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Comprendre les freins à la prévention et à la prise en charge du cancer du sein : Étude des représentations sociales chez les patientes de Bobo-Dioulasso, Burkina Faso

Publié le mercredi 5 novembre 2025 à 14h30min

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Auteurs : BATIONO Pêyinè Anita1, KONATÉ Blahima2, SOMÉ Ollo Roland3, DABIRÉ Joël4

1. Université catholique de l’Afrique de l’Ouest-Unité Universitaire à Bobo-Dioulasso (UCAOUUB), Email : anitabationo519@gmail.com, + 226 55 57 81 44
2. Centre National de la Recherche Scientifique et Technologique/Institut de recherche en science de la santé (CNRST/IRSS), Email : koblahima70@gmail.com, +226 70 28 26 67
3. Université Nazi Boni/Centre Hospitalier Universitaire Sanou Souro, Email : som_roll@yahoo.fr, +226 70 12 74 91
4. Université Nazi BONI (UNB), Email : dabirejoel2@gmail.com, +226 65 86 46 50

Introduction

Le cancer du sein progresse rapidement dans le monde, passant de 1,2 à 2,4 millions de cas entre 2005 et 2015 (Fitzmaurice et al., 2019). Cancer le plus fréquent chez la femme en Afrique subsaharienne, le taux de survie est relativement faible Au Burkina Faso, ce cancer du sein représentait 12,3 % des cancers féminins en 2018 et 9,4 % des nouveaux cas en 2022 (GLOBOCAN, 2022). Malgré la mise en œuvre de plusieurs stratégies à savoir la stratégie nationale 2021-2025 et les activités de dépistage et de sensibilisation menées par des ONG, des ONG, la maladie est souvent diagnostiquée tardivement, entrainant une mortalité élevée (Somé et al., 2022, p. 174). La prévention est donc essentielle pour améliorer la prise en charge. . Cette étude vise donc à explorer les représentations sociales du cancer du sein en vue de comprendre les freins de la prévention et la prise en charge et le suivi des patientes souffrant du cancer du seins. Cet article de vulgarisation est tiré de la REVUE SCIENCE ET TECHNIQUE, Série Lettres, Sciences, Sociale et Humaine, « Représentations sociales du cancer du sein chez les patientes dans la ville Bobo-Dioulasso (Burkina Faso), vol.41, n°1, juin 2025.

1. Matériel et méthode

Il s’agit d’une étude transversale qualitative. La collecte des données s’est déroulée du 7 août 2023 au 9 avril 2024 auprès des patientes suivies au centre hospitalier universitaire sanon souro (CHUSS) et de leurs accompagnants. Les entretiens individuels ont été enregistrés à l’aide de dictaphone numérique, puis intégralement transcrits et nous avons procédé à une analyse de contenu thématique à l’aide du logiciel

2. Résultats

2.1. Présentation des participants

Au total, les entretiens ont été menés auprès de 10 patients âgés de 46-71 ans résident dans les secteurs 2, 4, 10, 15, 24 et 32 de la ville de Bobo-Dioulasso. Elles étaient pour la plupart instruites et affirmaient être ménagères, commerçantes, coiffeuses, couturières ou agents de santé. Les accompagnants, au nombre de 4 étaient également en majorité instruits et déclaraient être frères, nièces, époux, fils des patientes.

2.2. Connaissance des enquêtés sur le cancer du sein

La quasi-totalité des patients enquêtés avaient déjà entendu parler du cancer du sein. Les sources d’information citées étaient la radio, la télévision, les campagnes de dépistage, l’entourage. A ce propos dit ce patient :

« Oui, j’ai déjà entendu parler du cancer du sein à la télé, à la radio, et j’avais même fait un dépistage, mais c’était négatif à l’époque. Quand j’ai découvert une boule dans mon sein, j’ai fait des examens, et c’est après les résultats que le médecin m’a parlé du cancer. » (S.F, 46 ans, coiffeuse).

