Frappes américaines au Nigeria : Dr Jean-Baptiste Guiatin évoque une erreur stratégique se basant sur le réalisme offensif
Les frappes américaines menées au Nigeria le jour de Noël 2025 relancent le débat sur la lutte antiterroriste en Afrique et, plus largement, sur le jeu des grandes puissances dans le système international. À travers une analyse inspirée du réalisme offensif, le politologue Jean-Baptiste Guiatin, à la lumière de l’analyse de John J. Mearsheimer, estime que cette intervention constitue une erreur stratégique majeure pour Washington. À travers le décryptage qu’il fait ci-dessous, le politiste invite les décideurs du continent, notamment sahéliens, à repenser souveraineté, agentivité et survie dans un monde qu’il qualifie d’impitoyable.
Les frappes américaines au Nigeria : les leçons du Professeur John J. Mearsheimer
Le 25 décembre 2025, jour de la célébration de Noël, sur ordre de son président Donald J. Trump l’armée américaine a tiré une douzaine de missiles TOMAHAWK sur le nord nigérian dans l’Etat fédéré de SOKOTO avec comme cibles les camps des terroristes de l’Etat Islamique au Grand Sahel (EIGS). Cette intervention militaire directe des Etats-Unis sur le continent noir n’est certes pas une première. On peut se rappeler, entre autres, des interventions américaines en Libye en 1986 et 2011, en Somalie en 1992-1993. Cependant, la spécificité des frappes américaines de Noël au Nigeria réside dans le fait qu’elles se sont passées dans un contexte ouest-africain marqué par la lutte contre le terrorisme depuis l’émergence de la secte islamiste BOKO HARAM au Nigeria en 2009. Mais, ce qu’on oublie souvent c’est que cette lutte contre le terrorisme islamiste se passe dans une dynamique de jeu de puissance entre superpuissances. Et c’est ce que Professeur John J. Mearsheimer veut nous faire comprendre.
Professeur John J. Mearsheimer est l’un des grands maîtres de la discipline des relations internationales côté américain, très influent dans le monde universitaire américain. Plus spécifiquement, il est le père fondateur de l’école néo-réaliste appelée le réalisme offensif dont la substance a été présentée dans son ouvrage devenu classique The Tragedy of Great Powers. C’est à travers le prisme de ce courant de pensée des relations internationales qu’il a nous commenté, le 27 décembre 2025 soit deux jours après l’événement, les frappes américaines au Nigeria. Qu’a-t-il dit dans sa vidéo YouTube d’une douzaine de minutes ?
Selon John J. Mearsheimer, les frappes américaines sur les camps terroristes islamistes à SOKOTO est non seulement une erreur, mais aussi un piège pour les Etats-Unis. L’attitude américaine n’est donc pas rationnelle du point de vue de l’école néo-réaliste des relations internationales. Voici les arguments qu’il a présentés pour défendre sa thèse.
D’abord, il a rejeté le discours officiel relayé par les médias américains, disant que les Etats-Unis sont en croisade pour protéger les chrétiens persécutés au Nigeria. Pour lui, le caractère séducteur de ce discours ne doit pas nous tromper. Il ne s’agit pas d’un réveil d’une superpuissance qui veut s’affirmer et rassurer, mais plutôt les convulsions d’un hégémon qui a perdu la tête car piégé par son hégémonie libérale. Dans le cas d’espèce, cette hégémonie libérale a pris la forme d’une croisade morale et religieuse où les Etats-Unis pensent qu’ils ont le droit de protéger les populations faibles dans une région dont la valeur stratégique pour la sécurité nationale des Etats-Unis est nulle.
Ensuite, il s’est appesanti sur le ratio du coût d’échange. En effet, il dit que les Etats-Unis n’ont pas fait une bonne affaire dans cette aventure dans la mesure où ils ont utilisé une douzaine de missiles TOMAHAWK de plus d’une vingtaine de millions de dollars pour des cibles d’une valeur de quelques milliers de dollars.
Troisièmement et enfin, il a parlé du coût stratégique de cette opération militaire américaine au Nigeria. Avant de nous montrer l’importance de coût stratégique, il a pris le soin de nous rappeler le principal postulat de l’école du réalisme offensif : le système international est une jungle dans laquelle il n’existe pas un vigile chargé de veiller sur la sécurité de chaque acteur international ; par conséquent chaque Etat doit s’occuper de sa propre sécurité. A l’heure actuelle au 21ème siècle, la principale menace existentielle pour les Etats-Unis n’est pas la menace islamiste au Nigeria, mais la Chine qui est une puissance montante et révisionniste.
