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Albinos : Il échappe à un kidnapping et devient la voix d’un peuple

Publié le vendredi 17 octobre 2025 à 22h50min

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Albinos : Il échappe à un kidnapping et devient la voix d’un peuple

Au Malawi, comme dans beaucoup d’autres pays africains, naître avec l’albinisme, c’est parfois naître condamné. Rejeté, traqué, parfois mutilé pour des croyances aussi absurdes que cruelles. Mais dans un coin de trottoir à Lilongwe, un homme s’est levé pour chanter. Pas pour devenir célèbre, mais pour exister sans se cacher. Voici l’histoire vraie de Lazarus Chigwandali : musicien, survivant, père et voix d’un peuple que trop de regards refusent encore de croiser.

Lilongwe, capitale du Malawi. Le concert avait commencé comme d’habitude : sans annonce, sans micro, sans applaudissements, sous un soleil qui ne faisait pas de différence entre les héros et les oubliés.
Sur ce bout de trottoir fendillé de Lilongwe, un homme s’installe, les jambes croisées, les yeux mi-clos, un banjo fait maison posé contre sa hanche. Il n’avait rien, disons-le sans fioriture. Ni nom célèbre. Ni costume. Ni place. Juste un banjo rafistolé et un souffle obstiné.

Les cordes de son instrument ? D’anciens câbles de frein de vélo. Sa caisse de résonance ? Un vieux bidon d’huile. Et sa voix ? C’était un feu discret, tissé de mélancolie, de courage et d’espoir brut.
Et lorsqu’il chantait, même les voitures semblaient ralentir. Pas pour l’entendre, mais pour ne pas déranger ce miracle qui n’avait pas demandé à exister. Car ce qu’il chantait ressemblait moins à une chanson qu’à une cicatrice mise en musique : une chanson que personne ne lui avait apprise, sauf peut-être la douleur.
Il avait un nom. Un nom qu’on dirait emprunté aux Saintes Écritures. Un nom qui semble annoncer la résurrection avant même la chute : Lazare Chigwandali.

Lazare n’a pas choisi de devenir musicien. Il n’avait jamais rêvé de scène. Jamais cherché la lumière. En vérité, il en avait peur. Littéralement. Car sa peau trop pâle, trop fragile brûlait sous le soleil. Ce n’est donc pas la musique qui l’a choisi. C’est la peur, le besoin d’exister autrement que comme une cible. Il a chanté pour survivre. Pour respirer dans un monde qui, longtemps, l’a regardé comme une erreur de la création. La raison ?

Il est né avec l’albinisme.
Et au Malawi où plus de 10 000 visages trop clairs affrontent chaque jour la peur de disparaître — cela suffit à faire de vous une proie. Dans certains villages, on ne voit pas un enfant. On voit un talisman, un “corps utile” à découper.
Ici, comme dans de nombreux pays d’Afrique de l’Est (et peut-être chez vous aussi), les mythes collent à la peau claire des albinos comme une deuxième malédiction. On leur prête des vertus magiques : le pouvoir de guérir les maladies, attirer la fortune, conjurer la mort. Des croyances anciennes, cruelles et totalement infondées.
On dit, par exemple, que leurs os broyés dans une potion apporteraient richesse aux plus pauvres et succès aux plus cupides.
Que leurs yeux, une fois séchés et réduits en poudre, permettraient de voir l’avenir dans l’eau, dans la fumée, dans les rêves des autres.

Que leurs mains, enterrées sous un commerce ou cousues dans les vêtements d’un politicien, feraient prospérer les affaires ou garantir la victoire aux élections.
Que leurs seins même arrachés à des fillettes nourriraient, dit-on, l’ascension des hommes dans un monde qui ne sait plus croire sans sacrifier.
Et qu’avoir des relations sexuelles avec des personnes atteintes d’albinisme pourrait guérir du VIH.
Alors, certains ne s’arrêtent pas à l’injure ni à la peur. Pour quelques billets craquants ou froissés, peu importe ils mutilent. D’autres violent et tuent.

