Mexique : Une influenceuse meurt en direct devant ses milliers d’abonnés
Influenceuse et entrepreneure, Valeria Márquez avait ouvert son salon avec un slogan simple : « Il n’y a pas de meilleur traitement que le temps que vous vous consacrez. » Elle s’en consacrait. À 23 ans, elle avait bâti une entreprise, une communauté, un avenir. Elle avait remporté un concours de beauté et rêvait encore plus grand. Mais au Mexique, être une femme visible, indépendante et prospère peut suffire à signer votre arrêt de mort. Le 13 mai 2025, devant ses milliers d’abonnés, Valeria n’a pas partagé un tutoriel de beauté. Elle a partagé une scène d’horreur : sa propre mort, en direct.
Mardi 13 mai 2025. Il est environ 18h30 à Zapopan, dans l’État de Jalisco, au Mexique. Valeria Márquez (23 ans, maquilleuse, influenceuse, entrepreneure, étoile montante d’un Mexique qui rêve encore) tenait une peluche rose dans ses mains. Elle souriait à son téléphone, diffusant en direct sur TikTok depuis son salon de beauté. Derrière elle, les miroirs réfléchissaient les lumières douces de Blossom the Beauty Lounge, l’entreprise qu’elle avait fondée neuf mois plus tôt, en août 2024.
Sur l’écran, ses abonnés regardaient. Près de 200 000 personnes suivaient cette jeune femme sur TikTok et Instagram. Ils l’admiraient pour son authenticité, ses conseils beauté, sa proximité. Elle leur avait tout partagé : ses voyages, ses tenues, ses rêves d’entrepreneur. Elle avait même partagé sa victoire au concours Miss Rostro en 2021, le tremplin qui avait transformé sa vie.
Ce soir-là, elle leur partagea quelque chose d’autre. Quelque chose qu’elle ne pouvait pas savoir qu’elle partageait : ses derniers instants.
Quelques heures plus tôt, Valeria avait confié à ses abonnés une inquiétude. Elle avait reçu des colis suspects, des messages dérangeants. « Peut-être qu’ils vont me tuer », avait-elle dit, avec ce mélange d’humour nerveux et d’anxiété réelle que les jeunes utilisent pour conjurer leurs peurs. Elle avait mentionné qu’on lui avait promis un cadeau coûteux. Un cadeau qui l’inquiétait.
Puis, devant la caméra, tenant toujours sa peluche rose, elle regarda hors cadre. « Ils arrivent », annonça-t-elle.
Une voix masculine résonna dans le salon :
— « Hey, Vale ? »
Valeria leva la tête.
— « Oui. »
Ensuite, elle se pencha pour couper le son de son livestream. Geste banal. Geste fatal. Dans le silence numérique qui suivit, plusieurs balles déchirèrent sa poitrine et sa tête. On pouvait voir le corps s’effondrer hors caméra, la vie qui s’éteignait, alors que des milliers de followers commentaient :
« Vale, tu vas bien ? »
« On n’entend rien. »
« C’est normal ? »
Quelques secondes plus tard, une main saisit le téléphone, un visage apparaît une fraction de seconde (trop flou pour être reconnu) puis le live s’interrompt définitivement. Des milliers de personnes venaient d’assister, en temps réel, à un meurtre.
Le visage d’une épidémie
L’assassinat de Valeria Márquez n’est pas une anomalie. C’est un symptôme. Le Bureau du Procureur général de Jalisco traite l’affaire comme un féminicide, c’est-à-dire le meurtre intentionnel d’une femme en raison de son genre. La présidente mexicaine Claudia Sheinbaum Pardo a présenté ses condoléances et promis une enquête approfondie. Les autorités analysent les caméras de surveillance, scrutent les réseaux sociaux de la victime, suivent des pistes.
Mais dans un pays où 847 féminicides ont été officiellement recensés en 2024 (soit près d’un quart de tous les homicides de femmes) l’indignation collective masque à peine une résignation terrifiante.
« J’étais horrifiée, mais pas surprise », confie Paulina Garcia Del Moral, professeure assistante spécialisée dans l’étude de la violence de genre au Mexique et en Amérique latine. Ses mots résument l’absurdité tragique de la situation : comment peut-on être à la fois choqué et habitué ?
Garcia Del Moral explique que malgré la codification du féminicide comme crime fédéral, la violence contre les femmes ne cesse d’augmenter au Mexique. « Le féminicide est un problème omniprésent qui prendra du temps à résoudre », souligne-t-elle. « Le changement doit s’opérer au niveau institutionnel. Il faut reconnaître la responsabilité institutionnelle dans la création de conditions qui permettent aux femmes d’être assassinées en toute impunité ».
Cette impunité n’est pas une métaphore. C’est une réalité statistique glaçante.
