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Le ministre qui a volé le livre de la bibliothèque

Publié le vendredi 24 octobre 2025 à 22h22min

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Le ministre qui a volé le livre de la bibliothèque

Chacun de nous a une faiblesse. Certains pour l’argent, d’autres pour la bonne cuisine. Mais lui, c’était pour les livres. Une passion si dévorante qu’un jour, elle l’a poussé à franchir la ligne et à commettre le seul vol de sa vie. Un vol si candide, si insensé, qu’il en paraissait presque sacré. Mais ce petit crime d’enfant allait le suivre, comme une ombre discrète, jusqu’à l’âge où il deviendrait ministre.

On dit que chacun a sa faiblesse. Pour certains, c’est l’argent, ce métal qui fait briller les yeux et éteint parfois le cœur. Pour d’autres, ce sont les femmes : la beauté, le mystère, la promesse de l’éternel. Pour d’autres encore, c’est la bonne bouffe.

Moi, ma faiblesse était la bonne bouffe. Pas celle qui se trouve dans une assiette, mais dans une page. Pas la nourriture qui remplit le ventre, mais celle qui nourrit le cerveau et revivifie l’âme.

J’avais un faible pour la lecture, un appétit insatiable pour les mots. Les livres étaient ma gourmandise. Les phrases, mes festins. Et chaque page tournée avait pour moi le goût sucré d’un beignet chaud, celui qu’on déguste du bout des doigts en craignant de le finir trop vite.

Petit, je ramassais des morceaux de journaux comme d’autres ramassent des bijoux. Chaque fragment de papier me semblait un trésor tombé du ciel, un éclat d’histoire, une miette de savoir.

Au lycée, pendant la récréation, nous allions souvent manger au Petit Marché. Le fameux PM, comme on l’appelait, ce carrefour de rires, de cris et de fumée.

Les vendeuses, reines de fortune et de débrouille, enveloppaient les beignets dans ce qu’elles trouvaient : des morceaux de journaux froissés, des feuilles arrachées à des cahiers d’élèves, parfois même des bouts de sacs de ciment encore poudrés de gris.

Et moi, pendant que les autres enfants croquaient dans leurs beignets, moi je guettais le papier. J’attendais toujours de voir dans quel papier on allait me servir. Je voulais savoir ce qu’il cachait : une phrase, un mot, un mystère.

Et puis, j’ai remarqué quelque chose d’étrange.

Chaque fois qu’on me servait mes beignets dans un morceau de journal ou une feuille couverte d’écriture, le goût changeait. Ils n’avaient plus le simple parfum de l’huile et du sucre. Non. Ils avaient le goût d’autre chose : le goût de l’aventure. Le goût du savoir. Le goût du mystère. Comme si les mots imprimés, en effleurant mes doigts, déposaient sur ma langue un peu de leur magie.

Je les mangeais lentement, presque religieusement, comme pour savourer à la fois le sucre et les mots. Chaque bouchée avait le goût de deux nourritures : celle du corps et celle de l’esprit.

Quand j’avais fini, je pliais soigneusement le papier -comme on range un secret précieux- et je le glissais dans ma poche, bien à l’abri. Je ne le jetais jamais avant d’avoir lu chaque mot, chaque ligne, chaque virgule.
Sur ces papiers, je découvrais de tout : des faits divers parfois drôles ou tragiques, des poèmes, des annonces de mariage, des extraits d’articles, de dissertations oubliées, des bouts de monde éparpillés que le hasard me livrait à petites doses.

Mais parmi toutes ces lectures inattendues, il y en avait une qui m’attirait d’une façon presque inexplicable : les pages nécrologiques.

Cela surprenait mes camarades. Ils ne comprenaient pas pourquoi je m’y intéressais autant. Mais pour moi, ces pages étaient fascinantes. C’étaient des fenêtres ouvertes sur le mystère de la vie.

Je lisais les noms des disparus, je calculais leur âge, j’observais leur visage, et j’essayais d’imaginer la vie qu’ils avaient menée : leurs joies, leurs regrets, leurs rêves interrompus.