Dans certaines affaires, les tombes ont été ouvertes, et les corps retournés comme des coffres. Et ce n’est pas seulement la vie qu’on a volée. C’est le droit d’être entier, même après la mort.
Et presque tous même ceux qui détournent les yeux nourrissent ce silence. Ce silence feutré, cruel, celui des gens bien.
Mais que voulez-vous ?
Quand, dans une famille musulmane, on interdit à l’enfant albinos d’entrer à la mosquée, parce que, dit-on, sa peau claire souille la prière...
Quand, dans une église de la capitale au moment du rite de paix un homme politique détourne la tête pour éviter la main tendue d’un albinos, sans un mot, sans un regard, comme si la paix ne se distribuait pas à tout le monde…

Quand, chez un guérisseur, un père désespéré verse une dîme pour que son fils réussisse à l’école et se voit prescrire les yeux d’un albinos, pour “voir” les devoirs à l’avance...
Alors on comprend. On comprend pourquoi ce silence-là résiste à tout : à la honte, à la prière, à la loi.
Et on devine que ceux qui le briseront ne viendront pas d’ailleurs. Ce seront peut-être les premiers à avoir été réduits au silence. Ceux qui portent l’albinisme comme on porte une plaie ouverte sous les regards. Ce sera à eux de faire du vacarme. Par la musique de leur douleur. Ou la douleur de leur musique.

C’est ce que Lazare Chigwandali avait compris. Nouveau-né, ses parents l’emmenaient aux champs. Il hurlait sous le soleil tranchant, le visage rougi, la peau déjà blessée. Autour de lui, la terre craquelée, les bêches, la sueur, et ses parents dont les mains étaient trop occupées pour le bercer. Lui, il pleurait. Il ne savait pas encore que sa peau n’était pas comme celle des autres. Ils l’ont appelé Lazare. Lazare, le lépreux.
Pas parce qu’il avait la lèpre. Mais parce que, dans leur monde, avoir la peau aussi claire, c’était être maudit, rejeté, intouchable. Désormais, il était cela : celui qu’on évite dans les marchés. Celui qu’on accuse dans les rêves. Celui dont l’ombre seule suffit à faire frissonner une assemblée.

Il n’était plus un bébé. Il était une crainte, un présage, une anomalie. Et pendant que d’autres enfants apprenaient leur prénom avec fierté, Lazare apprenait à se cacher quand on l’appelait. C’était cela, son premier nom. Pas une promesse, mais une exclusion gravée dans la lumière.

La femme de Lazarus, Gertrude Chigwandali, n’est pas épargnée. Certains l’ont moquée, critiquée et rabaissée pour avoir épousé “un lépreux”, disaient-ils.
Mais elle, elle a tenu. Elle a aimé. Elle a donné tout ce qu’elle avait. Et Dieu les a bénis avec trois enfants. Deux d’entre eux sont atteints d’albinisme. Et depuis, son cœur ne connaît plus le repos.
« Quand mes enfants sortent jouer, je les suis partout. Je ne peux pas fermer l’œil, car je sais qu’ils sont toujours en danger. »

Elle dit cela d’une voix calme. Mais ses yeux, eux, tremblent. Parce que pour elle, chaque éclat de rire peut devenir un cri. Parce que pour elle, chaque silhouette inconnue près de la cour est une menace silencieuse. Elle ne connaît plus le luxe de la distraction, ni celui de l’insouciance. Pendant que d’autres mères regardent leurs enfants courir, elle les surveille comme on protège des proies.
Elle ne vit pas, elle veille. Non pas comme une mère, mais comme une sentinelle. Car au Malawi, avoir deux enfants albinos, c’est vivre avec l’idée qu’un jour, on pourrait rentrer dans la maison et ne plus les retrouver. Et tout ce qu’on dirait, c’est :

« Ils savaient qu’ils étaient en danger. »
Revenons un peu en arrière pour dire ceci : Enfant, Lazarus a grandi dans le village reculé de Nankumba, à une cinquantaine de kilomètres au sud de Lilongwe, la capitale. Et là-bas, il n’a pas seulement entendu parler de la violence et de l’exclusion. Il les a connues. Dans sa chair, dans son silence, dans le regard des autres.
On l’a pointé du doigt. On l’a insulté. On l’a lapidé alors qu’il marchait dans le village. On l’a bastonné. Il n’avait rien fait, rien dit, rien provoqué. Mais sa seule présence suffisait.
Il se souvient d’un jour où il avait voulu voir un match de football. Juste ça. Être spectateur parmi d’autres. Mais dès qu’il s’est approché du terrain, les joueurs se sont arrêtés net… puis sont partis.
« Ils ne voulaient pas être associés à moi. »

Lazare voulait juste appartenir, mais eux voulaient qu’il disparaisse. Et la seule raison pour tout cela ? Il était différent des autres. Marginalisé, insulté, et parfois battu (il a même échappé de justesse à une tentative de kidnapping), Lazare a dû quitter l’école très tôt. Et il s’est caché. D’abord dans l’ombre, puis dans la musique. Parce qu’il avait au moins sa voix. Et il avait le rythme.