Selon Amnesty International, 95% des cas de féminicides au Mexique restent impunis. Quatre-vingt-quinze pour cent. Cela signifie que sur cent femmes assassinées parce qu’elles sont femmes, seulement cinq meurtriers paieront pour leur crime. Les quatre-vingt-quinze autres marcheront librement dans les mêmes rues où vivaient leurs victimes.
L’Architecture de l’Impunité
Comment un pays peut-il permettre une telle hécatombe ? La réponse se trouve dans un labyrinthe institutionnel où la justice se perd entre les mailles d’un système fragmenté, sous-financé, et parfois complice.
Premièrement, la définition même du féminicide varie d’un État mexicain à l’autre. Ce qui constitue un féminicide à Oaxaca peut ne pas l’être à Michoacán. Les critères d’investigation diffèrent. Les ressources allouées aux enquêtes sont inégales. Certains États disposent d’unités spécialisées, de médecins légistes formés, de protocoles rigoureux. D’autres n’ont rien.
Deuxièmement, les peines varient de manière absurde. À Oaxaca, un féminicide peut valoir entre 50 et 60 ans de prison. À Michoacán, entre 20 et 50 ans. Cette disparité transforme la justice en loterie géographique : votre vie de femme vaut-elle 60 ans ou 20 ans ? Cela dépend de l’endroit où vous vous faites tuer.
Troisièmement, les enquêtes sur les féminicides sont complexes. Elles exigent de prouver que le meurtre a été commis en raison du genre de la victime. Cela nécessite des compétences spécialisées, du temps, des ressources. Dans un système judiciaire débordé, sous-équipé, et parfois corrompu, ces enquêtes sont souvent bâclées, abandonnées, ou jamais vraiment entamées.
Enfin, il y a l’ombre des cartels. Dans le cas de Valeria, des rumeurs évoquent des liens avec le Cartel de Jalisco Nueva Generación (CJNG), l’une des organisations criminelles les plus violentes du Mexique. En juin 2025, les États-Unis ont sanctionné certains leaders du CJNG, citant explicitement le meurtre de Valeria comme exemple de la brutalité du groupe.
Lorsque les tueurs opèrent sous la protection d’organisations paramilitaires qui contrôlent des territoires entiers, qui intimident les témoins, qui achètent les policiers et menacent les juges, la notion même de justice devient théorique.
Une épidémie sans frontières
Le Mexique n’est pas seul. Le féminicide ravage l’Amérique latine comme une pandémie silencieuse. Selon ONU Femmes, le féminicide est « la manifestation la plus extrême et brutale de la violence contre les femmes et les filles, qui s’inscrit dans un continuum de formes multiples et liées de violence ».
Cette violence est « alimentée par la discrimination contre les femmes et les filles, les relations de pouvoir inégales, les stéréotypes de genre ou les normes sociales néfastes ».
En d’autres termes : les femmes ne meurent pas par accident. Elles meurent parce que des sociétés entières (à travers leurs lois, leurs institutions, leurs cultures) considèrent leur vie comme moins précieuse, leur dignité comme négociable, leur sécurité comme secondaire.
Que fait-on ? Que faudrait-il faire ?
Face à cette catastrophe, les gouvernements latino-américains ont réagi. La question n’est pas de savoir s’ils agissent, mais si leurs actions sont suffisantes. Au Mexique, la lutte contre le féminicide constituait un élément majeur de la campagne présidentielle de Claudia Sheinbaum. Des lois ont été adoptées. Des unités spécialisées ont été créées. Des protocoles d’enquête ont été établis. Des campagnes de sensibilisation ont été lancées. Et pourtant, les chiffres continuent de grimper.
Pourquoi ? Parce que, comme l’explique Paulina Garcia Del Moral, les mesures actuelles traitent les symptômes sans s’attaquer aux causes profondes. Créer de nouvelles lois ne sert à rien si 95% des crimes restent impunis. Former des policiers ne change rien si ces policiers opèrent dans un système corrompu par les cartels. Sensibiliser le public est louable, mais insuffisant face à des structures patriarcales vieilles de plusieurs siècles.
En d’autres mots, il ne suffit pas de durcir les peines. Il ne suffit pas de promettre des enquêtes. Il ne suffit pas d’ajouter des caméras ou des ministres des femmes. Pour réduire le féminicide, il faut changer les institutions.
Les spécialistes le répètent : un féminicide n’est jamais un meurtre isolé. C’est un policier qui n’a pas pris une plainte au sérieux. C’est un procureur qui a minimisé. C’est un juge qui a reporté. C’est un État qui n’a pas protégé. C’est une société qui a banalisé. Là où il faut peut-être mettre l’accent, c’est sur ce qui suit :
1. Réformer le système judiciaire de fond en comble
Cela signifie harmoniser les définitions légales du féminicide dans tous les États, garantir des peines sévères et uniformes, allouer des budgets substantiels aux enquêtes, former massivement les enquêteurs, les procureurs et les juges, et créer des tribunaux spécialisés dans les crimes de genre.