Je me demandais ce qu’ils avaient aimé, ce qu’ils auraient voulu changer, ce qui les avait arrachés à l’amour des leurs. Et chaque lecture me ramenait à une vérité simple et désarmante : que tout peut s’arrêter soudain, sans prévenir.

Alors, je refermais le papier, plus calme, plus conscient. Ces portraits d’inconnus me servaient de leçons silencieuses. Ils m’apprenaient à garder les pieds sur terre, à relativiser mes propres peines, à vivre avec plus de gratitude. Je crois que c’est là, sans m’en rendre compte, que j’ai commencé à aimer la vie. Non pour sa durée, mais pour sa profondeur.

Mais ce n’est pas tout. Souvent, par un hasard providentiel, je tombais sur des passages qui parlaient justement de ce qu’on étudiait en classe. Alors je les apprenais par cœur. Pas pour frimer. Pas pour briller en classe, mais par pur émerveillement. Parce que chaque mot semblait contenir une étincelle de vie, et que cette lumière, je voulais la garder en moi.

Et plus d’une fois, ces morceaux de hasard m’ont valu la meilleure note de la classe. Comme si la vie, amusée, me récompensait pour ma curiosité. Au baccalauréat aussi, cette manie m’a sauvé. Une question, un passage, une idée surgie d’un vieux papier lu par hasard, et soudain, tout s’éclairait.

C’est dire à quel point j’aimais les livres. Je le savais déjà, jeune : si un jour je devais aller en prison pour vol, ce ne serait ni pour de l’argent, ni pour de l’amour, mais pour un livre. Je le disais même dans mes prières, avec la naïveté des enfants sérieux :

« Seigneur, donne-moi la force de ne pas voler un livre… mais que ta volonté soit faite. »

Et la volonté du Seigneur fut faite. Nous étions à l’approche du baccalauréat. Les jours s’étiraient, lourds d’attente et de chaleur. Pour réviser, mes camarades et moi quittions souvent la ville. Nous cherchions un coin calme, un peu à l’écart du monde : là où le vent souffle plus doucement, où les herbes hautes oscillent comme des prières, et où les arbres, immobiles, semblent écouter nos rêves d’avenir.

Mais ce jour-là, j’étais seul. Assis sous un grand arbre, le dos contre le tronc, un livre entre les mains. Pas n’importe quel livre. Un chef-d’œuvre intitulé Le Langage des tam-tams et des masques en Afrique (Bendrologie), signé d’un auteur que j’admirais profondément : Maître Titinga Pacéré.

Ses mots m’avaient façonné. Ils parlaient d’Afrique, de culture, de dignité, avec une lumière que je n’avais jamais vue ailleurs. Lire Pacéré, c’était entendre battre le cœur de mon continent. Ce cœur vaste, blessé parfois, mais toujours debout.

Sous cet arbre, entre le murmure du vent et les chants lointains des oiseaux, je lisais comme on prie : avec l’attention sacrée de celui qui sait qu’il touche à quelque chose de plus grand que lui. Les pages bruissaient comme des feuilles au vent. Chaque phrase vibrait d’une force tranquille, d’une vérité ancienne.

Et soudain… des pas. Lents, mesurés, solennels. Des pas d’homme sûr, mais sans arrogance. Des pas qui semblaient connaître le chemin avant même de le fouler.

Je lève la tête. Et là -je vous jure que c’est vrai- c’était lui.

Pacéré lui-même. Maître Titinga Pacéré, en chair et en lumière. Il tenait dans sa main droite un petit calepin, un stylo dans l’autre. Sans doute capturait-il le monde au passage : les arbres, les murmures du vent, les battements cachés de la terre.

Il me salua d’un geste simple, avec cette humilité des géants qui savent que le génie ne fait jamais de bruit. Puis, apercevant la couverture de son propre livre entre mes mains, son visage s’illumina d’une joie pure, presque enfantine.

 Ah, tu lis cela ?

Il s’approcha, posa une main bienveillante sur mon épaule, et me demanda si j’avais des questions. J’en avais des dizaines sur les symboles, les masques, les proverbes, sur ces mystères qu’il faisait danser avec les mots. Mais dans la ferveur du moment, tout s’était effacé. Les mots s’étaient envolés de ma bouche comme des oiseaux effrayés.

