Des articles aux usines : Pr Jacqueline Konaté appelle à une révolution académique
La directrice générale du Centre d’intelligence artificielle et de la robotique du Mali, Pr Jacqueline Konaté, a interrogé en profondeur le rôle des universités africaines dans le développement du continent. C’était le mardi 9 décembre 2025 à Ouagadougou, à l’occasion de la célébration du jubilé d’or de l’Université Joseph Ki-Zerbo (UJKZ). Sa communication a durablement marqué les esprits par la clarté de son diagnostic et la portée de ses propositions.
Dans une intervention dense et engagée, Pr Konaté a posé un regard sans complaisance sur le système académique africain, tout en traçant des perspectives concrètes pour le réorienter vers l’innovation, l’impact social et la transformation des économies locales.
Quand la quête de prestige éclipse la mission des universités
Au cœur de son propos, un constat sévère mais largement partagé : les universités africaines produisent de plus en plus de publications scientifiques, mais trop peu de solutions concrètes aux problèmes quotidiens des populations. Selon Pr Konaté, le système académique mondial a progressivement convaincu les chercheurs africains que leur valeur se mesure avant tout au nombre d’articles publiés et de citations obtenues dans des revues étrangères, souvent peu préoccupées par les réalités du continent.
« Nos bibliothèques sont pleines, mais nos laboratoires sont vides », a-t-elle lancé, dénonçant une situation paradoxale où des pays riches en ressources naturelles importent massivement des équipements que leurs propres universités enseignent pourtant à concevoir. Pour elle, l’Afrique ne manque ni de talents ni de savoirs ; elle souffre surtout d’un déficit d’invention et de valorisation locale de la connaissance.
Cette logique de reconnaissance académique, centrée sur le prestige et non sur l’utilité sociale, détourne selon elle les enseignants-chercheurs de leur mission fondamentale : contribuer au progrès économique, technologique et social de leurs sociétés.
Transformer les théories en solutions concrètes
Face à ce déséquilibre, Pr Konaté appelle à une mutation profonde des universités africaines, appelées à devenir de véritables moteurs d’innovation. Les professeurs, estime-t-elle, ne devraient pas se contenter d’expliquer des théories, mais s’atteler à les appliquer. Ce qui implique, précise-t-elle, de transformer des équations en machines, des concepts en prototypes, des données en décisions.
Pr Konaté invite chaque département universitaire à se doter de laboratoires d’invention, où enseignants et étudiants travailleraient ensemble sur des problématiques concrètes issues des communautés, dans des domaines comme l’agriculture, la transformation locale des produits, la santé, l’énergie, le numérique. L’objectif, selon elle, est de replacer l’université au cœur des dynamiques de développement.
Dans cette perspective, Pr Jacqueline Konaté a soulevé quelques questions dignes d’intérêt. Combien d’enseignants-chercheurs africains ont conçu des systèmes d’irrigation accessibles aux petits producteurs ? Combien d’ingénieurs ont développé des machines locales pour transformer le cacao, le karité ou le manioc ? Combien d’informaticiens ont créé des solutions numériques adaptées aux écoles ou aux entreprises locales ? Autant d’interrogations auxquelles les réponses restent encore trop timides, reconnaît-elle.
La rétro-ingénierie comme levier stratégique
L’une des propositions phares de son intervention réside dans la promotion de la rétro-ingénierie comme approche stratégique pour la recherche et l’innovation en Afrique. Loin d’être une simple imitation, cette démarche consiste à analyser des solutions existantes, à comprendre leur fonctionnement, puis à les améliorer et à les adapter aux réalités locales.
Pour Pr Konaté, cette approche permettrait aux pays africains de gagner un temps précieux, de former efficacement les ingénieurs et techniciens, et surtout de créer des industries locales génératrices d’emplois et de richesse. Elle cite l’exemple des pièces de rechange de motos, massivement importées malgré leur forte demande, et qui pourraient être conçues et produites localement par des étudiants et des entreprises issues du monde académique.
« Regardez le nombre de motos que nous avons en circulation à Ouagadougou et à Bamako. Toutes les pièces de rechange de ces motos sont importées. Est-ce qu’à un moment donné, nous ne devons pas être capables de prendre les pièces les plus utilisées en vue de les faire concevoir par nos étudiants en mécanique, en électromécanique ? Cela nécessiterait la création d’industries locales pour reproduire les mêmes choses. Ce qui pourrait permettre d’employer des milliers de personnes et de générer ainsi de la richesse. Je pense que c’est surtout vers ces choses que nous devons aller », a-t-elle interpellé.
La rétro-ingénierie devient ainsi un outil pédagogique, industriel et économique, capable de renforcer la souveraineté technologique du continent.
L’exemple israélien, l’audace comme moteur du progrès
Pour illustrer la puissance d’une vision audacieuse soutenue par une volonté politique et des financements adaptés, Pr Konaté a évoqué l’exemple de la naissance de l’industrie aéronautique israélienne. Partie d’un simple projet de récupération et de réhabilitation d’anciens avions, cette initiative, portée par un ingénieur engagé et soutenue par la diaspora, a permis en quelques années de bâtir l’un des secteurs industriels les plus performants du pays.
« Le projet n’a pas été facile quand ils se sont mis à chercher le financement pour le réaliser. Des autorités israéliennes leur ont dit que pour eux, la priorité, c’était de donner à manger aux populations ; vu qu’à l’époque, l’autosuffisance alimentaire n’était pas assurée en Israël. Et quelqu’un leur a dit : est-ce que vous savez qu’on n’a même pas une usine de fabrication de vélos et vous voulez venir fabriquer des avions ? », a-t-elle relaté.
Ainsi, malgré les scepticismes initiaux, certains jugeant absurde de fabriquer des avions dans un pays ne produisant même pas de bicyclettes, l’enseignante-chercheuse affirme que la persévérance et la foi dans le projet ont fini par transformer cette industrie en premier employeur national, puis en acteur spatial reconnu.
Pour Pr Konaté, cet exemple montre que le développement technologique n’est pas une question de départ, mais de vision, d’audace et de cohérence stratégique.
Redéfinir la réussite académique
La directrice générale du Centre d’intelligence artificielle et de la robotique du Mali plaide pour une redéfinition profonde des critères de réussite académique. Les promotions et reconnaissances, soutient-elle, ne devraient plus dépendre uniquement du nombre de publications, mais aussi et surtout des innovations brevetées, des solutions déployées, des start-up créées et de l’impact réel sur les conditions de vie des populations.
De son point de vue, récompenser l’impact plutôt que la citation, c’est libérer la créativité, orienter les talents vers la construction d’industries locales et faire des universités africaines des actrices majeures de la transformation du continent.
À travers son intervention, Pr Jacqueline Konaté n’a pas seulement dressé un diagnostic ; elle a lancé un appel clair à l’action. Un appel à bâtir une Afrique de créateurs, d’inventeurs et de bâtisseurs, où la recherche cesse d’être une fin en soi pour devenir un puissant levier de développement et de souveraineté.
Hamed Nanéma
Lefaso.net