En ce qui concerne la connaissance des symptômes, la plupart des patientes affirment avoir une connaissance limitée avant le diagnostic de leur maladie. Le seul signe connu et couramment était une « boule » au sein comme le souligne cette patiente :
« Hum ! Honnêtement je ne connais pas les symptômes de la maladie parce que chez moi, je n’ai pas vu de symptômes » (K.D, 49 ans, enseignante).

Après le diagnostic, pour avoir vécu la maladie et échanger avec le personnel de santé, les patientes ont rapporté d’autres signes/symptômes à savoir la fatigue intense, les vertiges, les écoulements sanguinolents, la déformation du sein ou encore des douleurs localisées. Elles ont également mentionné les sensations de fourmillement, de présence de pus dans le sens. Certaines ont également mentionné une sensation de fourmillements ou la présence de pus. Les enquêtés ont évoqué l’absence de ces symptômes au début de la maladie et le caractère silencieux comme illustrent ces propos :
« Bon apparemment c’est une maladie silencieuse, il n’existe pas de symptômes apparents à part la présence d’une masse dure non douloureuse qui grossit au fur et à mesure au niveau du sein. Aussi, on remarque une déformation du sein et un écoulement mammaire d’un liquide sanguinolent » (S.H, 65 ans, retraitée).

Elles ont également insisté sur le fait que ces symptômes sont variables d’un individu à l’autre. Les facteurs de risque connu et cité sont l’âge que les enquêté situent à partir de 40 ans. C’est ainsi que certains ont recommandé de commencer à faire le dépistage du cancer du sein à partir de cette date. En plus de l’âge, ils ont évoqué le stress et l’angoisse qui caractérisent nos conditions actuelles de vie. En outre la consommation de certains types d’aliment a été également cité comme facteur de risque du cancer du sein. Il s’agit entre aussi de la consommation de boissons alcoolisées, d’aliments exposés aux produits chimiques comme les pesticides, les engrais chimiques utilisés pour favoriser la croissance rapide des plantes comme le rapporte cette patiente le stress, l’angoisse :
« D’autres disent que c’est dû aux produits chimiques comme les engrais et les pesticides qu’on utilise dans les plantes. Nous-même on ne connaît pas vraiment ». (S.F, 46 ans, coiffeuse,).

En outre, plusieurs enquêtés ont non seulement mentionné l’exposition aux ondes électromagnétiques provenant des téléphones, des réfrigérateurs, mais aussi l’hérédité comme facteurs de risque du cancer du sein
Enfin, d’autres enquêtés plus fatalistes affirment que le cancer du sein relèverait avant tout de la malchance. Elles justifient cela par le fait que, bien que partageant le même environnement et les mêmes conditions de vie, certaines personnes développent la maladie tandis que d’autres non. C’est ainsi qu’une enquêtés s’exprime en ces termes :
« Hum ! Qu’est-ce qu’on en sait ? C’est de la malchance seulement. Centaines personnes disent que c’est lié à l’alimentation, aux produits chimiques qu’on utilise dans les plantes. D’autres disent que ce sont les ondes magnétiques des téléphones que nous utilisons. Avant on ne connaissait pas cette maladie en Afrique, c’était une maladie des blancs. Il paraît que c’est lié aux poulets de chair que nous consommons et à l’environnement dans lequel nous vivons, c’est ce qui favorise la maladie. Mais c’est une question de chance car le cancer du sein n’attrape pas tout le monde parce que nous vivons dans le même environnement. Selon moi c’est ça ». (S.A.F, 62 ans, commerçante).

2.3. Itinéraires thérapeutiques des patientes
Les entretiens révèlent que les femmes atteintes de cancer à la recherche de soins adoptent plusieurs itinéraires thérapeutiques qui différent selon la période du diagnostic. En effet avant le diagnostic de la maladie, plusieurs enquêtées ont reconnu avoir fait recours à l’automédication pour soulager les douleurs mammaires, en utilisant des antalgiques comme le diclofénac ou le paracétamol :
« Avant le diagnostic, ce sont des produits contre la fatigue comme le diclofenac, le paracétamol que je prenais pour soulager mon mal mais c‘était des calmants. ». (D.D, 55 ans, commerçante).