Alors j’ai simplement répondu, presque en chuchotant :

 Non, Maître.

Il a souri. Ce sourire lent, profond, de ceux qui savent que les rencontres ne sont jamais des hasards. Puis il a pris le livre avec délicatesse, comme on tient un oiseau dans la paume de la main.

De sa poche, il a sorti un stylo, comme si celui qu’il tenait déjà dans la main gauche était réservé pour autre chose. Et, sur la première page, il a écrit d’une écriture fluide et majestueuse :

« À toi [XX] [XX], jeune frère de la parole et de la sagesse, puisse le savoir t’accompagner toute ta vie. »
Puis il a signé. Simplement. Sobrement. Comme on scelle une bénédiction.

Avant de partir, il m’a souhaité courage, m’a béni d’une voix douce, paternelle, et s’est éloigné lentement, laissant derrière lui ce parfum de grandeur tranquille que seuls les vrais sages portent : ce mélange de présence et d’absence qui vous marque pour toujours.

Je suis resté là, immobile, le cœur battant à tout rompre, le regard fixé sur la dédicace encore fraîche, comme si les mots eux-mêmes respiraient. Heureux. Mais aussi… inquiet.

Car ce livre ne m’appartenait pas. Je l’avais emprunté à la bibliothèque. Et c’était, à l’époque, le seul exemplaire disponible.

J’ai serré l’ouvrage contre ma poitrine. L’autographe flamboyait à la première page, comme un feu sacré allumé rien que pour moi. Je le relisais encore et encore, espérant y trouver la permission que ma conscience refusait de me donner.

Je n’avais pas le courage de le rendre. Parce que, ce jour-là, ce livre avait cessé d’être un simple objet. Il était devenu un signe, un témoin. Une main tendue entre le rêve et la réalité. C’était comme si le destin m’avait fait un clin d’œil, et que je n’avais pas su détourner le regard.

Ce jour-là, j’ai compris pourquoi certains voleurs pleurent après le vol. Ce n’est pas la peur d’être pris qui les fait trembler. C’est la douleur d’avoir aimé trop fort ce qu’ils n’auraient jamais dû posséder.

Les années ont passé, silencieusement. Comme des pages qu’on tourne sans bruit, mais qu’on n’oublie jamais. Six ans après avoir commencé à travailler, j’ai fait ce que ma conscience exigeait : je suis retourné à cette même bibliothèque, celle où tout avait commencé.

Cette fois, mes mains ne tremblaient plus. Elles portaient dix exemplaires neufs du même ouvrage -Le Langage des tam-tams et des masques en Afrique- comme on rapporte un enfant qu’on avait trop longtemps gardé pour soi.

Et deux ans avant de devenir ministre, j’y suis revenu encore, cette fois avec cent livres divers en don. Pas pour me faire pardonner, mais pour dire merci. Merci à la lecture, à la curiosité, à cette petite faute qui, en vérité, m’a appris la fidélité.

Car au fond, je le sais : aucun don, aussi grand soit-il, ne pourra jamais effacer le poids d’un geste inspiré par la passion. On ne rembourse pas un coup de foudre. On le transforme.

Je ne peux pas réparer le passé. Mais je peux en témoigner. Et de cette histoire, il me reste une vérité. Une vérité simple, mais absolue : Le savoir qu’on aime trop finit toujours par nous posséder.

Je garde encore ce livre aujourd’hui. Il trône sur mon étagère, fragile, jauni par le temps, les pages à demi froissées, mais toujours vivant. Il n’est plus un simple livre, c’est une relique. Un témoin silencieux de ma jeunesse affamée, de ces années où la soif de savoir brûlait plus fort que la peur de manquer.

Chaque fois que je le regarde, je souris. Pas d’un sourire de fierté, mais de reconnaissance. Parce qu’au fond, je le sais : ce n’était pas un livre que j’ai volé ce jour-là. C’était une bénédiction, une étincelle volée au ciel. Et c’est elle, depuis, qui éclaire chacun de mes pas.

Et vous ? Si le savoir venait frapper à votre porte sous la forme d’un interdit, qu’auriez-vous fait à ma place ?

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 Naya Sankoré 

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