnes personnes et de continuer à avancer. « L’argent seul ne suffit pas. Créer une entreprise sans aimer ce que l’on fait mène souvent à l’échec. Il faut d’abord aimer la chose que tu fais. Avant d’injecter beaucoup d’argent surtout. Sinon, si tu penses qu’avec l’argent, tout peut marcher, ça peut te surprendre. » Beaucoup de faillites s’expliquent, selon lui, par une précipitation aveugle, par l’envie d’imiter ou de dépenser plutôt que de construire. L’expérience acquise à l’étranger, lorsqu’elle est bien capitalisée, peut devenir un atout majeur au retour.

« L’Europe n’est pas une solution magique »

Kader Yoada affirme ne rien regretter de son parcours. Ni les travaux pénibles, ni les sacrifices, ni les moments de doute. Pour lui, regarder en arrière ne doit servir qu’à se souvenir d’où l’on vient, jamais à se freiner. Avancer reste la priorité. Son message est que « l’Europe n’est pas une solution magique ». « Beaucoup y vont avec des illusions et s’y perdent. Sans préparation, sans compétence, sans discipline, l’aventure peut tourner au cauchemar. La réussite ne se décrète pas, elle se construit. Par le travail, la patience et la détermination. Être pressé est souvent l’ennemi du succès. Chacun doit avancer à son rythme, sans se comparer inutilement aux autres », suggère-t-il. Il insiste sur le fait de ne jamais renier ses origines, de transformer les épreuves en apprentissage et l’aventure en levier économique. Il estime que son parcours est unique comme celui de nombreuses autres personnes mais rappelle que le développement d’un pays passe aussi par ce genre de trajectoires individuelles, faites de courage, de volonté et d’un attachement profond à la terre natale.

Farida Thiombiano
Lefaso.net

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