Mais surtout, cela exige de s’attaquer à la corruption qui gangrène l’appareil judiciaire et qui permet aux tueurs (qu’ils soient des conjoints violents, des membres de gangs, ou des tueurs à gages des cartels) de circuler librement.
2. Démanteler l’impunité des cartels
Tant que des organisations criminelles contrôleront des pans entiers du territoire mexicain, tant qu’elles pourront assassiner en toute impunité, aucune femme ne sera en sécurité. Cela nécessite une stratégie de sécurité nationale coordonnée, mais aussi une coopération internationale renforcée.
Les sanctions américaines contre le CJNG sont un début, mais elles doivent s’accompagner d’efforts pour tarir les flux d’armes et d’argent qui alimentent ces organisations.
3. Transformer les normes culturelles
Les lois ne suffisent pas. Il faut changer la façon dont les sociétés perçoivent les femmes. Cela commence par l’éducation (dès l’enfance) sur l’égalité de genre, le consentement, le respect. Cela continue par une transformation des médias, de la publicité, de la culture populaire qui hypersexualisent, objectifient et dévalorisent les femmes.
Cela exige aussi que les hommes (tous les hommes) prennent leurs responsabilités. Le féminicide n’est pas « un problème de femmes ». C’est un problème d’hommes qui tuent des femmes. Et tant que les hommes ne se mobiliseront pas massivement pour dénoncer, prévenir et combattre cette violence, elle perdurera.
4. Soutenir massivement les organisations de la société civile
Partout en Amérique latine, des associations, des collectifs féministes, des familles de victimes se battent pour obtenir justice, pour accompagner les survivantes, pour faire pression sur les autorités. Ces organisations opèrent souvent avec des moyens dérisoires, face à des menaces constantes.
Elles doivent recevoir des financements pérennes, une protection légale, et une reconnaissance officielle de leur rôle essentiel.
5. Créer des mécanismes de responsabilité internationale
Le féminicide doit être traité comme ce qu’il est : un crime contre l’humanité lorsqu’il est systémique. Les pays où l’impunité dépasse 90% doivent faire face à des pressions internationales, à des mécanismes de surveillance, voire à des sanctions.
Les organisations internationales comme l’ONU doivent aller au-delà des rapports et des recommandations. Elles doivent créer des commissions d’enquête indépendantes, des tribunaux internationaux si nécessaire, et des programmes de protection pour les défenseuses des droits des femmes.
Le prix du silence numérique
L’assassinat de Valeria pose une question troublante à notre ère digitale : quelle est la responsabilité des plateformes sociales ?
TikTok a rapidement supprimé la vidéo du livestream, conformément à ses politiques contre les contenus violents. Aucune déclaration publique n’a été faite par l’entreprise. Aucune enquête interne n’a été annoncée. Instagram, où Valeria comptait près de 200 000 abonnés, n’a pris aucune mesure particulière mentionnée dans les sources disponibles.
Les autorités de Jalisco ont collaboré avec les plateformes pour récupérer les données, mais aucun détail n’a été révélé sur d’éventuels changements algorithmiques ou politiques. En d’autres termes, nous ne savons pas (en tout cas pour le moment) si TikTok ou Instagram ont modifié leurs algorithmes, renforcé leurs protocoles de modération en temps réel, ou créé des mécanismes d’alerte d’urgence suite à cet événement.
Pourtant, les questions demeurent : que se passe-t-il quand un crime se déroule en direct devant des milliers de témoins numériques ? Les plateformes ont-elles la capacité technique de détecter ces situations et d’alerter les autorités en temps réel ? Ont-elles la volonté de le faire ? Pour l’instant, le silence des géants du numérique est assourdissant.
Mais, que restera-t-il de Valeria ?
Un salon décapité de sa fondatrice. Une famille brisée. Une communauté en colère. Un pays honteux. Et un live interrompu qui hantera longtemps ces milliers de personnes qui l’ont vu.
Mais il reste aussi autre chose : la responsabilité de raconter. De ne pas normaliser. De ne pas détourner les yeux. De refuser que son meurtre ne soit qu’une tendance TikTok de plus. De faire de son nom un rappel, un cri, un refus.
Parce que la vérité finale est là : le féminicide n’est pas un crime contre les femmes. C’est un crime contre l’humanité. Quand une société laisse ses femmes mourir, elle tue les familles qui la constituent. Elle tue ses enfants. Elle tue son avenir. Elle tue sa propre conscience morale.
Et de toutes les formes de violence, il n’en existe aucune plus lâche, plus primitive, plus révélatrice que celle-ci : tuer une femme simplement parce qu’elle est une femme.
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Naya Sankoré
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