LeFaso.net, l'actualité Burkinabé sur le net
Proverbe du Jour : “Si le bélier a tendance à reculer, il ne faut pas croire que c’est parce qu’il est lâche” Proverbe Angolais

L’intelligence artificielle est-elle en train de tuer notre mémoire ?

Publié le vendredi 31 octobre 2025 à 22h55min

PARTAGER :                          
L’intelligence artificielle est-elle en train de tuer notre mémoire ?

Une étude récente du MIT soulève un avertissement inattendu : utiliser l’IA pour réfléchir trop tôt affaiblit notre mémoire et notre capacité d’apprendre. Alors que l’Afrique entre à grande vitesse dans l’ère numérique, un enjeu silencieux se joue : comment adopter l’IA sans perdre le muscle de l’esprit qui a forgé nos cultures et nos savoirs ?

Il fut un temps pas si lointain où la mémoire était l’un des plus grands trésors de l’être humain. Chez nous, en Afrique, elle n’était pas seulement une faculté du cerveau : elle était un honneur. Elle façonnait l’identité, le respect, la parole donnée. Elle était le coffre-fort de notre sagesse, de nos proverbes, de nos histoires, de nos traditions.

Au Burkina Faso, au Mali, au Niger, au Sénégal, au Ghana, en Côte d’Ivoire ou en Guinée, nos aînés n’avaient ni Google, ni disque dur, ni Cloud. Ils avaient la tête, le cœur et l’oreille. Ils retenaient les noms d’ancêtres sur dix générations, les récits de villages entiers, les proverbes capables de résoudre un conflit mieux qu’un tribunal. Ils savaient que se souvenir, c’était préserver, et que préserver, c’était exister.

Aujourd’hui, une révolution silencieuse est en cours. Elle n’est pas faite de coups de canon, mais de clics. Elle ne détruit pas nos maisons. Elle n’enchaîne pas nos corps. Elle n’arrache pas des terres, elle s’attaque à quelque chose de plus intime, de plus précieux : notre capacité à penser, à retenir, et à apprendre par nous-mêmes. Et ce n’est pas une théorie. C’est ce que vient de révéler une étude fascinante menée par le MIT Media Lab aux États-Unis.
Pendant quatre mois, des chercheurs ont étudié trois groupes de personnes chargées d’écrire un texte. Chaque groupe devait effectuer la même tâche, mais avec un outil différent :
1. Le premier groupe a écrit seul, sans assistance.

2. Le second a utilisé Google, ce puits sans fond de réponses instantanées.

3. Le troisième a confié son inspiration à ChatGPT, ce génie moderne toujours prêt à écrire à notre place.
Les chercheurs ont observé, mesuré, scanné. Et ce qu’ils ont découvert ressemble à un miroir tendu vers notre avenir. Des résultats qui pourraient sembler exagérés s’ils ne venaient pas d’un institut aussi sérieux.

1. Perte de mémoire immédiate : 83% des personnes qui ont écrit avec ChatGPT étaient incapables de se rappeler une seule phrase de leur texte, quelques minutes seulement après l’avoir terminé. Ceux qui avaient écrit sans IA s’en souvenaient parfaitement. C’est comme si le cerveau disait : “Pourquoi garder ce que je n’ai pas eu besoin de produire ?” En d’autres termes : lorsque l’intelligence vient de la machine, elle ne passe plus par le cerveau.

2. Baisse de l’activité cérébrale : les scanners du cerveau ont montré une diminution de 47% de la connectivité neuronale chez les utilisateurs de ChatGPT pendant la tâche. Un peu comme une ville dont la moitié des lumières s’éteignent. Et même après avoir cessé d’utiliser l’IA, cette baisse persistait temporairement, tel un écho mental. C’est comme si le cerveau se disait : “Puisque tu ne veux plus réfléchir, je me mets en mode repos.”

3. Moins d’effort signifie moins d’apprentissage. L’étude révèle une baisse de 33% de l’effort mental, c’est-à-dire cette mobilisation intérieure qui permet de réellement apprendre quelque chose. Nous gagnons du temps… mais nous perdons du savoir.

Mais attention : l’IA n’est pas un ennemi. Comme le couteau qui peut nourrir ou blesser, elle dépend de la main qui l’utilise. Nous sommes entrés dans une ère où l’intelligence artificielle va accompagner notre vie, comme le téléphone, la calculette, ou Internet l’ont fait. Le piège est ailleurs : dans cette tentation moderne de remettre trop vite notre réflexion aux machines.
Ce phénomène n’est pas nouveau. Chaque avancée technologique nous a offert un confort, mais en échange d’un fragment de notre esprit. Souvenons-nous :

● Depuis que nous tapons au clavier, notre mémoire retient moins bien ce que nous écrivons. Pourquoi ? Parce que nous avons perdu ce que j’appelle la “mémoire de la main” : cette faculté unique de graver plus profondément en nous ce que nous prenons le temps d’écrire à la main.

● Depuis que nous prenons des photos au lieu d’observer, nos souvenirs s’effacent plus vite.

