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Frappe américaine au Nigeria : Sécurité, religion et stratégie

Publié le lundi 29 décembre 2025 à 22h15min

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Frappe américaine au Nigeria : Sécurité, religion et stratégie

Les frappes américaines au Nigeria le jour de Noël relancent le débat sur la stratégie de Washington en Afrique de l’Ouest. Entre « protection des populations chrétiennes », selon les arguments brandis par le président américain, enjeux électoraux et diplomatie transactionnelle, Donald Trump organise un retour offensif des États-Unis dans le Sahel. Décryptage avec Oumar Zombré, Journaliste, écrivain, consultant en relations internationales et spécialiste en communication.

Le jeudi 25 décembre, les habitants de l’État de Sokoto, au nord-ouest du Nigeria, où sévit depuis quelque temps le groupe terroriste Lakurawa, transfuge de l’État Islamique, ont été réveillés par le fracas assourdissant de bombardements américains. Ces frappes qui visaient des positions de ce groupe armé auraient fait plusieurs morts parmi des chefs terroristes ciblés.

S’exprimant auprès du média Politico, Donald Trump a affirmé que « tous les camps » djihadistes visés par l’armée américaine au Nigeria avaient été « décimés ».
Ces frappes constituent la concrétisation d’une menace formulée publiquement à l’encontre des groupes terroristes sévissant au Nigeria. Dans un message récent sur les réseaux sociaux, Donald Trump avait averti que des frappes seraient menées si « les exactions contre les populations chrétiennes » se poursuivaient. Il y promettait une attaque « rapide, brutale et efficace », rapporte The New York Times. Donald Trump l’avait annoncé, il l’a fait.

Frappes coordonnées ou menées à l’insu de l’État nigérian ?

La question de la coordination avec les autorités nigérianes a rapidement émergé. Abuja affirme avoir été associée à ces frappes de bout en bout. Selon les autorités, les coordonnées des cibles ont été obtenues grâce à la coopération militaire entre les États-Unis et le Nigeria.
Le ministre nigérian des Affaires étrangères, Yusuf Tuggar, a indiqué avoir échangé à deux reprises avec le secrétaire d’État américain, Marco Rubio, avant le lancement de l’opération.

« Au total, 16 munitions de précision guidées par GPS ont été déployées à l’aide de plateformes aériennes sans pilote MQ-9 Reaper, neutralisant avec succès des éléments de l’EI (État islamique) qui tentaient de pénétrer au Nigeria depuis le corridor sahélien », a indiqué le ministre nigérian de l’Information, Mohammed Idris dans un communiqué.
L’opinion publique nigériane est quant à elle divisée sur la portée d’une telle action offensive. Si d’autres applaudissent, certains quant à eux évoquent des questions de souveraineté du pays.

Trump, défenseur des chrétiens du Nigeria ?

Le fait que ces frappes soient intervenues un 25 décembre, jour de Noël, perçu par Donald Trump comme un « cadeau » offert aux chrétiens de Sokoto, suscite de nombreuses interrogations. Pourquoi maintenant ? Pourquoi pas plus tôt, alors que la menace terroriste est ancienne ?
Le timing de cette action militaire interpelle. Pour beaucoup d’observateurs, Donald Trump n’a fait que mettre ses menaces à exécution, offrant un répit, certes temporaire, à une communauté chrétienne régulièrement prise pour cible par des groupes armés au Nigeria. À travers cette action, Donald Trump cherche aussi à s’ériger en défenseur de la foi chrétienne.

Il envoie ainsi un signal fort au monde, mais surtout à son électorat aux États-Unis. Selon l’Arizona Christian University, en 2024, les chrétiens ont constitué le pilier central de la victoire électorale de Donald Trump, représentant 78 % de ses électeurs. Bien qu’ils composent environ 72 % de l’électorat national, leur poids est encore plus marqué dans l’électorat trumpiste, où ils représentent plus de trois voix sur quatre.

En frappant au Nigeria pour « sauver les chrétiens », l’enjeu est surtout électoral : consolider sa base en vue des élections de mi-mandat prévues en 2026. Les Américains voteront dans quelques mois pour le renouvellement des deux chambres du Congrès, un scrutin déterminant pour le parti au pouvoir. L’enjeu dépasse donc largement la seule lutte contre le terrorisme qui endeuille le Nigeria depuis plus de vingt ans. Cette action vise donc à repositionner Donald Trump auprès de son électorat chrétien.

Donald Trump annonce le retour militaire américain en Afrique de l’Ouest

La politique militaire de l’US AFRICOM sous Donald Trump entend aussi marquer la présence américaine dans un espace devenu hautement concurrentiel, où s’affrontent des puissances mondiales telles que la Chine, la France, la Russie et les États-Unis.

Ces frappes constituent l’un des rares cas documentés de bombardements américains contre des groupes terroristes sur le sol nigérian. Ce changement de paradigme s’explique sans doute par l’évolution rapide des alliances dans la sous-région.
Les États-Unis entendent montrer qu’ils restent un acteur présent et un allié fiable pour le Nigeria. Pour l’homme d’affaires devenu président, les relations internationales ne relèvent plus de l’idéalisme diplomatique : place à la diplomatie transactionnelle.

Le média Arabnews rapporte que, début juillet, Rudolph Atallah, conseiller de Donald Trump en matière de sécurité et de lutte contre le terrorisme, s’est rendu au Mali pour proposer la « solution américaine » face à l’insécurité. Cette offre inclurait le renseignement et l’élimination des principaux chefs terroristes en échange d’un accès privilégié aux ressources naturelles.
Selon Ulf Laessing, directeur du programme Sahel à la Fondation Konrad Adenauer, cité par le même média, « Washington a proposé d’éliminer les chefs des groupes armés en échange d’un accès au lithium et à l’or pour les entreprises américaines ».

Donald Trump repositionne ainsi l’Amérique auprès des pays du Sahel et, plus largement, sur l’échiquier africain. Il cherche à ouvrir la voie aux entreprises américaines, considérant que les relations internationales doivent désormais être lues sous un prisme économique. « Le commerce, pas l’aide ». L’outil militaire devient alors un levier visible pour préparer le terrain aux industries américaines, notamment dans les secteurs de la défense et de l’extraction minière.

Bombardement au Nigeria : une démonstration de force

Au-delà de ces lectures, ces frappes peuvent aussi être interprétées comme une simple démonstration de force dans une région qui n’avait jusque-là jamais été ciblée par des missiles américains contre des positions terroristes.

Avant ces frappes, la France avait mené des opérations similaires au Mali, au Niger et au Burkina Faso. Avec le départ des forces françaises et le rapprochement des pays du Sahel avec la Russie, l’intervention américaine, alliée militaire mais concurrente économique de Paris, rebats les cartes.
Donald Trump cherche à afficher la puissance américaine et à ouvrir un nouveau théâtre d’opérations pour l’US AFRICOM, en complément de la Corne de l’Afrique, déjà instable depuis plusieurs décennies.

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