D’autres ont ajouté avoir utilisé la médecine chinoise :
« Je suis partie à la clinique chez les Chinois, ils avaient un appareil pour détecter le mal, et ils m’ont dit que c’était ça. Mais je prenais des comprimés pour calmer les douleurs. » (K.K, 56 ans, ménagère).

Outre la médecine chinoise, plusieurs patientes ont également déclaré avoir eu recours à la médecine traditionnelle africaine :
« Avant même qu’elle ne parte en consultation elle partait chez une vieille pour laver le sein avec les produits traditionnels parce qu’on lui avait dit que c’était les vers qui étaient dans le sein. Mais elle n’a pas eu gain de cause et la boule grossissait » (S, M, commerçant, frère d’une enquêtée).

Toutefois après le diagnostic confirmé, la plupart des enquêtés ont affirmé se limiter à la médecine moderne. Ces recours incluent la chirurgie, la chimiothérapie, la radiothérapie, l’hormonothérapie. Une enquêtée témoigne :
« Après le diagnostic, j’ai subi l’ablation du sein le 20/02/2020 au CHUSS. Ils ne m’ont pas laissée. Après la cicatrisation, j’ai fait seize (16) séances de chimiothérapie en deux semaines à trois millions (3.000.000) de francs CFA. Après cela je suis allée en Tunisie pour faire deux mois de traitement pour la radiothérapie en ce moment il n’y avait pas de centre de radiothérapie au Burkina Faso. Je prends également des comprimés, je dois les prendre pendant cinq ans. (S.K, 49 ans, auxiliaire en pharmacie).

2.4. Conséquences du cancer du sein
Le cancer du sein entraîne des conséquences multiples pour les femmes atteintes. Sur le plan physique, les effets secondaires des traitements, en particulier la chimiothérapie et la radiothérapie, ont été les plus fréquemment cités. Une enquêtée rapporte son cas :
« Je n’ai rien senti depuis le début jusqu’à ce jour à par les effets secondaires de la chimiothérapie et de la radiothérapie comme la fatigue, l’apparition des taches noires sur la peau, et la perte des cheveux. Depuis le début de la maladie jusqu’à présent je n’ai pas perdu de poids ». (S.M, 55 ans, couturière).

Ces effets impactent le bien-être physique et contribuent à la détérioration de l’image corporelle des patientes.
Du point de vue psychologique, la maladie provoque la peur, le traumatisme et la dépression. C’est ce que témoigne cette enquêtée :
« Au début j’avais peur et je pensais que j’allais mourir. J’ai même acheté mon linceul et j’attendais seulement le jour de ma mort. J’ai tout préparé parce que j’ai appris que si tu es atteint du cancer du sein tu peux mourir à tout moment. » (S.F, 71 ans, commerçante).

Sur le plan socioéconomique, le cancer du sein entraîne d’importantes répercussions, notamment l’arrêt des activités génératrices de revenus et des dépenses élevées liées à la prise en charge. Une enquêtée confie :
« Hum ! Vraiment financièrement ça m’a ruiné. Les gens m’ont aidé financièrement mais ça n’a pas suffi. Avec mon petit salaire c’était difficile j’ai dû vendre ma voiture pour poursuivre le traitement parce que à mon retour du Sénégal le médecin m’a prescrit un produit que je devais pendre une dose chaque trois mois. Au total je devais prendre six (06) doses et une dose coutait quatre cent vingt mille (420.000) francs CFA. En plus à chaque séance de chimiothérapie je pouvais dépenser deux cent mille (200.000) francs CFA ». (K.D, 49 ans, enseignante).

Abondant dans le même sens, un accompagnant, frère d’une enquêtée affirmait ceci :
« Hum ! Cette maladie a eu trop de conséquences surtout sur le plan financier. En seulement dix-huit mois de traitement on avait dépensé plus de deux millions de francs sans oublier les frais de consultations, des examens, l’intervention et les autres produits que nous avons payé et qu’on continu de payer parce qu’elle est toujours sous traitement ». (S.M, commerçant, frère de la patiente).