● Depuis que nous avons le GPS, beaucoup ne savent plus retrouver un chemin sans téléphone.
● Depuis que le téléphone s’est glissé dans nos vies, la plupart d’entre nous sont incapables de mémoriser plus de cinq numéros.
L’IA n’est donc que la version moderne d’un vieux problème humain : quand une machine pense à notre place, notre esprit s’endort. En d’autres mots, le danger, c’est d’arrêter de penser par nous-mêmes.

En Afrique, comme je l’ai dit plus haut, la mémoire est bien plus qu’une fonction cognitive. Elle est un patrimoine. Elle est le fil invisible qui relie une génération à l’autre. Nos griots étaient des bibliothèques vivantes. Ils pouvaient réciter des siècles d’histoire, des épopées de plusieurs heures, sans jamais ouvrir un livre. Ils transmettaient la vie, l’honneur, les failles et les grandeurs des peuples, avec une précision qui force l’humilité.

Parce qu’ils savaient une vérité que nous commençons à oublier : « La mémoire est comme un tambour : si personne ne le frappe, il se tait pour toujours. »
Nous devons donc nous poser une question essentielle : Si nous confions trop tôt notre réflexion à l’IA, que restera-t-il de cette force intérieure qui a bâti des civilisations entières ?
La bonne nouvelle est qu’on peut utiliser l’IA sans abîmer notre cerveau. Le MIT l’a également démontré : on peut profiter de l’IA tout en cultivant notre intelligence, notre créativité, notre mémoire. La clé tient en un rituel simple : Commencez par vous. Faites d’abord travailler votre esprit. Puis invitez l’IA à enrichir, non à remplacer.

Concrètement, voici ce que cela veut dire dans nos classes, nos bureaux, nos maisons :
1. Commencer à la main. Avant d’ouvrir un chatbot, prendre cinq à dix minutes pour noter ses idées, même imparfaites. En langue nationale comme en français, peu importe : nommer soi-même allume des lampes dans la tête que personne ne peut allumer pour nous.
2. Chercher ensuite. Utiliser Google pour vérifier, comparer, enrichir. Non pour remplacer, mais pour étoffer. L’enquête nourrit le jugement ; l’IA, elle, ne juge pas ; elle propose.

3. N’inviter l’IA qu’à la fin. Comme un éditeur patient : pour clarifier, structurer, varier les exemples, pointer les angles morts. La laisser polir la pierre, pas l’extraire à notre place.

4. Résumer de mémoire. Après usage, fermer l’écran et réécrire, de tête, trois idées clés. Ce petit rituel soude le savoir au plus profond : c’est la signature de l’esprit sur son propre travail.

5. Enseigner le pourquoi, pas seulement le comment. Aux enfants comme aux cadres pressés, il faut rappeler qu’une idée comprise lentement vaut mieux qu’une page parfaite obtenue trop vite. La vitesse n’est pas une preuve d’intelligence ; parfois, c’est la preuve d’un abandon.
Dans nos cultures, un proverbe circule d’est en ouest : « L’arbre oublie ses racines quand la pluie dure trop longtemps. » Trop d’assistance, c’est une saison des pluies sans mémoire : tout pousse, mais rien ne s’enracine. Gardons le goût de la saison sèche : celle qui fait descendre la sève et fortifie le bois.

En clair : votre cerveau d’abord, l’IA ensuite. Parce que l’IA doit être un second souffle, pas un premier réflexe. Dans un monde où les machines savent déjà tout faire — sauf devenir humains — nous devons enseigner cette discipline à nos enfants, à nos élèves, à nos équipes.
Alors… parents, enseignants, étudiants, cadres, leaders, journalistes, créateurs, décideurs, nous portons une responsabilité.

Non pas d’éloigner nos enfants de l’IA, mais de les préparer à y entrer avec un esprit vivant, éveillé, maître de lui-même. Parce que lorsqu’on abandonne trop vite l’effort de penser, nous ne gagnons pas des minutes : nous perdons une part de notre humanité. Un proverbe wolof dit : « Ce n’est pas la parole qui meurt, c’est l’oreille qui oublie d’écouter. »
Veillons à ce que l’oreille de notre esprit ne s’endorme pas. Un jour, nos petits-enfants demanderont : « Comment avez-vous apprivoisé l’IA ? »
Puissions-nous répondre sans baisser les yeux : « Nous avons gardé la main sur nos pensées. Nous avons laissé la machine nous aider, mais jamais nous remplacer. »
━━━━━━━━━
Envie de lire mes prochaines histoires dès leur parution ?
Ou de découvrir en avant-première des extraits exclusifs de textes inédits ?

👉 Écrivez-moi à : nayasankore@gmail.com
 Naya Sankoré 

PARTAGER :                              

Vos réactions (5)

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par les responsables.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

 LeFaso TV
 Articles de la même rubrique
Pourquoi le Président Sankara ne portait presque jamais de montre
Le jour où j’ai commandé une « Hommelette » en Chine
Pour ses vœux de Nouvel An, elle arrosait un arbre sous la pluie