Médias : « Les plateformes internationales font une concurrence féroce aux médias locaux », Dr Cyriaque Paré
Dans un entretien avec la télévision BF1, Dr Cyriaque Paré, spécialiste en communication digitale, partage sa vision sur les enjeux et opportunités liés au digital au Burkina Faso. Entre fiscalité numérique, souveraineté digitale et intelligence artificielle, il livre un large panorama des défis et solutions pour le pays. Il était l’invité de l’émission « Surface de vérité », diffusée le dimanche 9 novembre 2025.
Les créateurs de contenu et plateformes internationales représentent aujourd’hui une concurrence féroce pour les médias traditionnels burkinabè. C’est ce que déplore Dr Cyriaque Paré, chercheur à l’Institut des sciences des sociétés (INSS), promoteur du pionnier des médias en ligne Lefaso.net, de l’Institut supérieur de la communication et du multimédia (ISCOM), et de la plateforme Le Faso Digital. « Les géants du numérique, à l’instar de Google et Facebook, opèrent dans nos pays et génèrent de gros revenus publicitaires. Mais l’État n’en perçoit quasiment rien », souligne-t-il.
Le problème, explique-t-il, n’est pas seulement économique. Il touche aussi la régulation. Les entreprises locales, souvent soumises à la fiscalité nationale, se trouvent en compétition avec des acteurs qui échappent à tout impôt. « Il faut que le fisc s’adapte à ces nouveaux modèles et que l’on régule ces acteurs. Sinon les médias professionnels risquent de péricliter », insiste-t-il.
Il cite l’exemple de Google AdSense, dont les royalties payées aux acteurs locaux peuvent être considérablement inférieurs à ce que généreraient ces médias, accentuant un déséquilibre sur le marché. Pour Dr Paré, réformer la fiscalité numérique est indispensable pour protéger les acteurs locaux, tout en maintenant un environnement concurrentiel sain.
Une vision stratégique freinée par la mise en œuvre
Selon lui, le Burkina Faso possède depuis longtemps des textes et plans nationaux avancés en matière de numérique. Cependant, la mise en œuvre reste souvent insuffisante. « Nous avons les documents, la vision, mais quelques années plus tard, on se rend compte que nous sommes en retard », regrette-t-il. Dr Paré met en lumière le syndrome burkinabè, qui se traduit par une volonté politique initiale, mais des projets interrompus ou redéfinis à chaque changement d’équipe. Il plaide pour une continuité et une exécution rigoureuse des politiques, afin de transformer la vision en actions concrètes.
Le numérique : un domaine multidisciplinaire
Le numérique n’est pas seulement technique, affirme Dr Paré. « On croit souvent que le numérique est une affaire d’informaticiens, mais c’est bien plus que cela », mentionne-t-il. Ainsi, précise-t-il, pour être efficace, le Burkina Faso doit intégrer en plus des professionnels du secteur, des sociologues, psychologues, économistes dans ses projets digitaux.
« Les autoroutes de l’information existent, mais il faut des véhicules, c’est-à-dire des contenus adaptés et des professionnels capables de les produire », fait-il observer.
Opportunité et responsabilité face à l’Intelligence artificielle
Dr Paré considère l’intelligence artificielle (IA) comme un levier puissant, mais qui doit être encadré. « C’est un outil, et la manière dont on l’utilise détermine ses effets », souligne-t-il.
Il met en garde contre les usages dangereux ou inappropriés, tels que la création de contenus truqués, et insiste sur la formation et l’éducation des citoyens à l’information et au numérique. Pour lui, l’IA offre un potentiel énorme pour l’éducation, l’innovation et la production de contenus de qualité, mais au Burkina Faso, elle est souvent utilisée pour le divertissement. « 80% de ce qui est produit sur les réseaux sociaux est du divertissement. Pourtant, ces plateformes peuvent être de véritables leviers éducatifs et productifs », note-t-il.
La souveraineté numérique, un enjeu stratégique
Dr Paré souligne que le Burkina Faso reste dépendant des technologies et réseaux internationaux, ce qui limite sa souveraineté numérique. « Si on coupe la connexion au réseau international, nous ne pourrions plus communiquer », alerte-t-il.
Il plaide pour la création d’une industrie numérique nationale, capable de fédérer les talents locaux et de mobiliser la diaspora burkinabè. Dr Paré renchérit, affirmant que des projets comme celui d’un réseau social développé par des Burkinabés aux États-Unis, démontrent le potentiel existant, mais nécessitent un soutien institutionnel et financier plus conséquent.
Le numérique comme moteur d’innovation et d’emploi
Pour Dr Paré, le numérique représente aujourd’hui une source majeure d’emplois et d’innovation. Il cite les jeunes créateurs de Google, Facebook ou YouTube, devenus multimilliardaires en quelques années, illustrant le potentiel économique du secteur.
Au Burkina Faso, il existe également selon lui, des talents capables de créer des solutions locales innovantes, mais le soutien reste limité. Dr Paré appelle à investir dans la formation, la valorisation des projets et le soutien aux startups numériques, afin de permettre au pays de tirer pleinement parti de ces opportunités.
Le Faso Digital, vitrine de l’innovation locale
Dr Paré revient sur la création de Le Faso Digital, une plateforme visant à recenser et valoriser les solutions digitales locales. « Dans toute crise, il y a une opportunité. Le numérique peut devenir le levier principal de transformation pour sortir de la crise que nous connaissons », argumente-t-il.
La première édition de Le Faso Digital a permis de recenser 34 solutions innovantes dans divers secteurs comme l’éducation, la culture, la finance, l’agriculture, la santé, etc. La plateforme, précise-t-il, reste ouverte et vise à encourager l’innovation, fédérer les talents et créer un marché numérique dynamique au Burkina Faso.
Le numérique, un levier de transformation
Dr Cyriaque Paré rappelle que le numérique est une opportunité unique pour le Burkina Faso. Il peut générer emplois, innovation et souveraineté, à condition que l’État et les acteurs privés investissent dans la formation, la transformation digitale et une fiscalité adaptée aux nouveaux modèles économiques.
À cela s’ajoutent la formation et l’éducation numérique des citoyens, le soutien aux innovations locales et à la diaspora, la mise en œuvre rigoureuse des politiques et des plans numériques. « Tout est là. La question est : qu’allons-nous en faire ? », conclut Dr Paré. Pour lui, le Burkina Faso a toutes les cartes en main pour tirer profit du numérique et transformer durablement sa société.
Hamed Nanéma
Lefaso.net

