Ghana : Comment les migrants burkinabè redéfinissent leur citoyenneté
© aOuaga
La 10ᵉ séance des Ateliers de MOVIDA, dont le compte-rendu est signé par Marie-Dominique Aguillon pour la plateforme scientifique MOVIDA, offre un éclairage rare sur la présence burkinabè au Ghana. Bien que cette publication remonte à 2017, les dynamiques décrites restent étonnamment actuelles, tant les questions d’identité, de citoyenneté et d’ancrage politique demeurent inchangées. À travers les travaux du sociologue Saydou Koudougou, doctorant de l’université Ouaga I et membre du Laboratoire société, mobilité, environnement (LSME), le document explore une réalité complexe, souvent méconnue, autour des mobilités et des appartenances en Afrique de l’Ouest.
L’analyse retrace les trajectoires historiques des Burkinabè installés au Ghana. Le pays a longtemps constitué un pôle d’attraction migratoire, avant que les expulsions massives de 1969 et les crises économiques des décennies suivantes ne freinent les flux vers ce voisin du sud. Marie-Dominique Aguillon rappelle que les politiques nationalistes ghanéennes de l’époque ont conduit au départ d’environ 600 000 étrangers, bouleversant durablement les dynamiques migratoires.
Le renouveau des arrivées au début des années 2000, notamment d’étudiants, montre que les mobilités burkinabè s’inscrivent dans un jeu d’alternance entre opportunités économiques, crises politiques et stratégies familiales.
Le document met en lumière un paradoxe frappant. Les chiffres officiels du Ghana ne recensent que 30 367 Burkinabè, alors que les estimations populaires évoquent une présence entre 1,5 et 4 millions. Saydou Koudougou explique cette divergence par les non-enregistrements, l’acquisition de la nationalité ghanéenne par les descendants et l’impossibilité statistique d’identifier des populations installées depuis plusieurs générations.
Une distinction clé : “anciens immigrés” et “nouveaux immigrés”
L’analyse distingue deux catégories identitaires structurant la présence burkinabè au Ghana. Les “anciens immigrés”, installés avant les années 1990, ont développé diverses stratégies d’intégration : emplois urbains précaires, adoption de patronymes haoussa, conversions religieuses ou obtention de documents ghanéens. Leurs descendants, souvent nés au Ghana, sont connus sous le nom de Dankassa, “enfants du terroir”. Beaucoup ignorent la langue ou la région d’origine de leur père burkinabè, ce qui affaiblit les liens avec le Burkina Faso. Le décès du père signe souvent une rupture définitive avec le pays d’origine.
Marie-Dominique Aguillon met en évidence un point central des travaux de Koudougou : la dissociation entre nationalité et citoyenneté. Les Burkinabè de la vieille génération, tout comme leurs enfants, demeurent légalement citoyens burkinabè. Pourtant, la non-application du droit de vote reconnu en 2009, les obstacles administratifs et le sentiment de mise à distance par les institutions du Burkina Faso expliquent la faible revendication d’une participation politique dans leur pays d’origine.
Les Dankassa, contrairement aux attentes nationales burkinabè, exercent leur citoyenneté ailleurs. Ils participent pleinement à la vie politique ghanéenne et occupent aujourd’hui des postes de ministre, député ou conseiller municipal. La citoyenneté qui leur est effectivement accessible est ghanéenne.
Une diaspora… qui n’en est plus vraiment une
L’un des points les plus marquants concerne le désintérêt massif des Burkinabè du Ghana pour le droit de vote au Burkina Faso. Selon Saydou Koudougou, la majorité ne se considère plus comme une diaspora, surtout parmi les familles installées depuis plusieurs décennies. Elles se sentent ghanéennes et ne voient pas l’utilité de se battre pour une participation électorale dans un pays dont elles ne partagent plus le quotidien.
La pression pour le vote à l’étranger venait davantage des Burkinabè de Côte d’Ivoire que du Ghana. Dans ce dernier, les priorités portaient plutôt sur la reconnaissance des droits politiques des diasporas ghanéennes vivant hors du pays.
L’article rappelle l’implication ancienne des migrants burkinabè dans la politique ghanéenne. Depuis l’époque pré-indépendance, leurs chefferies traditionnelles et leurs associations ont constitué des relais d’influence majeurs. Aujourd’hui encore, les dynamiques communautaires, notamment dans les Zongo, jouent un rôle décisif dans l’accès aux responsabilités politiques. Ce constat confirme une réalité souvent ignorée : les Burkinabè ont été, et restent, des acteurs influents de la démocratie ghanéenne.
Une problématique persistante : comment peser électoralement au Burkina Faso ?
Le document souligne une question essentielle. Comment évaluer le poids politique d’une diaspora qui n’a jamais voté, dont les chiffres restent incertains et qui, pour une large part, se sent plus ghanéenne que burkinabè ? Marie-Dominique Aguillon note que tant que les conditions techniques, notamment un fichier électoral fiable, ne seront pas réunies, le droit de vote restera théorique. Elle indique aussi que la mobilisation politique escomptée par les autorités burkinabè repose peut-être davantage sur une projection démographique que sur une réalité vécue.
L’article de MOVIDA constitue une ressource majeure pour saisir les recompositions identitaires entre le Ghana et le Burkina Faso. À travers l’analyse rigoureuse de Saydou Koudougou, relayée par Marie-Dominique Aguillon, il montre que les migrations anciennes produisent des formes de citoyenneté inattendues, loin des représentations traditionnelles de la diaspora et de la nationalité.
La question de savoir si la diaspora burkinabè “compte” encore pour le Burkina Faso reste ouverte. Elle pousse les deux pays à repenser leurs politiques migratoires, électorales et identitaires, afin de mieux comprendre les citoyens dont les appartenances se réinventent de génération en génération.
Agbegnigan Yaovi
Correspondant au Ghana
Lefaso.net