La Chine est le seul acteur international, selon John J. Mearsheimer, à pouvoir concurrencer les Etats-Unis à armes égales dans l’Océan Pacifique. En effet, la Chine dispose de tous les atouts : une grande population, une richesse économique considérable et une sophistication technologique. Ces atouts vont, toujours selon John J. Mearsheimer, un jour permettre à la Chine de chasser les Etats-Unis de l’Asie. Voilà pourquoi la Chine doit être vue par l’administration américaine comme une menace existentielle. « C’est donc en Asie, plus précisément dans la partie occidentale de l’Océan Pacifique que l’histoire du monde au 21ème siècle s’écrira », dit-il.
Par conséquent, « chaque heure que le commandement américain AFRICOM passe à planifier des attaques au Nigeria, chaque missile TOMAHAWK que les Etats-Unis tirent sur le Sahel, chaque gramme de capital que les Etats-Unis investissent pour coordonner leurs actions avec les militaires nigérians, tout cela constitue des ressources qui ne ciblent pas l’Asie du Sud-Est, par conséquent, c’est une distraction. » Il continue en disant que dans un système international impitoyable marqué par le jeu de puissance, la distraction appelle la mort. La Chine, quant à elle, observe et se frotte les mains. Dans le reste de sa vidéo, John J. Mearsheimer nous montre comment à travers ces frappes américaines le Nigeria se retrouve dans une situation de passager clandestin où les Etats-Unis se battent à sa place et pour sa cause.
- Lire aussi : Relations internationales : L’élection de Donald J. Trump et la politique africaine des Etats-Unis d’Amérique
Quelles leçons tirer de cette interprétation néo-réaliste ? D’abord, il faudrait reconnaître à la suite des propos de John J. Mearsheimer que les frappes américaines de Noël ne vont pas subitement mettre fin à l’insurrection djihadiste au nord du Nigeria d’autant plus que de l’avis de certains analystes ces frappes ont été menées pour satisfaire l’électorat évangéliste du président Donald J. Trump, et ils en veulent pour preuve le timing même des frappes. En outre, il faut noter que cette insurrection islamiste est non seulement vieille de plus de quinze ans, mais aussi la résultante d’une situation socio-politique très complexe de l’Etat nigérian.
Ensuite, il faudrait retenir que le jeu de puissance entre acteurs étatiques dans le système international continue et est même déterminant dans la lutte contre le terrorisme. Cela implique donc que chaque Etat africain puisse d’abord, en son âme et conscience, déterminer les véritables enjeux de sa propre survie dans un système international que John J. Mearsheimer qualifie d’impitoyable. Ainsi, les politiques d’alignement systématique que l’on a l’habitude de voir dans les pratiques diplomatiques africaines devraient cesser. La seule boussole qui devrait compter est la survie à long terme de l’Etat africain dans un système international semblable à une jungle.
Enfin, la troisième leçon découle de la seconde en ce sens que comme le système international n’est pas un jardin de roses, il s’avère nécessaire pour les Etats africains, notamment ceux du Sahel confrontés à la menace terroriste islamiste, de cultiver et d’augmenter ce que les analystes appellent leur agentivité. Pour un Etat, l’agentivité est un concept qui désigne la capacité d’agir et d’être maître de soi. En plus, dans un système international impitoyable l’agentivité d’un acteur étatique est relative, c’est-à-dire que sa capacité d’agir et d’être maître de soi est mesurée à l’aune de celle des autres. Cette relativité est rarement prise en compte par les décideurs politiques africains ; et dans le pire des cas, elle est prise en compte à minima.
Or, la culture de cette agentivité est plus que nécessaire, surtout pour les Etats de l’Alliance des Etats du Sahel (AES) dont le nouveau positionnement diplomatique est essentiellement fondé sur la contestation et la déconstruction du système international euro-centrique. Sans cette agentivité, la survie de l’AES n’est pas imaginable car on pourrait alors se demander avec quelle force elle naviguerait en haute mer trouble du système international impitoyable. L’enjeu du moment est donc la culture et le renforcement de cette agentivité tout en se plaçant dans une perspective à très long terme.
En conclusion, il faut retenir que la sortie de John J. Mearsheimer est intéressante à plus d’un titre du point de vue africain. Au-delà des débats sur le respect ou le non-respect de la souveraineté de l’Etat fédéral du Nigeria lors de ces frappes américaines de Noël, l’analyse de John J. Mearsheimer devrait inspirer nos décideurs politiques à mieux comprendre la véritable nature du système international actuel. C’est un système impitoyable où la force militaire fait la loi ; c’est cette force que l’on appelle, dans le langage courant et avec euphémisme, le rapport de forces. C’est un environnement où chaque acteur étatique doit s’occuper de sa propre sécurité, sa propre survie, qui est son principal enjeu. D’où l’importance de l’agentivité. Le reste, c’est de la rhétorique !
Bonnes fêtes de fin d’année à tout le monde !
Que Dieu bénisse l’Afrique !
Dr. Jean-Baptiste GUIATIN
Assistant en Science Politique à l’Université Joseph Ki-Zerbo/Institut Burkinabè des Arts et Métiers (IBAM)
Fulbright 2016.