Conclusion
Les analyses indiquent que les femmes souffrant de cancer de sein connaissaient peu les symptômes et ont un itinéraire thérapeutique marqué par le recours à la médecine endogène africaine, à la médecine chinoise et surtout à l’automédication. Ce qui implique le renforcement des campagnes d’information, d’éducation et de communication pour le changement de comportement auprès de la population générale. Aussi, nos résultats montrent que le cancer du sein entraine plusieurs conséquences négatives sur la vie des patientes. Celles-ci se manifestent d’abord sur le plan physique par les effets secondaires liés aux traitements. Ce qui nécessite de l’équipe soignante une prise en charge conséquente des séquelles physiques des traitements afin d’améliorer la qualité de vie des patientes. Ensuite, sur le plan psychologique, les traumatismes divers, la dépression, la peur créés par la maladie requièrent un soutien psychosocial tant de la part de l’entourage que des associations de lutte contre les cancers. Enfin, les pertes d’emplois, les dépenses directes et indirectes liées à la prise en charge de ce cancer nécessitent des mesures d’aide sociale et de soutien financier pour alléger ce fardeau économique

Références bibliographiques

BATIONO Pêyinè Anita, KONATÉ Blahima, SOMÉ Ollo Roland, DABIRÉ Joël, 2025, « Représentations sociales du cancer du sein chez les patientes dans la ville Bobo-Dioulasso (Burkina Faso) », Science et technique, série Lettres, Sciences, Sociale et Humaine, 41 (1), p. 275-294

FITZMAURICE Christina, NAGHAVI Mohsen, MURRAY J.L. Christopher, ALLEN Christine, BARBER Ryan, DICKER Daniel et al., 2019, « Global, Regional, and National Cancer Incidence, Mortality, Years of Life Lost, Years Lived With Disability, and Disability-Adjusted Life-years for 32 Cancer Groups, 1990 to 2015 », JAMA Oncol, 3(4), p. 1749-1768.

ORGANISATION MONDIALE DE LA SANTÉ (OMS), 2023, Résultats de l’étude sur le cancer du sein en Afrique subsaharienne : Favoriser le diagnostic à un stade précoce et améliorer l’accès à des traitements de qualité, Synthèse des données probantes du CIRC – N°1, https://www.iarc.who.int/wpcontent/uploads/2023/05/IARC_Evidence _Summary_Brief_1_FR.pdf, consulté le 25 Avril 2025.

OUÉDRAOGO Smaila, ZONGO Nayi, DJIGUEMDE Adeline, ZAMANE Hyacinthe, OUÉDRAOGO Aimé Sosthène, THIEBA Blandine, 2024, « Descriptive epidemiology of gynecologic and breast cancers between 1988 and 2018 in Burkina Faso, West Africa, Journal of Interventional Epidemiology and Public Health, 7(3), p. 1-14.

SOMÉ Ollo Roland, BAGUÉ Abdoul Halim, KONKOBO Damien, HIEN Dieudonné, DEMBÉLÉ Adama, BÉLEMLILGA GL Hermann, KONSÉGRÉ Valentin, ZONGO Nayi, 2022, « Le Cancer du Sein à Bobo-Dioulasso, Burkina Faso : Résultats de la Prise en Charge », Oncologie, 24 (2), p. 173-84.

ZONGO Nayi, OUÉDRAOGO Smaila, BADO Chantal , KABORÉ Ahmed, DEM Ahmadou , 2022, « Survival of patients operated on for breast cancer in Ouagadougou/Burkina Faso », European Journal of Surgical Oncology, 48 (12), p. 2378-2384.

ZOURÉ Abdou Azaque, BAMBARA Hierrhum Aboubacar, SAWADOGO Yobi Alexis, OUATTARA Abdoul Karim, OUEDRAOGO Marie, TRAORE Si Simon, BAKRI Youssef et SIMPORÉ Jacques, 2016, « Multiparity and Breast Cancer Risk Factor among Women in Burkina Faso », Asian Pacific Journal of Cancer Prevention, 17 (12), p. 5095-5099.

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