Dans les rues de Lilongwe, il commence à jouer, seul, face à l’indifférence. Puis, un jour, un homme s’arrête. Un étranger. Silencieux. Fasciné. Il s’appelle Brent Kutzle. Bassiste et violoncelliste du groupe OneRepublic, l’un des groupes pop-rock américains les plus écoutés au monde, connu pour ses hymnes planétaires comme Counting Stars ou Apologize.

Ce jour-là, ce n’est pas sur une scène qu’il découvre un talent. C’est sur un trottoir poussiéreux de Lilongwe. Le producteur américain est saisi. Il s’arrête. Il filme. Il écoute. Puis il revient encore, et encore.
Quelques semaines plus tard, Lazarus entre pour la première fois dans un vrai studio. Il enregistre ses chansons celles qu’il jouait jadis pour ne pas sombrer. Son premier album voit le jour. Et pour la première fois, ce n’est plus le bitume qui l’écoute. C’est le monde.

En 2019, le documentaire Lazarus, produit par The New Yorker, fait le tour des festivals internationaux. On y découvre un homme sans artifice. Sobre, profond, d’une bouleversante vérité. Il ne joue pas un rôle. Il est.
« Je ne chante pas parce que j’ai le choix, dit-il. »
« Je chante pour qu’on me voie. Pour qu’on me laisse en vie. »
Sa voix devient alors porte-voix. Et porte-drapeau. Pas le drapeau d’un pays, mais celui du monde entier. Celui d’un combat. Celui d’un monde où chacun a le droit d’exister sans se cacher.
Lazare ne laisse place à aucun doute : il connaît sa mission. Il l’a gravée dans chaque note.
« Une chanson doit raconter une histoire, » dit-il.

« Comme ça, quand les gens chantent, ils entendent cette histoire. Ils entendent le sens des mots. Et ils sentent ce que j’ai ressenti, à travers la musique. »
Pour lui, chaque mélodie est un fragment de mémoire. Chaque couplet est un appel à voir, à comprendre, à ne plus fuir.
« Je continuerai à faire de la musique sur ce que cela signifie vivre avec l’albinisme. »
« Peut-être qu’un jour, toute cette violence prendra fin… grâce à mes chansons. »
À travers des titres comme Ndife Alendo « Nous sommes des étrangers » il dénonce le rejet, les superstitions, les violences invisibles.

Il chante pour les enfants albinos enfermés dans le silence de leur maison. Pour les mères qui ne peuvent les protéger. Pour les corps qui disparaissent sans que personne ne demande pourquoi.
Mais il ne chante pas que la douleur. Il chante aussi la joie. L’amour. Le rêve. Il chante la dignité qu’on ne lui a pas offerte mais qu’il s’est construite, note après note.

Aujourd’hui, Lazarus joue sur des scènes internationales. Il vit mieux. Mais il n’a jamais tourné le dos aux rues qui l’ont vu naître. Il retourne jouer à Lilongwe. Il salue les enfants. Il parle dans les écoles. Il soutient les ONG qui protègent les personnes atteintes d’albinisme. Il est devenu ce qu’il n’aurait jamais osé rêver : une figure. Une fierté. Un héros discret, mais inoubliable.
Un jour, dans un village reculé du Malawi, une petite fille albinos voit Lazarus chanter à la télévision. Elle se met à fredonner, timidement, les paroles qu’elle ne connaît pas encore. Quand on lui demande pourquoi elle chante, elle répond simplement :

« Parce que Lazarus m’a appris que je pouvais exister. »
Et c’est peut-être cela, la victoire suprême de l’art : transformer la douleur en chanson. La chanson en espoir. Et l’espoir en droit d’être aimé même sur le plus poussiéreux des trottoirs du monde.
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 Naya Sankoré 
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